Société

Dans la polémique sur le hijab de Decathlon, toutes les contradictions des anti-voile

Temps de lecture : 6 min

Tremble, République: le lycra avec des morceaux d’islamisme dedans vaincra.

Capture d'écran via Decathlon
Capture d'écran via Decathlon

Ça faisait longtemps qu’on s’était pas foutus sur la gueule à propos du voile, hein? Ça manquait, non? Les débats incluant le petit avis éclairé de Nicolas Dupont-Aignan sur le corps des femmes et leur liberté d’en jouir et de se vêtir comme elles le veulent? C’était un peu triste tout de même que l’absence de polémique sur le voile ou le burkini, ou n’importe quelle étoffe mal placée ait mécaniquement mis la porte-parole de Les Républicains Lydia Guirous au chômage technique?

Bref. On en est encore là. À supporter les chouineries du Printemps républicain toujours prompt à dégainer des photos sépia de femmes iraniennes dévoilées dans les années 1980 ou le #PointKamelDaoud. À assister aux micros collés sous le nez de n’importe quelle personnalité politique pour lui soutirer son avis sur le voile, l’islam, le féminisme l’islamisme.

Ce mardi 26 février donc, la commercialisation d’un hijab de running a accaparé la quasi-totalité de l’espace médiatique. Notez que c’est toujours ça que les reportages sur les charolaises du Salon de l’agriculture n’auront pas. Mais cette journée de polémiques, de réactions et de tweets indignés n’en est pas moins profondément déprimante et vaine.

L'alibi si seyant du féminisme

Ainsi donc, le fait que Decathlon annonce vouloir commercialiser un «hijab de course» pour «rendre la pratique du sport plus accessible» a permis de cocher en vingt-quatre heures toutes les cases du bingo: «communautarisme», «islamisme», «soumission», «Arabie saoudite». Et ce, tous bords politiques confondus. S’il peut y avoir convergence des luttes, le voile est l’un des rares sujets à pouvoir assoir à la même table des personnes pourtant supposément idéologiquement éloignées. Valérie Rabault (PS), Nicolas Dupont-Aignant (Debout la France), Aurore Bergé (LREM) vont ainsi conjointement se pincer le nez à l’idée qu’une enseigne commercialise un produit spécifiquement destiné aux femmes pratiquant ET l’islam ET le running.

Avec à chaque fois, l’alibi si seyant du féminisme. C’est pas qu’on a un problème avec l’islam, on veut juste que les femmes soient libres de s’habiller comme elles le veulent… enfin, comme on veut nous… Marianne, à poil!

C’est fou, tout simplement fou, en 2019 que l’on en soit encore à devoir souligner cette absurdité. De mettre en vain le nez des anti-voile primaires dans leurs contradictions. Alors que l’hypocrisie et la bêtise du raisonnement sautent aux yeux.

Qu’allons-nous faire? Soumettre chaque femme voilée à un interrogatoire en bonne et due forme pour tenter de savoir si elle est suffisamment libre à nos yeux?

Faisons simple: tu es contre le voile car tu estimes qu’il s’agit d’un instrument d’oppression. Et tu veux donc soustraire les femmes de cette soumission en leur imposant TA vision de la liberté. Autrement dit, substituer une injonction par une autre. Avec ce postulat si pratique, étayé par aucune statistique mais par ton seul ressenti qui voudrait que l’essentiel des femmes voilées soient contraintes. Plutôt que de m’auto-paraphraser, je reproduis ici ce que j’avais écrit en avril 2016, au gré d’une énième polémique sur le voile. Cette fois-là, ce n’était pas Decathlon mais d’autres grandes enseignes de prêt-à-porter qui étaient alors accusées de vouloir nous inoculer le poison wahhabite avec leur «mode islamique»:

«Voilà donc, ENCORE, la question de savoir si toutes les femmes qui se voilent y ont été forcées alors que l’on ne compte plus les témoignages de femmes qui expliquent qu’elles se sont voilées par choix, sans aucune pression ou injonction patriarcale. Est-ce si difficile à admettre? Qu’est-ce qui nous force à adopter ce raisonnement binaire qui voudrait que les femmes libres sont non voilées et que les femmes voilées ont nécessairement été contraintes?

Dans Des voix derrière le voile, la journaliste Faïza Zerouala a interrogé des femmes qui ont fait du port du voile un choix éclairé et dont certaines y voient l’exercice de leur liberté. Beaucoup d’autres femmes ont tenté, visiblement en vain, de démontrer que le voile est l’expression de leur foi, par tradition familiale ou en réaction à un milieu insuffisamment pratiquant à leurs yeux, en tout cas pour des raisons qui leur sont propres. Pourtant, leur parole est systématiquement mise en doute, tant il est beaucoup plus confortable d’imaginer qu’une femme voilée ne l’est que contrainte et forcée. Bien sûr, beaucoup de femmes voilées (et l’on ne parle même pas ici de pays tels que l’Arabie saoudite) y ont été contraintes. Mais qu’allons-nous faire? Soumettre chaque femme voilée à un interrogatoire en bonne et due forme pour tenter de savoir si elle est suffisamment libre à nos yeux? Et, si elle y a été effectivement contrainte, faut-il la dévoiler de force et donc la soumettre à notre tour à notre bon vouloir et à ce qui nous semble juste?»

Délire paranoïaque

Si les polémiques autour du voile se suivent et se ressemblent, l’affaire du hijab Decathlon a néanmoins le mérite et l’originalité de révéler une autre contradiction contenue par le discours des forcenés de l’anti-voile. L’un des arguments régulièrement brandi par celles et ceux qui veulent purement et simplement l’escamoter de l’espace public (et ce alors que la loi n’interdit pas le port du hijab) consiste à dire que les femmes voilées se soustraient de la société. Que le hijab les détermine et les enferme à ce point qu’elles ne peuvent s’intégrer à la collectivité. Et c’est généralement là que surgit quelqu’un pour dire que «quand même, si c’est pas malheureux ces jeunes collégiennes ou lycéennes qui sèchent la piscine ou l’EPS parce que ça colle pas avec la pratique de leur religion».

Disons-le tout de go: oui, c’est triste et con. Et dommage. Pour les principales intéressées d’abord. La pratique d’une religion ne devrait en aucun cas empêcher un enfant de suivre un enseignement de l’école de la République. Les parents qui forcent leurs filles à déserter les deux heures de natation hebdomadaires parce que ça suppose de se délester de leur voile et d’être en maillot de bain sont impardonnables.

Mais le hijab Decathlon n’a rien à voir avec les dissidents de la laïcité et les parents Thénardier sauce salafiste. Il n’impose rien. Il propose. Il accommode. Il permet aux femmes voilées qui pratiquent le running d’avoir un voile adapté aux conditions de l’exercice du sport.

Il faut savoir ce que vous voulez: des musulmanes qui font tout comme vous ou des musulmanes qui s’effacent et que vous pourrez alors plaindre à loisir

La réaction face à ce hijab de sport a ceci de commun avec celle observée dans le camp de la Manif pour tous. On observe le même délire paranoïaque chez les personnes qui estiment que le mariage pour tous va les priver de quelque chose, qu’une norme sociale (le mariage entre hétérosexuels) va être remplacée par une autre (le mariage entre homosexuels), que l’ouverture de droits va en abolir d’autres. Celles et ceux qui voient dans un voile adapté au sport une menace semblent eux aussi considérer que cela va leur retirer la jouissance de leurs droits. Pour aller vite, et pour se caler sur les raccourcis employés par ces derniers, c’est un peu comme si la possibilité de porter un voile adapté aux activités sportives allait in fine déboucher sur la charia. From «un voile qui permet de pas trop transpirer» to «allez hop, toutes en burqa» very quickly.

C’est surtout presque comique de constater que les personnes qui désignaient le voile comme une obstruction à la pratique de loisirs et donc à la jouissance sont les mêmes qui s’indignent de la possibilité offerte à ces femmes de conjuguer pratique de la religion et du sport, ou de n’importe quelle activité liée au corps. Un peu comme les gens qui suspectent les parents musulmans de se tenir à la marge de la vie scolaire MAIS qui empêchent les mamans voilées d’accompagner les sorties. Bref, il faut savoir ce que vous voulez: des musulmanes qui font tout comme vous (du sport, des longueurs à la piscine, des sorties super pénibles au zoo avec la classe de CM1 de leur gosse) ou des musulmanes «pudiques» qui s’effacent, restent à la maison et que vous pourrez alors plaindre à loisir sur BFM alors que c’est vous-même qui leur dites qu’elles n’ont pas leur place dans la cité.

Ce que je sais, c’est que personne ne s’est jamais plaint ou ému du voile couvrant la tête d’une femme faisant le ménage dans les tours de La Défense ou changeant les couches d’enfants qui ne sont pas les leurs («ma nounou, Yasmina, c’est une PERLE»). Mais un tissu qui absorbe l’humidité sur le même crâne de la même femme qui veut juste pas suer sous son foulard en synthétique, et c’est la laïcité qui est en danger.

Nadia Daam Journaliste

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