Égalités / Tech & internet

Harcèlement des féministes: Instagram va-t-il finir comme Twitter?

Temps de lecture : 10 min

De nombreux comptes féministes se sont développés avec succès sur ce réseau d’images. Moins agressif que Twitter, aussi idéal que restrictif, Instagram n’échappe pas aux comportements sexistes.

Extrait du flux Instagram de Fiona Schmidt '(@thefionaschmidt) | Avec l'autorisation de Fiona Schmidt
Extrait du flux Instagram de Fiona Schmidt '(@thefionaschmidt) | Avec l'autorisation de Fiona Schmidt

Il y a un peu plus d’un an, en observant le succès de nombreux comptes, j’avais la sensation qu’Instagram était en train de devenir le réseau social des féministes. Pour moi, c’était une bonne nouvelle: j’ai toujours eu peur de Twitter, que j’ai appris à détester au fil des années. Malgré cette sensation de bienveillance apportée par Instagram, certains comptes font de plus en plus remonter des messages de harcèlement et/ou des commentaires sexistes.

«J’ai le sentiment qu’Instagram est plus adapté pour les féministes que Twitter», constate June, l’illustratrice à l’origine du compte Jouissance Club. «En tant qu’illustratrice, c’était une évidence d’y aller, car c’est un réseau plus visuel, il n’y a qu’une photo avec peu de texte... Alors que sur Twitter, les mots ont une portée plus forte. J’ai toujours trouvé ça trop chaud. Selon moi, c’est en partie pour ça que les gens sont attirés par Instagram. En plus, tout le monde y est, ce qui n’est pas le cas de Twitter. Ça permet de toucher plus de personnes.»

Journaliste et autrice, Fiona Schmidt a elle aussi toujours eu peur de Twitter. Mais lorsqu’Instagram s’est développé, elle n’a pas hésité. «Je m’y sens plus à l’aise, c’est plus rassurant car à la base c’est un réseau inspirationnel. Il y a une proximité différente de Twitter, où la vocifération a remplacé le débat», explique-t-elle. «Le féminisme est l’un des sujets les plus clivants; or j’avais envie de partager mes réflexions, mais la culture du clash ne m’intéresse pas. On a jeté notre dévolu sur Instagram car ça fait moins peur que Twitter et parce qu’on s’y sent plus en confiance».

Si le réseau de microblogging peut être très rapide pour partager une information ou une réaction, la viralité de certains posts Instagram n’est plus à prouver. Pour Florence Fortuné, community manager des Glorieuses et rédactrice en chef de la newsletter Les Petites Glo, c’est aussi un enjeu de représentation pour certains médias féministes. «Ce réseau permet de rendre certains messages beaucoup plus visibles, notamment sur des thèmes comme le féminisme ou les questions LGBT. C’est plus facile de les relayer aussi auprès des plus jeunes. La nouvelle génération féministe n’est que sur Instagram. On assiste vraiment à la création de communautés avec lesquelles on peut interagir plus facilement. Tous les jours, on reçoit des témoignages, c’est très interactif comme réseau.»

Un réseau pour les femmes, mais pas toujours émancipateur

Si Instagram a attiré les féministes, c’est en effet lié à sa sociologie. Selon une étude de Digimind, un logiciel de veille, les 18-24 ans sont les personnes les plus présentes sur le réseau puisqu’elles sont 250 millions à l'utiliser chaque mois. Quatorze millions de Françaises et de Français avaient téléchargé l’application en 2018, soit 21% de la population. Les femmes représentent 54% des utilisateurs.

«Je n’ai que 6% d’hommes dans mes followers», constate Coline, créatrice du compte T'as pensé à sur la charge mentale, suivi par plus de 46.000 personnes. «Je me demande à quel point le genre des followers a une incidence directe sur le climat plus safe d’Instagram. Pour l’instant, c’est une communauté très bienveillante. Les filles s’entraident beaucoup entre elles, mais c’est peut-être lié aussi à la manière dont elles sont éduquées. À la base, ce n’était qu’un réseau de photos contemplatif et destiné aux femmes.»

Toujours dans la même étude, on apprend que les secteurs qui génèrent le plus d’interactions et de posts sont la beauté, le retail et la mode. Des thématiques très genrées «femmes». Pour Marie-Joseph Bertini, professeure des universités en sciences de l’information et de la communication à l’université de Nice Sophia Antipolis, ce n’est pas toujours l’idéal pour les féministes. «D’une part, c’est très difficile d’y argumenter longuement. Ensuite, il y a une esthétisation du quotidien, on met sa vie en scène en utilisant des images en faire-valoir. C’est un réseau social connoté féminin.»

Première contradiction du réseau social quand on observe la montée en puissance des comptes féministes. «La cuisine, la beauté, le bien-être et le développement personnel y sont omniprésents, continue l’universitaire, alors que ces thèmes renforcent les stéréotypes de genre.»

«On a pris d’assaut ces canaux car c’était impossible de parler féminisme à la télé ou dans les médias traditionnels»

Fiona Schmidt

Malgré cet antagonisme, Instagram a aussi offert un espace d’expression accessible pour aborder le féminisme. Fiona Schmidt se souvient qu’il y a encore quelques années, personne ne voulait d'articles sur le sujet. «C’est plus genré que Twitter, mais on l’a investi car c’était facile et gratuit. C’est comme pour les podcasts, on a pris d’assaut ces canaux car c’était impossible de parler féminisme à la télé ou dans les médias traditionnels. Cela peut être vu comme du féminisme facile voire mainstream, mais c’est très efficace. Instagram, c’est la première étape pour s’intéresser au sujet.»

Chez les Glorieuses, ça ne fait aucun doute. «Instagram, c’est l’avenir», affirme Florence Fortuné. «C’est là que les nouveaux médias vont émerger et que les personnes isolées vont pouvoir se faire entendre. On a beaucoup de chance car on reçoit très peu de messages haineux contrairement à Twitter. Le seul truc pénible, c’est la censure de la nudité.» Justement, le compte créé par June, Jouissance Club qui donne des conseils sur la sexualité grâce à des illustrations, vient d'être censuré par Instagram. Sa créatrice l'a relancé depuis par ici. Ce n'est pas la première fois que le réseau se permet de fermer un compte de ce type. Pour protester contre cette censure, le hashtag #sexualityisnotdirty a été lancé.

Pas si safe

Le réseau aux contenus visuels demeure vraiment contradictoire, notamment sur la représentation des corps féminins. Le mouvement body positive, qui lutte contre les diktats de beauté pour mieux s’accepter, s’est largement fait connaître grâce à Instagram. On y voit désormais des corps gros, trans, des femmes qui allaitent ou après leur accouchement mais aussi des culottes tachées du sang des règles.

«Ça a permis de se libérer du male gaze et de l’hétéronormativité», explique Johanna Soraya Benamrouche, membre et cofondatrice du collectif Féministes contre le cyberharcèlement. «C’est un réseau plus intime où l’on partage son quotidien et où l’on trouve une communauté d’entraide mais il y a beaucoup de censure sur certains corps et sur la nudité. Un corps gros ou trans nu ne pourra pas être publié sur Instagram alors qu’un nude de célébrité passe.»

À la suite des révélations récentes sur la Ligue du LOL, je me suis demandée si le réseau qui appartient à Facebook allait finir par ressembler à celui de l’oiseau bleu. D’autant que depuis quelques temps, on observe que certains comptes féministes pratiquent le «name and shame» dans leurs stories pour mettre en lumière certaines agressions sexistes. «C’est peut être parce que je m'adresse à tous les sexes que je reçois moins de messages que d’autres», estime June de Jouissance Club.

«Je le vivrais très mal si j’en recevais davantage, même de simples commentaires. Ça arrive parfois sous mes posts: un mec commente qu’il aime bien cette position et après il demande en ami mes abonnées, ou leur écrit des messages privés. Certains deviennent agressifs s’ils n’ont pas de réponse, je les bannis mais je reçois ensuite des messages de filles qui ne veulent plus commenter mes posts à cause de ça.»

Des commentaires aux photos de nu

Après un passage sur la chaîne RT face à Julien Rochedy, fondateur d’une école masculiniste, pour toucher d’autres publics, Fiona Schmidt a vécu une vague de cyberharcèlement sur les réseaux sociaux. «Je recevais entre 200 et 300 messages par jour sur ma page Facebook et Instagram, environ cinquante mails, on a écrit “crève’”sur ma porte d’entrée et on a fait des montages vidéos de moi... j’ai porté plainte», raconte-t-elle. «Les trolls sur Instagram ne sont pas les plus virulents, c’est plus doux comme support.»

Si le harcèlement reste plus rare pour la journaliste, la peur est toujours présente chez d’autres. «Avant de lancer Tas pensé à, j’avais la trouille que des mecs super violents débarquent sur mon compte comme ils le font sur Twitter, j’ai vu les conséquences que cela pouvait avoir», se souvient Coline. «En quatre mois, je n’ai reçu que trois attaques sur Insta. Ça n’a quand même rien à voir avec Twitter. Il y a les trolls qui traitent mes abonnées de tous les noms ou ceux qui me disent que je me trompe de combat ou que je déteste les hommes, mais aucune attaque sur mon physique. C’est déjà pas mal.» Voilà 2019. On en est toujours là, à se réjouir qu’il y ait peu de violences sexistes et plus de commentaires sur le physique des femmes sur un réseau social.

Si certaines féministes ont le sentiment d’être plus en sécurité, la cofondatrice des Féministes contre le cyberharcèlement dresse un constat sans appel. «Ce n’est pas un espace plus safe, les enjeux de domination sont différents», observe Johanna Soraya Benamrouche. «Il y a beaucoup de commentaires LGBTophobes, racistes ou validistes qui critiquent ces corps. On retrouve ensuite les mêmes comportements de prédation que dans la vie réelle: les agresseurs repèrent leurs victimes, commencent par de l’agression verbale en leur envoyant des messages privés puis ce sont des dickpicks et/ou des captures d’écran pour les humilier. Et vu qu’il y a une hypersexualisation des jeunes filles et beaucoup de photos sur Instagram, ils repèrent leurs victimes et pratiquent les mêmes stratégies d’approche.» Cette montée du harcèlement est aussi liée au succès. «À partir du moment où un réseau marche, il y a du harcèlement. Si on fuit un réseau pour un autre, on va juste déplacer le problème», confirme Marie-Joseph Bertini.

Se défendre et se réapproprier l’espace numérique

Faut-il alors craindre qu’Instagram perde son statut de réseau privilégié par les féministes? Ses actrices sont plutôt positives: «Je trouve ça très grave que certaines filles ne peuvent plus s’exprimer par peur de passer pour des filles faciles en commentant mes posts pour éviter de devenir des cibles potentielles», déplore la créatrice de Jouissance Club. «Mais je pense qu’Instagram restera sécurisant grâce à la banalisation et à la normalisation du féminisme. Tout ce qui touche à une révolution commence par faire peur, jusqu’à ce que ça devienne évident pour tout le monde. Ce fut le cas pour le vote des femmes et ça le sera pour les droits des LGBT ensuite.»

Selon Coline de Tas pensé à, c’est surtout la modération qui pourrait permettre à Instagram de rester prévenant. «Il y a véritable vigilance de la part des propriétaires de gros comptes et une grande solidarité entre nous. On ne se connaît souvent pas mais on s’écrit pour partager nos expériences. Il faut au maximum répondre aux gens pour bien montrer qu’il y a quelqu’un. Ce qui m’inquiète, c’est le jour où les gros trolls vont comprendre que la plupart des féministes sont sur Insta.»

Justement, Johanna Soraya Benamrouche serait favorable à ce que le réseau s’implique davantage dans les politiques de modération.

«Il y a un double standard: c’est peu surveillé alors que c’est au réseau de s’assurer de la sûreté de ses utilisateurs. D’autant qu’il y a plus de cyberharcèlement d’anciens conjoints sur Instagram que sur Twitter à cause du côté quotidien du réseau. Il ne s’agit pas de diaboliser les réseaux sociaux ou de les culpabiliser mais tout le monde doit pouvoir s’y exprimer librement. Si vous êtes harcelée, vous pouvez demander le signalement du compte par plusieurs personnes ou le bloquer. Evitez également de laisser vos comptes ouverts sur plusieurs appareils et ne laissez pas vos codes d’accès à d’anciens conjoints. Vous pouvez aussi passer en privé même si c’est très isolant.»

Pour la professeure, Marie-Joseph Bertini, il faut se regrouper pour mener à bien des actions, porter plainte, réagir et rendre viraux les faits de harcèlement. «Après #Metoo, on ne peut pas se faire l’économie du conflit. On a le devoir de transformer l’essai. Les femmes doivent reprendre leur place dans l’espace public et l’espace numérique. Instagram peut aider grâce à la viralité des posts. Twitter est un média de la punchline: il faut se le réapproprier et le retourner pour faire avancer les choses.» Quand on voit que certaines victimes féministes de la Ligue du LOL sont revenues sur Twitter avec la ferme intention d’y rester pour exprimer leurs idées, on ne peut que partager cette envie avec force et détermination.

Constance Daulon

Newsletters

Les États-Unis comptent plus de diplômées que de diplômés

Les États-Unis comptent plus de diplômées que de diplômés

Désormais majoritaires au sein de la population active diplômée, les femmes restent toujours moins bien payées.

«Perfect World», amour et handicap au pays du manga

«Perfect World», amour et handicap au pays du manga

Adaptée à la télévision et au cinéma, l'œuvre de la mangaka Rie Aruga renverse les idées reçues sur ces affections en particulier et sur la société japonaise en général.

«XY Chelsea», le retour à la vie libre de Chelsea Manning

«XY Chelsea», le retour à la vie libre de Chelsea Manning

Un documentaire suit la lanceuse d'alerte depuis sa sortie de prison en 2017.

Newsletters