Politique

La tenue d'Emmanuel Macron pour rencontrer des SDF n'avait rien d'un hasard

Temps de lecture : 5 min

Costume-cravate ou gilet jaune, le vêtement est un objet chargé de sens et de symboles. À travers le tissu, c’est une manière différente de faire de la politique qui se joue.

Changer de tenue pour être toujours le vent. | Ludovic Marin / AFP
Changer de tenue pour être toujours le vent. | Ludovic Marin / AFP

Pas de journalistes. Pas une caméra. Cette nuit du 18 février, Emmanuel Macron se veut plus discret qu’à son habitude. Le costume-cravate est resté à l’Élysée pour cette occasion, il va rencontrer des SDF. Le président a préféré une tenue simple et passe-partout: un jean et un blouson en cuir.

Le moment est capté par la photographe officielle de l’Élysée, Souazig de la Moissonière. C’est elle qui, avec l’aval de la présidence, publie les clichés d’Emmanuel Macron. La visite fait désormais les gros titres de la presse. Partout, le président s’affiche sans le classique costume qu’on lui connaît. C’était une visite «en toute discrétion».

Un marqueur idéologique

«Historiquement, la principale fonction du vêtement est la protection. C’est ensuite devenu un indicateur de statut et de style», analyse Frédéric Godard, sociologue de la mode. Le type de tissu, les motifs, la coupe. Le moindre élément d’un vêtement peut constituer une information sur qui nous sommes ou qui nous voulons montrer. «La photo d’Emmanuel Macron est assez frappante du point de vue stylistique car il s’était forgé une identité très formelle, il avait notamment déjà été pris à partie publiquement sur son costume. Sur cette photo, il porte cette fois des chaussures noires en cuir ciré, un jean de designer, un blouson en cuir. Son statut social ressort donc quand même. Mais la volonté de cette tenue était de se distinguer de la fonction présidentielle.»

Pour Dominique Gaulme, ancienne reporter au Figaro Magazine et co-autrice de Les habits du pouvoir, Emmanuel Macron joue là un jeu auquel il est habitué: «Il essaye d’avoir l’air de ce qu’il n’est pas! Là, il a pris sa tenue de maraude.» Selon elle, le président de la République saurait finement utiliser le vêtement afin de servir sa communication politique. «Il nous en a fait beaucoup des comme ça. Au début de son mandat, il avait pris des déguisements qui sentaient la testostérone à plein nez. On a eu Emmanuel Macron en combinaison d’avion de chasse, Emmanuel Macron dans le sous-marin… Et là, il nous fait Emmanuel Macron le gentil papa! (…) Il pouvait très bien y aller avec son costume de président.»

Emmanuel Macron en visite sur la base militaire d'Istres, le 20 juillet 2017 | Arnold Jerocki / AFP

L’homme politique aurait-il tenté de prendre les apparences d’un «président normal»? «On n’est pas dans la fonction présidentielle mais dans l’humain, dans la difficulté de faire disparaître des disparités, explique Isabelle Veyrat-Masson, directrice du laboratoire Communication et Politique du CNRS. Le rapport entre le costume classique qui vaut des milliers d’euros et la misère qu’il va rencontrer aurait pu être choquant. Face à la misère absolue des SDF, le moindre mot, le moindre geste, peut avoir quelque chose d’indécent. Emmanuel Macron a donc pris sa tenue de week-end, qui est plutôt une non-tenue qu’un déguisement.»

Effacer la hiérarchie

Le vêtement est un objet chargé de sens. Il reflète le statut social d’une personne, il donne des indications sur sa fonction et son rôle dans la société. Ne pas considérer le vêtement comme un signe extérieur de richesse peut ainsi constituer un risque. Valéry Giscard d'Estaing en avait fait les frais lors du Noël 1974. Son idée: accueillir des éboueurs sous les ors de la République. Autour de la table, on retrouvait donc un VGE paré d'un costume gris-bleu, et ses invités, vêtus quant à eux de leur tenue de travail. Le décalage était alors trop criant. Ce coup médiatique sera vivement critiqué à l’époque. «Valéry Giscard d'Estaing n’avait pas réussi à échapper au caractère gênant», rappelle Isabelle Veyrat-Masson.

Sous la présidence Macron, la communication politique prend en compte ces détails. «Le vêtement est un code ambigu, explique Frédéric Godart. Il y a une intention et ensuite il y a une interprétation.» D’après Isabelle Veyrat-Masson, Emmanuel Macron a su communiquer habilement, en évitant l’indécence: «Aller voir les plus pauvres avec des gros moyens aurait été quelque chose d’émotionnellement scandaleux. Emmanuel Macron a trouvé une solution qui est celle-ci: une photo ayant suffisamment de contenu pour être diffusée.» Dominique Gaulme nuance pourtant: «Tout ça m’a l’air très construit. Mais c’est clair que pour des gens qui ne sont pas regardants, l’opération de com’ est sûrement réussie…»

Quand le «friday wear» s’invite en politique

Casser son image par le vêtement. La pratique est assez habituelle au sein de la classe politique. «Dans la société, en général, on note une tendance à aller vers moins de formalisme, indique Frédéric Godart. Il y a des milieux professionnel comme celui du conseil, par exemple, qui ont intégré le “friday wear”.» Pendant les élections municipales à Paris, Nathalie Kosciusko-Morizet est ainsi apparue les cheveux détachés, en jean et veste en cuir. On l’a même photographiée, cigarette au bec, avec des SDF. «Il y a chez les politiques un jeu constant sur l’apparence.»

Fraîchement nommé Premier ministre, Alexis Tsipras refusait quant à lui de porter la cravate avant la signature d’un accord entre la Grèce et l’Europe. Un signe de non-soumission par le vêtement. Rien d’anodin là-dedans: «ll y a cette notion de professionnalisme dans la politique. Chez les hommes, la veste de costume le représente encore par exemple. (…) En France, des personnes comme François Ruffin refusent de porter la cravate. On se souvient aussi de Philippe Poutou qui ne voulait pas perdre le lien avec les classes populaires.»

Philippe Poutou (NPA) lors du débat des candidats et candidates à la présidentielle de 2017 | Lionel Bonnaventure / Pool / AFP

Le vêtement peut ainsi servir un message politique. C’est ce qu’ont compris par exemple les «gilets jaunes» ou les bonnets rouges. «Le vêtement permet de faire groupe, de créer une communauté, de se reconnaître», explique Frédéric Godart. Le sens du vêtement est également compris et utilisé par certaines personnalités politiques. La venue de Cécile Duflot en jean lors de son premier Conseil des ministres semble ainsi avoir été mûrement réfléchie. «Je pense qu’en l’occurence, son geste était volontaire. Elle a envoyé un message assez clair et ça a marché. Je me souviens qu’à l’époque il y avait eu beaucoup de discussions à ce sujet, notamment pour les femmes.» La politique par le vêtement est une pratique qu'Emmanuel Macron n'aura pas voulu abandonner à l'ancien monde.

Sofian Aissaoui Journaliste pour France Télévisions et pour la presse écrite

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