Société

Quand le hijab devient «cool», la bourgeoisie devient folle

Temps de lecture : 10 min

Pourquoi le voile, ce voile, met-il ma France dans cet état?

Ces temps ne sont pas faciles et parfois, il semble que nous, Français, soyons seuls à garder nos hiérarchies. | Nicola Fioravanti via Unsplash
Ces temps ne sont pas faciles et parfois, il semble que nous, Français, soyons seuls à garder nos hiérarchies. | Nicola Fioravanti via Unsplash

L’idiotie doit avoir une logique, est-ce une consolation? Je contemple les ruines d’une France saisie de bruyante bêtise, qui fait d’une tenue de jogging pour musulmanes (très) pieuses un psychodrame national, quand ministres et politiques vaticinent et fustigent une marque familière, et que la fange encouragée injurie et menace: comme si Decathlon avait trahi la patrie. Pourquoi sommes-nous si laids aux yeux du monde?

Pourquoi le voile, ce voile, met-il ma France dans cet état, et semble réunir la digne Agnès Buzyn et l’indigne Dupont-Aignan?

Se mettre à la place de l’idiotie et lui chercher un sens. J’entends ce haut-le-cœur comme une nostalgie: cette passion est de mauvais conseil; elle a plusieurs visages; la nostalgie raciste d’une France simple qu’Arabes et musulmans ne coloraient pas; la nostalgie républicaine d’une France où la foi se faisait modeste en société; la nostalgie d’un monde logique, ordonné, dont la disparition nous laisse nus, tristes et vains, et fous.

Dans un texte publié ici même, une consœur et amie, Nadia Daam, pointe les contradictions des anti-voile, et notamment celle-ci: ils s’enragent d’un hijab de course, mais ne se formalisent pas du foulard que porte la nounou ou la femme de ménage. J’ajouterai que des femmes voilées viennent souvent chez Decathlon, acheter pour leurs enfants maillots de football, rollers ou VTT; pour leurs enfants et non pas pour elles, rassurantes puisque ne demandant rien qu’être mères, au foyer, sans lumière, et passant, du coup, inaperçues.

Court-circuit neuronal

La contradiction n’est qu’apparente; elle est en réalité la logique même. Le voile d’une femme de ménage ne dérange pas l’ordre bourgeois des choses, ni celui d’une maman. Il est le stigmate toléré de l’immigration bondieusarde, de populations réputées arriérées, accrochées à leurs archaïsmes, des inférieurs encore en culture et statut… On connaît la chanson. En fonction de son niveau de racisme ou de bienveillance, la bourgeoisie souhaitera que les femmes voilées quittent le voile, et sinon elles, les plus jolies de leurs enfants, pour qu’elles s’enrichissent de la France et que la France s’enrichisse et que perdure la légende de nos intégrations; et si elles ne se dévoilent pas, ces femmes, basta, tant pis pour elles, qu’elles restent reléguées dans leur voile, nous faisons société sans elles, et soyons francs, pour beaucoup, sans regret.

Le hijab de course de chez Decathlon n’est pas ce simple voile. Il agresse les plus affables bourgeois et bourgeoises. Il est, deux ans après son cousin aquatique le burkini, fluo, pimpant, attrayant: le voile d’une femme de muscles et d’endurance qui sait que le corps exulte, ce voile d’une femme qui sculpte le désir possible du mâle conditionné, corps ferme et vie saine, une femme qui masque ses cheveux mais moderne pourtant, contemporaine, joyeuse, pimpante si suante, branchée, cool, et voyez-vous, c’est cela qui ne passe pas.

La femme voilée ne peut pas être cool.

La croyante qui masque ses cheveux ne peut pas être cool.

Le voile ne peut pas être cool. Il ne saurait être hype. Celle qui le porte peut être à plaindre, à rééduquer, à élever, à comprendre, à pardonner, à ignorer, à rejeter méchamment aussi ou à humilier, ce que font allègrement les porcs qui parfois agressent une femme en foulard dans la rue, ou les salauds qui ont concocté jadis des directives interdisant à une maman voilée d’être, dans les sorties scolaires, une maman comme les autres, accompagnant son petit, sa petite, les petits: imaginez, si d’autres enfants la trouvaient sympathique? La voilée, brimée ou tolérée, reste mineure, et par son voile confinée dans son cliché. Une sportive, par définition, est plus que majeure: enviable, admirable, respectable, une sœur quelque part de la surfemme Serena Williams… Imagine-t-on Serena voilée, soumise?

Peut-on être soumise et sportive?

Ne cherchez pas plus loin la passion maladive qui a saisi tant de Français et de Françaises usuellement urbaines –comment en douter? L’association des contraires, les syllogismes impossibles, ont eu raison de la placidité cartésienne. Une voilée est soumise. Une sportive est libre. Une sportive voilée est donc… Qu’elle disparaisse!

Alors, une députée tweete, et un autre, et d’autres, et boycottent Decathlon qui leur impose ce court-circuit neuronal.

Conception démocrate vs conception républicaine

Il faut respecter la souffrance des gens, fussent-ils l’embarras de la France que la planète observe. Ces temps ne sont pas faciles et parfois, il semble que nous, Français, soyons seuls à garder nos hiérarchies.

J’accorde cela aux laïques. Quelque chose sonne faux, quand on parle du jogging halal à capuche. L’invention des tenues sportives islamiques, l’apparition de championnes voilées, fut d’abord une ruse de l’islamisme politique. L’Iran, qui force ses femmes à se couvrir la tête et leur interdit de se rendre dans les stades de football, s’est offert le luxe et l’excuse de Kimia Alizadeh, médaillée olympique en 2016, à Rio, en taekwondo, félicitée par le président Rohani, et leurre adolescente d’un régime hideux: une combattante, voilée, que reprocher ensuite aux mollahs? Les ruses islamistes ont rencontré la lâcheté des instances sportives: acceptant le voile dans les stades, le CIO comme la Fifa n’ont pas jugé utile d’exiger aussi, pour les sportives des pays militants, le droit de ne pas être voilées. Decathlon n’en est pas responsable? Mais quiconque connaît cette histoire peut, a minima, trouver saumâtre le recyclage d’un artefact d’oppression dans le discours commercial sur la liberté individuelle. Pourtant ce discours est lui aussi fondé.

Aux Jeux de Rio, encore, Ibtihaj Muhammad, née dans le New Jersey, une Américaine que nul en son pays ne contraint, maniant le sabre et portant foulard, conquit une médaille de bronze par équipe, étoffant un palmarès déjà riche et actant ceci: la liberté d’une femme, dans un pays libre, de masquer son corps tout en le portant à la perfection du combat, et n’y voyant que plénitude. La même Ibtihaj Muhammad fut ensuite le modèle, role model, d’une poupée Barbie voilée, dont j’ose à peine imaginer le froid qu’elle jetterait, sous l’arbre de Noël de nos laïques.

Ce qui, pour un démocrate, relève d’une invention pimpante –faire courir les femmes voilées, quelle bonne idée!– est pour une républicaine une hérésie politique.

S’il faut choisir une référence au hijab de Decathlon, c’est vers l’escrimeuse états-unienne qu’on doit se tourner. Son voile ne défend pas un État oppresseur, mais ne représente que sa liberté de choix et de foi; sa liberté d’être l’étendard d’une version archaïque de la foi, sa liberté d’arborer et de promouvoir un symbole de soumission des femmes, ajouteront nos laïques? Admettons. Mais dans une conception libérale du monde, les dogmes religieux, si l’État ne les impose pas, ne sont qu’une variante de nos modes de vie, et ne menacent pas ce que nous avons de plus précieux: notre individualité rare, notre droit à «la vie, la liberté et la poursuite du bonheur», comme disaient les pères fondateurs de l’Amérique.

Une jeune femme née de parents convertis à l’islam, voulant les suivre et cacher son corps, mais pourtant pleine de force et d’envie de compétition, trouve dans le sabre son accomplissement, et un jouet innocent l’illustre, et des commerçants innocents s’emparent de ses rêves, et les déclinent pour que d’autres femmes, librement, puissent connaître la double extase de la pudeur et de l’exercice physique. Rien de plus banal. Mais cette banalité n’est pas française. Régis Debray, en 1989, opposait dans un texte brillant les conceptions démocrates et républicaines du monde. Aux démocrates, l’individu, le capitalisme et la liberté, la société autonome; aux républicains, la cohésion sociale que l’État est en droit de normer, dans l’intérêt de l’égalité, vertu suprême.

Debray écrivit ce texte au lendemain de la première dispute française sur le foulard islamique, qu’arboraient des collégiennes de Creil, dans l'Oise, autour desquelles nos penseurs se déchiraient. Les exclure, et bannir le voile, ou les garder, et amadouer les contradictions du pays? Debray en tenait pour l’exclusion, et élargissait le débat. Nous n’avons pas bougé. Ce qui, pour un démocrate, relève d’une invention pimpante –faire courir les femmes voilées, quelle bonne idée!– est pour une républicaine une hérésie politique: on ne blanchit pas de bonheur les prescriptions des mollahs; on ne coolise pas le symbole de l’oppression; on n’invite pas en nos tours de square les porte-drapeaux, les femmes-sandwiches de l’inégalité des genres; on ne considère pas ce qu’elles peuvent en dire et en penser, en ressentir, puisque des valeurs supérieures (laïcité, égalité des sexes, cohésion sociale, identité française) sont en jeu, et qu’importe l’individu: il n’est pas le but. Le républicain a pris le pli d’interdire. Il en jouit, comme telle croyante jouit de modestie. Il sait, d’instinct, qu’il faut dire «non». Il est, le républicain, dans un combat sans fin, toujours plus incompris dans le monde, mais chez lui, sa forteresse tient.

L'irréparable de mon pays en ruine

J’accorderai à la République, telle que Debray la définit, un vernis de cohérence, quand l’ennemi mercanti soutient un illogisme. Être voilée, si j’en comprends le sens, est un parti pris de modestie. Comment prétendre, sérieusement, être modeste et en nage, en natation, en course à pied branchée?

Je sais, si je veux, argumenter tel un républicain, donc pontifier une logique qui ne concerne que moi. La joggeuse voilée est peut-être illogique? Mais nous sommes libres, et cela la regarde. Elle est, ici, d’autant plus haïssable pour ses adversaires: elle fait comme elle veut et ne prétend à rien d’autre. Elle se définit d’une norme bigote, et prétend en même temps être de son temps: de notre temps et de nos espaces. C’est comme ça. Nos laïques s’en étouffent. L’illogisme, l’illogisme, voilà l’ennemi! Et après la féministe voilée que l’on récuse, après les étudiantes voilées, les cadres voilées, les médecins voilées, les expertes comptables, poétesses, députées voilées dont on s’acharne à empêcher l’éclosion, la naissance, la possibilité même, en organisant de lois et de coutumes l’interdiction sociale du voile en dehors des rues et de la pauvreté (et des boutiques hors-sol de l’avenue Montaigne que fréquentent les altesses émiraties, concession mercantile admise par notre République), voilà la sportive voilée qui ne devrait pas exister, qui existe pourtant, exorcisons! Et l’on boycotte alors, et l’on voudrait détruire Decathlon, la bave aux lèvres, le désastre au cœur. Ce ne sont pas nos laïques qui ont commencé mais cette époque folle et sans frein, ce moment anomique où des femmes pensent qu’on peut à la fois être libre de son corps et par Dieu limitée!

On a vu des élus, qui s’insurgent justement quand on boycotte Israël, organiser le boycott de Decathlon, complice de l’islam. Devine-t-on les dégâts?

Mais l’illogisme comme l’anomie se jouent à deux. Car nos républicaines et républicains ne pratiquent guère, usuellement, la République, et ne brillent guère, en dehors de leurs croisades contre le hijab, par leurs passions égalitaires. L’actualité nous en dit assez sur ce que sont nos gouvernants, aujourd’hui et hier: ils encouragent le commerce, célèbrent l’épanouissement individuel, entérinent l’humiliation des pauvres sans destin, protègent le libre choix des riches, j’en passe, mais pour les seules bigotes musulmanes, retrouvent leur vertu et le bonnet phrygien. Une blague. Il s’agit moins d’inclure ces musulmanes que de les exclure, n’importe quel psy le saurait, et nos laïcités sont au mieux des dénégations, au pire des prétextes et des mensonges. L’inconséquence est la marque du temps, aussi en République.

On a vu nos adeptes de la liberté mépriser l’individu voilée: nos défenseurs de la libre entreprise, qui interdisent que l’on embête nos industriels fraudeurs ou mauvais payeurs d’impôts, ont conspué une honnête compagnie qui ne faisait que son travail, explorer et satisfaire un marché. On a vu des macroniens et libéraux, pas tous heureusement, qui d’habitude préfèrent la société à l’État, nier une nouvelle fois cette part de la société qu’ils ne sauraient admettre, où effectivement vivent des femmes qui veulent aussi bien un dieu jaloux de leurs chevelures, que la liberté de courir, penser, prospérer, écrire, disputer et vivre, toutes contradictions transcendées, gourmandes et sans frein, comme tout le monde.

On a vu des élus, qui s’insurgent justement quand on boycotte Israël, organiser le boycott de Decathlon, complice de l’islam. Devine-t-on les dégâts? On a vu nos élites, qui n’ont pas de mots assez durs contre ces «gilets jaunes» violents qui bafouent dans la rue et par la casse gouvernement et Parlement, forcer à leur tour par la violence du verbe cette entreprise, Decathlon, qu’aucune loi n’aurait pu contraindre à renoncer à son produit, mais qui a cédé devant l’émeute virtuelle. On a vu ces tenants du multilatéralisme, qui pensent que la France doit éclairer le monde, prouver devant la planète notre solitude absolue, misérable et piteuse, notre incapacité à rester sages quand Dieu se dit Allah.

Contempler mon pays, me promener dans des ruines, en savoir l’irréparable et même nous plaindre. C’est de ne plus ressembler à personne, et pourtant ressentir, au fond de nous, que nous possédions jadis une raison, que nous devenons fous.

Claude Askolovitch Journaliste

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