Société / Culture

Chafouin, grave, décéder, vagin: les mauvais mots sur le bout de la langue

Temps de lecture : 5 min

Certains mots sont victimes de glissements de sens et finissent par être dénaturés. Ce n'est pas bien grave. Mais c'est agaçant.

Votre meilleur ami, c'est lui. | sauvageauch0 via Pixabay
Votre meilleur ami, c'est lui. | sauvageauch0 via Pixabay

«Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement», disait Boileau. «Encore des mots, toujours des mots, les mêmes mots», répondait Dalida.

Chacun et chacune d’entre nous entretient une relation particulière, plus ou moins affective, avec le vocabulaire et a une façon très personnelle d’appréhender l’importance et la valeur des mots. Depuis que l’humain parle, il a érigé des règles selon lesquelles, en gros, un mot devait se référer à une réalité ou un concept désignant à peu près la même chose pour tout le monde. Qualité essentielle du mot, qui permet de ne pas recevoir une torgnole quand on demande un bisou (ou l’inverse) ou de se retrouver avec une banane alors qu’on pense avoir réclamé une pelleteuse. D’où l’utilité des dictionnaires, qui permettent de se mettre d’accord sur le sens de ce que les linguistes appellent le signifiant (le mot) par opposition au signifié (le concept).

Mais bien entendu, la sémantique, comme toutes choses relevant des sciences humaines, est pétrie d’exceptions et de variantes et ses règles sont faites pour être ignorées voire carrément violées. Car si un mot recouvre pour tout le monde un signifié d’ordre général, en fonction du contexte, souvent concept varie et bien fol qui s’y fie.

«La langue continue d’évoluer, les sens glissent, la société s’adapte.»

Et puis une langue, ça évolue. Ça vit dans la bouche de ses locuteurs, aussi nombreux que divers, et ça se transforme. Plus moyen d’entraver ce que raconte François Villon ou Rabelais sans explication de texte. Est-ce qu’à l’époque, des puristes se dressaient déjà sur leurs ergots, prêts à en découdre, lorsqu’un manant utilisait un mot mal-ta-propos? Il y a fort à parier que non, dans la mesure où quasi personne n’avait accès à l’écrit et où la vie purement intellectuelle était réservée aux religieux et à quelques nobles assez fortunés pour avoir reçu une éducation (et une paire de testicules).

Aujourd’hui en revanche, la majorité des Français et des Françaises ont accès à l’éducation et savent lire et écrire (sauf accident de la vie). La langue continue d’évoluer, les sens glissent, la société s’adapte, les autorités tentent de légiférer (vainement) sur le sujet et on arrive presque à se comprendre.

Ce qui n’empêche pas certains mots d’avoir une vie bien à eux et d’être employés de façon vague et floue, et parce qu’ils sont relayés par les médias, radios, télés, journaux, réseaux sociaux, etc., avant de partir vivre leur vie dans le parler plus ou moins populaire, de finir par devenir la norme et de s’éloigner à tout jamais de leur sens initial.

Alors ce n’est pas grave du tout. Mais pour une linguiste c’est souvent agaçant.

Abus sexuel

L’abus d’alcool est dangereux pour la santé, paraît-il. Ce qui signifie que s’imbiber un peu c’est acceptable (souvenez-vous: un verre, ça va, trois verres bonjour les dégâts), mais qu’il faut savoir s’arrêter. Un peu comme la gentillesse: abuser de la bonté de quelqu’un c’est prendre plus que la part qui nous est due, au détriment de la personne qui donne.

Voilà pourquoi je me retrouve en hyperventilation dans ma cuisine chaque fois qu’à la radio j’entends parler «d’abus sexuel sur des enfants» (coucou le Vatican). Comme dit le Larousse, abuser c’est «user mal de quelque chose, en user avec excès ou en tirer un profit excessif». Donc abuser sexuellement un enfant, c’est l’utiliser un chouïa trop par rapport à ce qui est autorisé au départ.

Or, petit rappel au cas où ce ne serait pas clair pour tout le monde: il n’est en aucun cas autorisé de se servir d’un enfant de façon sexuelle. Jamais. Même pas un petit peu. Donc un enfant n’est pas abusé sexuellement, sauf à ériger en principe qu’à la base c’est fait pour ça. Ce qu’il faut dire c’est qu’il est agressé ou violé.

(Bonus: pourquoi ce mauvais emploi du mot? La faute à l’anglais pardi. Sexual abuse en anglais signifie agression sexuelle. Alors c’est bien la peine de pleurer qu’on est envahi par les anglicismes si c’est pour les fabriquer soi-même).

Chafouin

«T’es tout chafouin ce matin.» De plus en plus on entend ou lit le mot chafouin comme s’il voulait dire «pas content». Ce joli mot qui désigne au départ la fouine (version mâle) signifie en réalité une «personne qui a une mine sournoise, rusée», affirme Robert. «Son visage chafouin qui s’amincissait en triangle jusqu’au menton», écrit Roger Martin du Gard. «Hillary Clinton est chafouine, collez-la en taule», n’a pas du tout tweeté Donald Trump. «Benalla n’a rien de chafouin, on lui donnerait un passeport diplomatique sans confession», ai-je envie d’ajouter.

Grave

Comment cet adjectif qui signifiait au départ «qui a de l’importance, du poids» (Robert), ou encore «lourd, pesant» (Centre national de ressources textuelles et lexicales), voire «qui met en danger la vie de quelqu’un» (Larousse), et j’en passe des plus austères, en est-il aujourd’hui venu à servir de superlatif («il fait grave beau pour un mois de février») ou d’exclamation approbative: «Tu le trouves sexy toi Houellebecq?» «Grave.» (Variante: «Trop»).

À ce moment de mes recherches je n’ai pas percé le mystère de ce glissement sémantique. En cas d’indice probant à proposer, merci d’écrire à la rédaction qui fera suivre.

Décéder

D’accord, décéder signifie encore mourir. Mais comme le fait remarquer le Petit Robert, c’est un terme «employé surtout dans l’administration ou par euphémisme, au passé composé et au participe passé». Sauf que ça, c’était avant. Dans une société qui accepte de moins en moins de voir la mort en face (tout en la représentant de plus en plus dans les images qu’elle propose en guise de divertissement, mais c’est du faux sang alors c’est pas pareil), on meurt de moins en moins et on décède de plus en plus. Certes, quand le deuil frappe sauvagement, le temps de s’habituer à sa douleur, user d’un euphémisme ou un d’un mot «officiel» permet sans doute de prendre des pincettes psychologiques pour nommer l’innommable: la mort d’un être cher. Mais ouvrez les esgourdes et constatez: de nos jours on décède à tour de bras. On ne périt plus, on ne trépasse pas, plus personne ne casse sa pipe ou ne ferme son parapluie, comme disait ma mémé. Quant au bouillon d’onze heures, la recette s’est perdue. Quand même la camarde se met au politiquement correct, c’est triste à crever.

Vagin

Oui, vagin. Apparemment, plein de gens s’y perdent encore. La preuve? La nouvelle tendance du «maquillage vaginal» qui est en réalité du maquillage vulvaire (oui, ça existe), ou encore les jeunes filles qui veulent avoir le «vagin invisible de Barbie». (Les filles, votre vagin est déjà invisible. C’est un trou). Dans Grazia, on parle carrément du «Complexe du vagin» (et on apprend que «nous serions de plus en plus nombreuses à vouloir nous offrir le vagin de nos rêves». À quoi ça tient le bonheur, hein). Mal nommer la vulve, c’est se donner une chance de moins de trouver le chemin de lui faire plaisir.

Bérengère Viennot Traductrice

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