Santé / Culture

Les infirmières de la grippe espagnole, héroïnes oubliées de la Première Guerre mondiale

Temps de lecture : 12 min

Aux États-Unis, l'épisode de la grippe espagnole a longtemps été passé sous silence.

Malades au Walter Reed Hospital, à Washington D.C., durant la pandémie de grippe espagnole de 1918. | Harris & Ewing via Library of Congress
Malades au Walter Reed Hospital, à Washington D.C., durant la pandémie de grippe espagnole de 1918. | Harris & Ewing via Library of Congress

Il y a cent ans, en février 1919, le monde sortait de deux vagues de la pire épidémie de grippe de l’histoire et souffrait encore, de manière sporadique, des derniers épisodes de la grippe dite «espagnole». Cette grippe entraînait une mort épouvantable et brutale: une personne pouvait montrer les premiers symptômes de la maladie le matin, se retrouver extrêmement affaiblie dans la nuit et mourir le lendemain matin. En raison des caractéristiques biologiques de ce virus, la moitié des victimes qui mourraient avaient entre 20 et 40 ans. Cette grippe, contrairement aux souches les plus courantes qui touchent essentiellement les plus jeunes et les personnes âgées, tuait des travailleurs, des soldats, des politiciens, des mères et des pères de jeunes enfants… en d’autres termes les personnes les plus impliquées dans la société. Au total, on estime que cette grippe (qui fit des dizaines de millions de morts à travers le monde) tua environ 375.000 Américains en 1918 et 1919, soit bien plus que les 53.402 soldats américains, morts au combat durant la Première Guerre mondiale.

Et pourtant, pendant des années, les Américains n’en parlèrent pas beaucoup en public. Les historiens spécialisés dans l’étude de la grippe, à commencer par Alfred Crosby, dont le livre America’s Forgotten Pandemic, publié en 1976, a été le premier compte rendu complet traitant de la grippe espagnole aux États-Unis, se sont longtemps interrogés sur les causes qui ont fait que ce terrible épisode ait si peu marqué la culture du pays. En consultant les principaux journaux et discours politiques américains écrits dans les années qui suivirent la fin de la pandémie, Crosby s’est rendu compte que l’épisode tout entier semblait avoir disparu sans laisser de trace. «La grippe n’a jamais vraiment inspiré la terreur, ni en 1918, ni après», écrit Crosby. L’auteur note aussi que les grands écrivains de cette génération –trop occupés à évoquer les atrocités de la Grande guerre et à sonder les profondeurs de l’âme «moderne»– ne se sont pas non plus beaucoup intéressés à la grippe espagnole. Ce sont quelques rares auteurs moins célèbres, comme Katherine Anne Porter, William Maxwell, Thomas Wolfe, qui se sont chargés d’écrire au sujet de l’épidémie dans les décennies qui ont suivi. Et ce ne fut pas avant la fin du XXe siècle que les historiens et documentaristes américains commencèrent vraiment à s’intéresser à la pandémie.

La peur de l'échec

Pour quelle raison la grippe espagnole a-t-elle été passée sous silence? Y aurait-il quelque chose dans la culture populaire américaine, empreinte d’optimisme et de fierté, qui aurait purement et simplement refusé d’admettre l’idée qu’une maladie incurable puisse avoir provoqué autant de morts? Tout porte à croire, lorsque l’on étudie de manière attentive l’histoire récente du pays, que le silence du siècle dernier sur la pandémie de grippe de 1918 montre à quel point la majorité des Américains semblent mal à l’aise face à l’échec, la mort et la perte, et préfèrent les histoires célébrant les victoires héroïques à celles qui commémorent le dévouement du personnel soignant. En effet, à mesure que la grippe se propageait, les infirmières étaient les seules à pouvoir affirmer qu’elles avaient réellement fait quelque chose pour aider, en prodiguant des soins palliatifs pour soulager les symptômes des malades qui souffraient. Compte tenu de l’intérêt quelque peu pathologique des États-Unis pour la médecine qui donne des résultats et de l’aversion générale à accepter la mort, il n’est pas étonnant que les efforts de ces femmes n’aient pas été salués.

Le manque de réaction face à la grippe espagnole est peut-être en partie dû aux circonstances historiques plutôt qu’aux particularités de la culture américaine. En 1918, l’attention du pays était entièrement portée sur le dénouement de la guerre en Europe. Il est aussi intéressant de rappeler qu’il y a cent ans, les gens étaient beaucoup plus habitués à perdre des membres de leur famille à cause d’une maladie infectieuse. Pour les Américains et les Amércaines du début du XXe siècle, dont les grands-parents étaient peut-être morts d’une maladie telle que la variole ou la fièvre jaune, la grippe pouvait sembler une affection trop banale pour être crainte. En dépit de sa gravité, elle ne semblait pas effrayante. «Influenza, flu, grippe, grip… Quel que soit le nom ou l’orthographe qu’elle avait, c’était une maladie connue, voire familière: deux ou trois jours au lit, à se sentir terriblement mal en point, puis environ une semaine à être patraque avant d’être de nouveau sur pied», écrit Crosby.

Des acteurs invisibles

Pourtant, cette maladie «connue, voire familière» était particulièrement meurtrière. Peut-être était-ce le contraste entre sa familiarité et la réalité de sa violence qui l’a rendue difficile à appréhender. L’universitaire et écrivaine Jane Elizabeth Fisher soutient que le manque de réactivité des États-Unis face à la menace que constituait la grippe pourrait s’expliquer par une question de surcharge: «Le silence qui entoure la pandémie de grippe espagnole de 1918 peut aussi être interprété comme une sorte d’hommage à son impressionnant pouvoir de destruction, au nombre terrifiant de personnes qui en sont mortes et à l’incapacité du langage humain à dire l’ampleur d’une la mortalité à une si grande échelle.»

«Donnez-nous une autre guerre contre l’Allemagne, le Mexique ou tout autre pays barbare, plutôt qu’une autre vague de cette effroyable grippe»

Un médecin du Tennessee

En outre, c’est une histoire qui ne compte également que peu de protagonistes visibles. Les médecins, les conquérants virils d’autres histoires sur les maladies du début du XXe siècle, se sont retrouvés démunis en 1918. «Tous les médecins de 1918 ont participé au plus grand échec de la science médicale du XXe siècle voire de tous les temps, si l’on s’en tient au nombre total de morts», écrit Alfred Crosby. Les médecins, alors presque uniquement des hommes, se souvenaient de l’épidémie de grippe espagnole comme d’une période difficile, remplie de doutes et d’angoisse. «Donnez-nous une autre guerre contre l’Allemagne, le Mexique ou tout autre pays barbare, plutôt qu’une autre vague de cette effroyable grippe», avait écrit un médecin du Tennessee, ajoutant qu’il avait l’impression qu’un «impitoyable mastodonte avait balayé toute la terre et nous avait laissés en larmes et gémissant après son passage». Dans son livre American Pandemic, l’historienne Nancy Bristow cite un médecin qui avait décrit sa terrible expérience: «Il n’y avait pas grand-chose que les médecins pouvaient faire. Les patients mourraient avant de pouvoir revenir en consultation. Tout ce que pouvaient faire les médecins, c’était de diagnostiquer la grippe et de prescrire des médicaments, mais le malade mourrait dans les 24 heures. […] La principale raison de faire des visites quotidiennes était de constater les décès avant d’enterrer les morts.»

Une médecine décriée

Cette épreuve ne fut pas seulement bouleversante sur le plan émotionnel: elle porta un gros coup à l’ego professionnel collectif des médecins. Durant l’épidémie, la médecine traditionnelle fut assaillie de toutes parts et remise en doute. Étant donné que la grippe était impossible à traiter, les remèdes maison comblèrent l’absence de traitement: les gens essayèrent de se soigner avec de la lobélie en poudre, du thé à l’armoise, des pattes de lapin et une myriade d’autres remèdes maison. Des homéopathes et ostéopathes se vantèrent de leurs prétendues victoires contre la grippe. L’incapacité de la médecine conventionnelle à soigner les malades leur offrait un angle pour l’attaquer. «Les traitements conventionnels ont été “pesés dans la balance et trouvés légers”», avait écrit un homéopathe. Nancy Bristow cite une publicité datant de l’époque pour un médicament qui remettait en question la seule grande avancée de la science médicale de la fin du XIXe siècle, à savoir la théorie microbienne: «Les médecins qui croient que les GERMES sont à l’origine des maladies et doivent donner des médicaments pour TUER les GERMES se tapent la tête contre les murs et vont devoir trouver une nouvelle théorie.» Les médecins conventionnels avaient peu d’arguments à disposition pour contrer ces attaques. L’historien John M. Barry cite Victor Vaughan, un ancien président de l’American medical association, qui déclara à propos de la grippe espagnole: «Ne me laissez plus jamais dire que la science médicale est sur le point de vaincre la maladie.»

En décembre 1918, à Seattle, les forces de l'ordre sont équipées de masques. | via Wikimedia

Le traitement que l’on prescrivait le plus couramment aux malades atteints de la grippe était l’alitement, le soulagement de la douleur, l’isolement et beaucoup de chaleur. Au-delà de cela, chaque médecin jugeait de l’opportunité de faire une ordonnance, et les remèdes prescrits étaient des plus éclectiques. Toutes sortes de «vaccins» inutiles furent développées. Les patients pouvaient se voir prescrire de l’huile de ricin ou des lavements à l’essence de térébenthine pour purger les intestins, des saignées, de la quinine (puisque ça marchait pour la malaria, pourquoi ne pas tenter le coup?), des injections de camphre, des vaccins contre la typhoïde (pour stimuler le système immunitaire), «des doses héroïques» d’alcool, des stupéfiants, des cataplasmes de graines de lin ou encore (un traitement décrit dans le roman One of Ours de Willa Cather) un œuf dans une verre de jus d’orange, à avaler toutes les deux heures. Devant cette liste extrêmement variée, on ne peut que se rendre compte des tentatives désespérées des médecins pour trouver quelque chose qui ferait la différence… n’importe quoi pourvu que cela marche un peu.

La prise de risques des femmes

Pendant que les médecins se débattaient vainement, les femmes prirent en charge les soins quotidiens des malades atteints de la grippe. Peut-être est-ce une autre raison qui explique pourquoi la pandémie de grippe de 1918 n’a pas laissé beaucoup de traces dans les mémoires: ce sont les femmes qui faisaient majeure partie du travail, travail qui se révélait terriblement difficile et dangereux. Au XIXe siècle, les soins à domicile aux malades étaient la norme aux États-Unis, et «il était toujours d’usage, durant la seconde décennie du XXe siècle, de soigner les maladies graves à domicile», écrit l’historienne Emily Abel. Venir courageusement, heure après heure, en aide aux personnes atteintes de la grippe était un véritable sacerdoce. Les infirmières s’assuraient que les patients étaient bien hydratés et bien nourris, elles aéraient les chambres, vérifiaient qu’il faisait suffisamment chaud, et administraient les médicaments que le médecin avait prescrits. Et à tout moment, elles risquaient, bien sûr, d’être elles-mêmes infectées.

Certaines personnes n’avaient pas de parentes pour s’occuper d’eux, ou les femmes de leur famille étaient également malades. Ces patients se tournèrent vers des infirmières professionnelles (engagées pour travailler à domicile, rendant visite aux malades au nom du gouvernement, travaillant dans les hôpitaux…) pour combler le manque. Pour elles, l’épidémie était le test ultime. Déjà très demandées en raison de la guerre, les infirmières professionnelles semblaient alors connaître, malgré les risques qu’elles encouraient, une période de grand succès professionnel. Nancy Bristow a découvert en lisant leurs biographies et leurs écrits, que beaucoup d’infirmières se souvenaient de l’époque de l’épidémie avec un sentiment que l’on pourrait même qualifier de tendresse. Elle cite ainsi Mabel Chilson, une élève-infirmière qui se rappelait ce que cela faisait de commencer à travailler en 1918: «Les infirmières sont rapidement devenues la profession la plus en vue. Et lorsque nous n’étions pas en service, nous nous amusions plutôt bien. Notre plus grande fierté était de savoir que toutes les filles faisaient de leur mieux et réussissaient en tant qu’infirmières.»

«C’était une expérience aussi horrible que belle. […] Le service rendu par les infirmières n’était pas moins noble que celui des soldats sur le front»

Nancy Bristow a trouvé des réponses similaires dans les journaux et les lettres écrites par des infirmières à travers le pays. Leur joie saute aux yeux. «Les bons souvenirs de l’épidémie sont nombreux. […] La liste des expériences heureuses est longue», écrit l’une d’elles. «Aussi terrible que fut l’épidémie de grippe, avec son bilan effroyable, il y avait à l’époque une certaine euphorie à vivre une telle expérience, un test d’une telle ampleur, avec tant de leçons à tirer», écrit une autre. Les infirmières insistaient à l’époque pour que leur métier –que certains considéraient alors comme une activité naturelle de femmes– soit respecté, perçu comme un travail à part entière. Et elles virent leurs résultats durant l’épidémie comme un moyen de revendiquer cette reconnaissance professionnelle. Une infirmière écrit: «C’était une expérience aussi horrible que belle. […] Le service rendu par les infirmières n’était pas moins noble que celui des soldats sur le front.» En 1918, comme le fait remarquer Nancy Bristow, les médecins pensaient devoir être des héros, perspective que la grippe compromit: «Ils envisageaient leur profession comme le fait de soigner les patients et de guérir les maladies, objectifs difficilement atteignables en cette période de pandémie». Les infirmières, d’un autre côté, devaient seulement administrer les soins, non guérir la maladie. Non seulement elles pouvaient se rendre utiles, mais elles pouvaient en être fières.

Certaines infirmières comprirent bien l’importance sociale de ce «noble service», qui allait au-delà de la générosité personnelle —c’était un geste d’inclusion, montrant que les États-Unis avaient à cœur de réconforter tous ceux qui souffraient. Dans le magazine progressiste Survey en novembre 1918, Frances Hayward a ainsi raconté son expérience en tant qu’infirmière auprès d’hommes pauvres et immigrés dans le New York de la pandémie. «Je ne peux m’empêcher de penser que c’était plus qu’un combat contre la grippe qui avait lieu dans le vieux bâtiment au bord du fleuve, écrit-elle. C’était une autre maladie que nous combattions, une maladie dont les infirmières souffraient autant que les patients: la maladie, la peste, du sentiment de classe. Au milieu des désagréments et de l’inconfort de l’hôpital, le type de démocratie vers lequel nous tendons tous, lui, se montrait en bonne santé.»

Et ce sont ces réactions (plutôt joyeuses par rapport à l’ampleur de la tragédie) qui semblent le plus typiquement américaines. Dans le roman Cavalier d’ombre de Katherine Anne Porter, le personnage principal, Miranda, et son amoureux Adam, en permission, descendent la rue en discutant (ils n’ont pas encore attrapé la grippe espagnole): «Tu avais déjà vu autant d’enterrements en même temps?», demande Miranda. «Non, jamais. Allez, soyons forts et pensons à autre chose», dit Adam, avant d’évoquer leurs projets pour la soirée. Dans le roman, Miranda survit à la grippe, mais elle en ressort changée à jamais. Lorsqu’elle revient parmi les vivants, elle découvre qu’Adam est mort. Katherine Anne Porter, qui s’est servie de sa propre expérience de victime de la grippe espagnole pour écrire son livre, critique l’optimisme américain, qu’elle considère comme une tendance singulière à toujours vouloir regarder droit devant et jamais en arrière (une tendance qui a aussi atténué le souvenir de la grippe, en l’enterrant sous la honte, la confusion et la tristesse).

Moins peur des pandémies que de la guerre

La culture populaire aux États-Unis et dans le monde occidental en général est peut-être encore trop optimiste pour comprendre ce type de menace. Nous avons progressé dans notre capacité à réagir à une épidémie de cette sorte. Mais pas encore assez. Dans un article publié en 2015, qui résumait les résultats d’entretiens avec des personnes en Australie et en Écosse au sujet de l’épidémie de H1N1 de 2009/2010, Mark D.M. Davis et une équipe de chercheurs se sont demandés ce qui pouvait entraîner une résistance apparente aux conseils de santé publique dans l’éventualité d’une épidémie de grippe. S’agissait-il de ce que les chercheurs ont qualifié de «fatigue des menaces sanitaires»? Il est apparu que l’autosatisfaction et la résistance n’étaient étonnamment pas les deux principales réponses obtenues. C’était plutôt «l’individualisme sanitaire» qui déterminait les réponses des personnes à la perspective d’une pandémie de grippe. Aucune des personnes interrogées ne pensait qu’il était possible de prévenir une pandémie, mais elles croyaient qu’elles pouvaient renforcer leur propre système immunitaire pour se protéger. Les gens qui étaient, dans l’ensemble, en bonne santé, pensaient qu’ils pouvaient «passer au travers» de n’importe quel épisode de grippe.

Il est assez difficile de se faire à l’idée qu’une pandémie de grippe pourrait nous décimer, nous et nos proches, alors même que nous sommes attentifs à manger des légumes et à faire du sport régulièrement. C’est pourquoi la plupart des fantasmes, dans notre culture comme dans la vie publique, qui tournent autour de la pandémie (à l’exception du film Contagion ) ont tendance à personnaliser la menace de la maladie en en faisant une arme biologique utilisée par un terroriste, transformant les victimes en zombies que l’on peut battre, ou en reliant la menace au spectre des immigrants «envahisseurs». Nous aimons bien mieux les guerres que la grippe. Mais ce sera peut-être la grippe qui nous tuera.

Rebecca Onion Journaliste

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