Société

«J’ai développé ma sexualité à travers mes fantasmes de soumission aux femmes»

Temps de lecture : 7 min

Cette semaine, Lucile répond à Stéphane, qui lui parle de son statut de soumis et de sa recherche de la dominatrice parfaite.

«Je regardais les talons de ma Maîtresse et je n’arrivais pas à me concentrer sur les leçons.» | Hernán Piñera via Flickr
«Je regardais les talons de ma Maîtresse et je n’arrivais pas à me concentrer sur les leçons.» | Hernán Piñera via Flickr

«C’est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c’est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Vous pouvez aussi laisser votre message sur notre boîte vocale en appelant au 07 61 76 74 01 ou par Whatsapp au même numéro. Lucile vous répondra prochainement dans «C'est compliqué, le podcast», dont vous pouvez retrouver les épisodes ici.

Et pour retrouver les chroniques précédentes, c’est par là.

Chère Lucile,

Je suis soumis depuis l’enfance. Je ne l’ai réalisé que plus tard, mais mes premiers émois datent de l’école. Je regardais les talons de ma Maîtresse et je n’arrivais pas à me concentrer sur les leçons. La vue de ses beaux talons et ses jambes galbées me troublait… Et je ne savais pas l’expliquer. Cela a continué pendant l’adolescence, j’ai développé une profonde admiration pour les femmes, leurs jambes, leurs pieds… Lorsqu’une faisait preuve de fermeté envers moi, j’étais fasciné. Je tombais amoureux de sa beauté, de son charisme. J’avais envie de lui obéir docilement, c’était plus fort que moi.

J’ai pourtant tenté de réfréner mes désirs non conformes à ce que la société attendait de moi. Car oui, j’étais malheureux de ne pas comprendre pourquoi je n’étais pas comme les autres garçons de mon âge. Pourquoi je n’étais pas ce garçon fier, qui joue au dur, et qui est apprécié de toutes les filles. Jusqu’au jour où j’ai craqué et j’ai essayé de me confier à mon meilleur ami à l’époque. Il n’a rien trouvé de mieux à faire que de dire mes secrets, et m’a traité de «tapette». Il faut dire que lorsqu’on grandit dans une petite ville à la campagne, les gens ne sont pas très ouverts d’esprit. Peut être que ça aurait été différent dans une plus grande ville, je ne sais pas.

Quoi qu’il en soit, je ne comprenais pas pourquoi il ne pouvait pas s’empêcher de me juger aussi négativement. Moi son ami, pourquoi il ne pouvait pas accepter qui j’étais vraiment. J’en ai beaucoup souffert et je me suis refermé sur moi-même, tout en continuant de développer ma sexualité, à travers mes fantasmes de soumission aux femmes et leurs jambes sublimes.

Vers mes 19 ans, j’ai enfin pu mettre un mot sur mon état, je me découvrais alors «soumis» et «fétichiste». Grâce à internet j’ai pu faire des recherches, et comprendre que je pouvais guérir mes souffrances. Je dois dire que ça m’a sauvé la vie, car j’ai enfin trouvé des personnes qui comme moi, se soumettaient aux femmes et trouvaient leur bonheur ainsi. Des personnes fétichistes des pieds, fétichistes des jambes, fétichistes du corps des femmes… Tellement de monde dans mon cas, ça m’a rassuré. Je n’étais ni fou, ni malade, j’étais juste différent de la majorité.

J’ai découvert plusieurs sites internet, qui m’ont permis d’entrer en contact avec des femmes se disant dominatrices. J’avoue que ces sites n’inspiraient pas vraiment confiance, mais l’envie était trop forte. Devant les photos de ces femmes, je me sentais si faible, hypnotisé par leurs jambes, happé par la beauté de leurs pieds. J’avais envie de les servir et de les vénérer. Il fallait que je me décide à vivre mes envies plus librement, et puis, derrière un écran, on a quand même moins peur de se livrer.

C’est ainsi que j’ai fait mes premières commandes fétichistes. J’ai acheté les chaussettes d’une très belle jeune femme, tout en étant stressé de me faire arnaquer. Ça n’a pas loupé, pas de chance pour moi, je n’ai jamais rien reçu de sa part. Je savais bien que ce site n’inspirait pas confiance, mais je l’ai fait. J’ai regretté de m’être fait avoir, je me sentais abusé mais je ne baissais pas pour autant les bras, décidé à trouver celle qui changerait ma vie pour faire de moi son soumis dévoué à ses pieds.

J’ai longtemps erré sur ces différents sites, forums, articles… J’échangeais avec d’autres hommes dans mon cas, je me rassurais d’en voir certains heureux d’avoir enfin trouvé leur Maîtresse. Apparemment ce n’était pas facile d’en trouver une, car elles étaient très demandées de toutes parts… Finalement, il y avait tant d’hommes dans mon cas, je n’aurais jamais pu imaginer cela. Donc je ne perdais pas espoir, je devais persévérer jusqu’à trouver celle qui me comprendrait, celle que je rendrais heureuse en lui témoignant à chaque instant ma dévotion. Tant pis si elle habitait à l’autre bout du monde, nous entretiendrions une relation à distance.

Je n’avais pas besoin de contact physique avec elle, tant que c’était ELLE. Je n’étais pas du tout intéressé par les relations «normales», dites «vanille». Je n’avais pas besoin de contact physique, je ne voulais pas d’une petite amie, elle aurait été malheureuse car je ne suis pas un homme «classique» tel qu'attendu dans une relation.

Alors j’ai persévéré. Jusqu’à ce début décembre en fin d’année dernière. J’apprenais qu’un nouveau site fétichiste ouvrait ses portes, un site français. Avec des Françaises. Un merveilleux cadeau de Noël pour moi. Je me suis empressé d’aller m’y inscrire dans l’espoir de trouver enfin l’élue. Enfin un site clair, qui ne donne pas l’impression que le fétichisme est un désir obscur et malsain. Et puis tous ces profils féminins m’ont fait tourner la tête… jusqu’à ce que je voie sa photo. J’ai tout de suite su que c’était ELLE. Celle que j’ai cherchée toute ma vie. La Maîtresse absolue.

Je voulais tout faire pour mériter son attention et la servir. J’ai commencé par acheter ses vidéos, et là: quelle claque! Elle réussissait à cerner à la perfection tous mes désirs fétichistes. J’ai pleuré de bonheur devant ses vidéos. J’ai acheté presque l’intégralité de ses réalisations, sachant alors que j’étais fait pour ELLE. Je lui ai envoyé un premier message pour me présenter, et lui proposer une entrevue virtuelle afin de faire connaissance. Elle a tout de suite accepté. Après avoir réglé ma commande (en tant que bon soumis, je ne me serais jamais permis d’utiliser son temps sans contribution en échange), nous nous sommes retrouvés sur Skype, l’échange s’est merveilleusement bien passé, j’ai pu la découvrir aussi naturelle que dans ses vidéos… Et depuis nous ne nous quittons plus. Peut-être que tout est virtuel, mais moi je suis maintenant le plus heureux des hommes, grâce à Elle, qui a définitivement changé ma vie.

Stéphane

Cher Stéphane,

Ces cinq dernières années, j’ai répondu à beaucoup de problématiques, mais il faut bien admettre qu’une grande quantité des témoignages que je reçois ne comprennent pas de questions formulées ouvertement. Comme d'autres, vous ne vous posez pas de question. Mais cette fois, malgré tout, j’ai choisi de faire publier vos mots et d’y ajouter les miens. Le but est de montrer que parfois, ce n’est pas si compliqué, en tout cas vu de l'intérieur. Il arrive en revanche que ce soit un regard extérieur qui apporte le jugement, la culpabilité et en un mot, la complication. Vous l’avez expérimenté vous-même.

Je suis foncièrement convaincue que chacun devrait être libre de ses fantasmes et de ses désirs tant qu’ils ne nuisent pas à autrui. J’ai un très grand seuil de tolérance en ce qui concerne les sexualités… si j’ai l’assurance que le consentement de l’autre est respecté (si autre il y a). Mais je sais aussi combien la société peut être normative en ce qui concerne le désir. Et combien on attend des hommes qu’ils correspondent, tout autant que les femmes, à des codes préétablis, souvent hétéronormés, basés sur la pénétration de l’autre et la valorisation à outrance de la virilité. C’est évidemment une injustice contre laquelle se battent les féministes en refusant le système patriarcal et en poussant à la remise en cause de la masculinité. Il s'agit de ne plus proposer un unique modèle, mais bien différentes façon de vivre sa vie d’homme.

Vous avez décidé d’accepter qui vous êtes, vous en avez souffert mais vous avez développé avec les années des parades pour vivre vos désirs sans vous mettre en danger. Je suis désolée de vous savoir victime de ce système absurde. Internet, comme le Minitel en son temps, a en effet permis à beaucoup de personnes de profiter d’un espace d’expression et de la facilitation des mises en relation. Pour ce qui concerne vos inclinaisons, et si vous n’y êtes pas déjà présent, le réseau social FetLife, spécialisé dans le BDSM, me semble être l’endroit idéal pour rencontrer des gens, vous informer et développer votre univers.

Permettez-moi d’ajouter, même si vous semblez déjà le savoir, que vous n’êtes pas seul, que rien n’est répréhensible dans votre démarche et que vous devriez avoir le droit de vivre vos désirs sans crainte d’être jugé par celles ou ceux avec qui vous en parlez. C’est juste vous, cela fait partie de votre personnalité et donc de votre richesse. Ne restez pas seul avec tout ça, seul avec votre maîtresse. Internet est un bon espace de discussion et de rencontre mais il est également possible que des munchs soient organisés près de chez vous. Ces apéritifs-rencontres entre pratiquants du BDSM ont lieu dans des espaces publics et servent à discuter et échanger des expériences et des conseils. On voudrait cantonner le BDSM aux donjons et au monde de la nuit, il n’en est rien. La Bible The New Bottoming Book de Dossie Easton et Janet W. Harding développe une vision très positive et joyeuse, totalement créative et non culpabilisante, de la soumission.

Ce n’est que le début de votre chemin. Je vous souhaite d’y trouver l’épanouissement que vous recherchez. Vous semblez sur la bonne voie.

Lucile Bellan Journaliste

Newsletters

En Croatie, des manifestations dénoncent la libération de cinq hommes suspectés de viol

En Croatie, des manifestations dénoncent la libération de cinq hommes suspectés de viol

Des marches de contestation sont prévues ce samedi dans plusieurs villes croates.

Qu'est-ce qui nous pousse à donner de l'argent, du temps, du sang?

Qu'est-ce qui nous pousse à donner de l'argent, du temps, du sang?

[Tribune] D'un point de vue sociologique, le don est surtout un signe d'intégration et de confiance.

Qualifier les femmes voilées de «mamans», un stade avancé du paternalisme

Qualifier les femmes voilées de «mamans», un stade avancé du paternalisme

La recrudescence du terme pour désigner les femmes portant le voile relève d'un esprit petit-bourgeois.

Newsletters