Égalités / Culture

Veronica Mars, l'héroïne badass qui existait 15 ans avant #MeToo

Temps de lecture : 7 min

La série de Rob Thomas a utilisé beaucoup de clichés sur les femmes pour mieux les retourner ensuite tout en abordant des thèmes jusqu'alors inédits sur le petit écran.

Bande annonce du film «Veronica Mars» réalisé par Rob Thomas, avec Kristen Bell. | Capture d'écran via YouTube
Bande annonce du film «Veronica Mars» réalisé par Rob Thomas, avec Kristen Bell. | Capture d'écran via YouTube

Avant que les mots «badass» ou «empowerement» entre dans la langue française, avant que les hashtags #MeToo et #BalanceTonPorc changent la dynamique de pouvoir entre les femmes et les hommes, avant même que Twitter et les hashtags existent, il y avait Veronica Mars. Cette série pour ados à la bande-son parfaite qui mettait en scène une lycéenne bien décidée à faire tomber ces hommes qui abusent des jeunes femmes en toute impunité.

Quand la série Veronica Mars est sortie en 2004, personne n’a demandé à Kristen Bell si elle considérait la série féministe. Le mot était toujours tabou, le féminisme toujours désuet. Pourtant la série l’était tout autant que Buffy contre les vampires qui avait tiré sa révérence l’année précédente.


Extrait de la série via Allociné

L’adolescente mène l’enquête

Comme Buffy, Veronica Mars est une série créée par un homme, Rob Thomas, et met en scène une «femme forte», l’éponyme Veronica Mars. Dans les premiers épisodes, on découvre une Veronica belle, drôle et trop intelligente pour ne pas être cynique, elle n’a peur de rien et sait se défendre toute seule, elle n’est ni prude ni pute. Bref, elle est parfaite, improbable presque. Quand on la rencontre, Veronica Mars est la seule femme de la série. Elle n’a ni amie -les filles sont trop nunuches pour elle- ni mère -son modèle, c’est son père, un ancien sheriff. La série est loin de réussir le test de Bechdel. Pire, Veronica Mars commence comme bon nombre de séries policières sexistes: avec le meurtre d’une adolescente frivole, Lilly Kane, la meilleure amie de Veronica. Un trope que l’on pourrait nommer «elle l’a bien cherché».

Mais si ces tropes existent, c’est pour mieux être renversés. Veronica Mars va se servir de ce qu’elle a appris auprès de son père pour trouver le véritable meurtrier. Commence alors une enquête qu’aucune adolescente normale n’aurait pu mener. Au bout de quelques épisodes, la série fait voler en éclats les clichés de la «femme qui l’a bien cherché» et de «la femme forte». Lilly Kane aimait le risque et les hommes. Et alors? Cela ne rend certainement pas son meurtre moins grave. Quant à Veronica Mars, elle n’est pas aussi parfaite qu’elle en a l’air. Elle a ses failles et ses faiblesses, comme tout le monde. Elle apprend rapidement à arrêter de jouer à la dure et à s’entourer d’autres adolescentes: la populaire Meg et la nerd Mac. Veronica Mars découvre la sororité et en ressort plus forte. Mais elle ne baisse pas pour autant sa garde car, autour d’elle, les hommes continuent d’être une menace.

Un monde de porcs

Veronica Mars mène de front plusieurs enquêtes, à commencer par celle sur le meurtre de Lilly et celles commanditées par ses camarades de classe. Ses enquêtes sont autant d’opportunités pour réaliser à quel point les hommes sont des porcs. Il y a ce professeur qui abuse de son pouvoir pour coucher avec une de ses étudiantes, ce lycéen qui fait chanter son ex avec du «revange porn» pris alors qu’il l’avait droguée, ces adolescents qui harcèlent et humilient un élève gay, cet acteur qui bat sa copine, ce père qui maltraite ses filles. Et il y a cette homme riche et influent qui a tué une adolescente parce qu’elle menaçait de dévoiler ses vilains secrets. Autant d’hommes qui n’auraient jamais craint aucune conséquence si ce n’était pour l’extra-ordinaire Veronica Mars.

Veronica mène aussi une enquête beaucoup plus personnelle: celle sur son viol. Tout ce dont se rappelle Veronica c’est de se réveiller seule, violée, le lendemain d’une soirée. Elle va au commissariat porter plainte mais personne ne la prend au sérieux. Elle ne se démonte pas. En enquêtant, elle nous fait voir l’ampleur de la culture du viol qui pourrit son lycée. On découvre des garçons qui ont peur de ne pas être suffisamment virils et droguent des lycéennes pour affirmer leur «masculinité», des lycéens à la recherche de puissance qui agressent des femmes «pour s’amuser» car ils se savent intouchables, des jeunes hommes privilégiés qui se protègent les uns les autres. Autour de ce boys’ club, les autres ne disent rien, pour ne pas être les rabats-joie, pour ne pas être les prochaines sur la liste.

En avance sur son temps

Le viol de Veronica est loin d’être le seul de la série. Dans la saison 3, l’apprentie détective enquête sur une vague de viols dans son université et s’intéresse à une fraternité dans laquelle la popularité des membres est proportionnelle au nombre d’agressions sexuelles commises. L’ampleur de leur brutalité semble aussi tirée par les cheveux que la violence des actions de la Ligue du LOL. Pourtant, elle reflète une réalité. Aux Etats-Unis, une étudiante sur cinq est agressée sexuellement pendant ses quatre années universitaires et les étudiants appartenant à une fraternité sont coupables d’agressions sexuelles quatre fois plus souvent que les autres étudiants. Ce n’est que des années après la diffusion de cette saison que le sujet est devenu une priorité du gouvernement. Il aura fallu attendre 2014 pour qu’un groupe de travail gouvernemental soit créé pour trouver des solutions. Et il aura fallu attendre l’affaire Brock Turner en 2015 pour que l’impunité des agresseurs blancs et éduqués soit enfin un sujet majeur.

Dans la saison 3 de Veronica Mars, les viols ont été commis par un seul et même homme. Un choix scénaristique compréhensible -c’est la façon la plus simple de clore cette enquête- mais dommage car il cache la réalité: les agressions sur campus ne sont pas le fait d’un serial violeur solitaire mais d’une culture du viol qui transforme de nombreux étudiants en agresseurs. De même, on pourrait regretter que les agresseurs aient quasi systématiquement utilisé des drogues pour arriver à leurs fins, ce qui invisibilise les viols de femmes sobres ou saouls, pourtant plus fréquents. Bien qu’elle soit peu creusée, l’agression de Mac par son petit ami est donc notable à la fois parce que Mac n’est ni droguée ni saoul et parce qu’il s’agit d’une instance de viol conjugal très rare à la télé dans ces temps pre-MeToo.

La revanche des femmes

Cette série vieille de quinze ans se démarque à la fois par son insistance à parler de viols et par sa représentation réaliste de l’après. Chacune des femmes agressées a géré ce traumatisme à sa façon. Ainsi Veronica cherche à se venger tandis que la colocataire de Mac cherche du réconfort auprès de ses amies. Il n’y a pas une bonne façon de survivre, chacune réagit comme elle peut, semble dire la série. C’est aussi vrai pour les proches des victimes, amies ou petits amis, qui doivent accepter aussi bien la douleur de l’autre que leur incapacité à les aider.

On était dix ans avant MeToo mais déjà la série mettait le doigt sur la colère, le ras-le-bol. Dans la série, les femmes violées ne sont pas des victimes mais des survivantes et elles veulent que leurs agresseurs comprennent la portée de leurs actes, répondent de leurs actions devant la justice et paient le prix. Pour cela, elles s’écoutent et se soutiennent. Les femmes dans cette série ne sont jamais tenues responsables de leurs agressions. Les coupables, ce sont les hommes. A chaque fois que Veronica doute de la parole d’une femme, que ce soit parce qu’elle admire l’homme accusé ou qu’elle met en question la bonne moralité de la victime, elle finit par réaliser son erreur.

Reste ensuite à protéger les autres et à faire tomber les agresseurs. Pour cela, les personnages de la série mettent en garde les femmes des hommes ou institutions à éviter, proposent de s’entraider en soirée, mènent les enquêtes que les policiers ne mènent pas, et militent contre la culture du viol, spécifiquement dans les fraternités. C’est bien là la force de la série. Veronica Mars n’utilise pas les viols de ces femmes comme un outil scénaristique malaisant et voyeuriste, elle expose un système d’oppression des femmes et d’impunité des hommes.

Privilèges et impunité

La série met en avant les privilèges des hommes blancs et riches à qui l’on laisse tout passer, que cela soit au lycée où les étudiants peuvent influencer la réglementation, à l’université où des alumnis parviennent à silencer les journalistes qui enquêtent sur la fraternité suspectée d’agressions sexuelles ou au tribunal.

Dans la saison 2, Veronica Mars doit en effet témoigner dans le procès du meurtrier de Lilly Kane, un célèbre acteur. La stratégie des avocats de ce dernier est classique: utiliser des éléments de la vie privée des témoins et plaignantes, dans ce cas Veronica Mars, pour les décrédibiliser et les transformer en femmes hystériques s’en prenant injustement à un homme innocent. Un procédé qui n’est pas sans rappeler celui de l’affaire Baupin par exemple. Dans Veronica Mars, comme souvent dans la vraie vie, il n’y a pas de happy ending, pas de victoire au tribunal. L’acteur est relâché sous les applaudissements de ses fans et s’en va reprendre sa vie. Quinze ans plus tard, les procès d’hommes puissants accusés d’agressions sexuelles font plus que jamais la une des journaux. Mais combien sont condamnés?

Aline Mayard Journaliste

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