Égalités / Culture

Même aujourd’hui, il faut reconnaître l’impact de «Sex and the City»

Temps de lecture : 10 min

Lancées en 1998, les aventures de Carrie Bradshaw et ses amies ont grandement fait avancer le traitement des personnages féminins à la télévision.

Kim Cattrall, Kristin Davis, Sarah Jessica Parker et Cynthia Nixon à la cérémonie des Golden Globes 2002 | Scott Nelson / AFP
Kim Cattrall, Kristin Davis, Sarah Jessica Parker et Cynthia Nixon à la cérémonie des Golden Globes 2002 | Scott Nelson / AFP

«C’est marrant parce que t’es totalement une Carrie, mais avec des éléments de Samantha, et les cheveux de Charlotte, c’est une très bonne combinaison.» C’est ce qu’affirme Shoshanna, l’une des héroïnes de Girls, à sa cousine, dans le premier épisode de la série. Une réplique qui s’amuse des perpétuelles comparaisons qu’établissent les fans de Sex and The City avec ses personnages cultes –et qui suffit à établir qui est Shoshanna, jeune étudiante privilégiée qui croit au «girl power» de façon un peu superficielle, percevant toute sa vie new-yorkaise comme un prolongement des aventures de Carrie Bradshaw. Mais aussi une façon pour Lena Dunham, la créatrice de Girls, de faire un clin d’œil à l’autre série chorale féminine de HBO, l’œuvre originelle qui lui a ouvert la voie, qu’elle va tenter de déconstruire et à laquelle sa série sera constamment comparée.

On peut l'affirmer aujourd'hui: Girls n’aurait jamais existé sans Sex and the City. Comme l’affirme Sarah Sepulchre, professeure à l’université catholique de Louvain, «Sex and the City, c’est la série qui a tout changé. Si aujourd’hui on peut se permettre d’avoir The Handmaid’s Tale, Girls, ou même Poupée Russe, c’est parce que Sex and the City a existé». Sortie en 1998, la série de Darren Star, qui mettait en scène quatre New Yorkaises célibataires et en quête d’amour, a marqué toute une génération de jeunes femmes –y compris les deux autrices de cet article. Sonia*, journaliste, a découvert la série comme nous, sur M6, au début des années 2000. Elle raconte ses impressions de l’époque:

«J'étais au collège et mes copines n'arrêtaient pas de parler de ça. Internet n'existait pas et je devais attendre que mes parents aillent se coucher pour pouvoir regarder en cachette. Dans l’épisode sur lequel je suis tombée, Samantha Jones était filmée topless en train de faire l'amour. Je n'avais jamais vu ça à la télévision. C'était “sulfureux” pour l'ado que j'étais à l'époque, et surtout rafraîchissant de voir une bande de copines, pourtant très éloignées de mon milieu social, parler de relations amoureuses avec autant de panache, de vérité.»

Des critiques légitimes…

Aujourd’hui, la série (et les deux films dégoulinants de consumérisme qui l’ont suivie) fait l’objet de beaucoup de moqueries et de critiques. Elle est souvent tournée en dérision, que ce soit pour son obsession pour les escarpins Manolo Blahnik, ses répliques qui sont devenues des mèmes («I couldn’t help but wonder») ou son féminisme qui paraît très soft par rapport aux standards de 2019. La critique la plus fréquente sur la série porte sur son manque de représentation: ses héroïnes sont en effet quatre femmes privilégiées, toujours en talons hauts, ultra minces. «Et qui, en partie, ne sont pas très féministes: la seule chose qu’elles cherchent, c’est l’amour», précise Sarah Sepulchre.

En outre, elles sont toutes les quatre blanches, ce qui paraît absurde quand on sait que la série se déroule dans l’une des villes les plus multiculturelles de la planète. Quant aux rares intrigues impliquant des personnes racisées, elles sont très maladroites, voire carrément offensantes. Dans un épisode de la saison 3, où Samantha a une relation avec un homme noir, les clichés racistes se bousculent. Elle parle à ses amies de «sa grosse bite noire» et dit qu’elle ne «voit pas les couleurs, juste des conquêtes», ce qui n'a rien d'un propos antiraciste. Sa relation avec lui se termine parce que sa sœur, véritable incarnation du cliché de la «angry black woman», n’aime pas que son frère sorte avec une femme blanche.


Ces aspects problématiques, choquants pour le public d’aujourd’hui, n’ont été discutés que bien plus tard. À la fin des années 1990, la grande majorité des séries télé était très blanche, et il était beaucoup moins fréquent de s’insurger contre le manque de représentation dans la pop culture (d'autant que le monde de la critique, lui aussi, était encore plus blanc qu’aujourd’hui). C'est ce que confirme Sarah Sepulchre: «À l’époque, personne ne discutait de leur taille, ni du fait qu’elles soient toutes blanches. Aujourd’hui la revendication sur la couleur de peau est devenue incontournable». Preuve de la progression sur ce sujet: en 2012, Girls en a fait les frais avec sa première saison très critiquée pour son manque de diversité.

Pour une série sur le sexe, Sex and the City est également assez limitée dans son exploration des diverses orientations sexuelles. La série est souvent citée pour son épisode sur la bisexualité, qui a eu le mérite de parler d’un sujet très peu mentionné jusqu’alors («C’est la première fois que j’ai entendu parler de bisexualité», nous dit Sonia). Malheureusement, l’épisode, dans lequel Carrie a une relation avec un homme bisexuel, donne lieu à un débat particulièrement affligeant où Miranda s’exclame «bien sûr que c’est un problème!» et où Carrie affirme ne pas croire en la bisexualité («une escale sur la route de l’homosexualité» selon elle). Un florilège de clichés particulièrement tristes venant d’une série qui s'est par ailleurs montrée révolutionnaire dans sa façon de représenter la sexualité.

Beaucoup de critiques pointent aussi du doigt les défaillances féministes de la série. Comme le note Sarah Sepulchre, les quatre héroïnes «ne remettent pas en question le mariage, (...) et on ne les entend jamais parler entre elles de la domination masculine». Quatre femmes riches, belles et minces qui ne questionnent jamais leur privilège et passent la majorité de leur temps à parler de mecs sont-elles vraiment des exemples d’émancipation? Et que dire de la relation toxique entre Carrie et Big, célébrée par un happy ending on ne peut plus conventionnel?

… et d’autres empreintes de misogynie

Revoir des séries cultes des années 1990 avec un œil moderne est courant (d'autres ont fait cela avec Friends), mais derrière certaines critiques méritées se cachent des attaques particulièrement misogynes. Dès ses débuts, la série a fait l’objet de moqueries de la part des critiques masculins. En 1998, un critique du Washington Post écrivait que Sarah Jessica Parker «ressemble à un marché aux puces ambulant» et que si «elle est amoureuse de la caméra, la caméra, elle, ne l’aime pas». «Peut-être que ces geignardes ne peuvent pas trouver de mecs géniaux parce qu’elles ne sont pas si géniales que ça elles-mêmes», écrivait son confrère de USA Today. Le critique du New York Times décrivait quant à lui les héroïnes comme des «fées Clochette narcissiques».

«Sex and the City a été beaucoup plus regardée, je veux dire par les “vraies” gens, beaucoup plus appréciée, avec un plus gros impact sur leurs vies»

Sarah Sepulchre, professeure à l’université catholique de Louvain

Pire: malgré le succès fulgurant de Sex and the City et le rôle crucial qu'a joué la série dans l’âge d’or de la télévision, les critiques ont souvent tendance à ignorer, voire à dénigrer son importance dans l’histoire de la télévision. Elle a en effet grandement contribué à l’essor de HBO comme leader de l’industrie sérielle. Sortie un an après Oz, elle a cependant précédé de quelques années Les Soprano et The Wire. Pourtant, contrairement à ces dernières, elle est peu mentionnée dans les ouvrages et les discussions sur la télé de prestige. Pourquoi? «Tout simplement parce que la plupart des séries qui parlent de féminin ou d’expériences féminines ne sont pas vues comme des séries sérieuses», selon Iris Brey, autrice de l'essai Sex and the séries.

Sarah Sepulchre confirme: «C’est du sexisme ordinaire. Qui parle des séries et qui les analyse? Qui a le droit de dire que ce sont des séries légitimes? Des hommes, en général». Or, ce que ces critiques ont refusé de voir, c’est que ce n’est pas parce qu’une série met en scène des conversations féminines et parle de sujets féminins, qu’elle n’est pas sérieuse. «Sex and the City peut passer à tort pour une série un peu bête, sauf qu'il n’y a rien de bête là dedans», affirme Iris Brey. «Ce sont quatre héroïnes qui essaient de comprendre leur désir et la vie qu’elles ont envie de mener».

Outre l’importance de la série dans l’histoire de la télé, elle a aussi bouleversé la relation que bien des femmes entretenaient avec leur corps, leur sexualité, et leur désir. «Les Soprano a eu un impact sur la télé, mais quand je discute autour de moi je vois que Sex and the City a été beaucoup plus regardée, je veux dire par les “vraies” gens, beaucoup plus appréciée, avec un plus gros impact sur leurs vies», observe Sarah Sepulchre.

Une révolution pour la sexualité féminine

Comme le rappelle Iris Brey, voir une héroïne mettre des mots sur son désir a toujours été chose rare à la télé: «Parler de sexualité féminine en 1998, c’est révolutionnaire, ça ouvre des conversations partout dans le monde. (...) La série a libéré beaucoup de femmes qui pensaient qu’elles n’avaient pas le droit de s’interroger sur leur corps, sur leur désir». De la masturbation féminine à la fellation en passant par la sodomie, Sex and the City est en effet la première à avoir abordé un nombre incalculable de sujets de manière aussi directe.

Jennifer Padjemi, journaliste, raconte: «Ça m'a aidée à pouvoir parler de sexe plus librement, mais surtout à comprendre que ça ne devrait pas être un tabou, surtout dans la bouche des femmes». Autre preuve de l’impact phénoménal de la série: après l’épisode où Charlotte découvre The Rabbit, un vibromasseur en forme de lapin, les ventes du sex toy ont explosé.

Si la série a offert une conclusion très conventionnelle à ses héroïnes, toutes finissant en couple, il ne faut pas oublier qu’avant cela, elle leur aura offert des trajectoires inédites, contribuant à déstigmatiser le célibat, trop souvent vu comme un fardeau. Samantha, la plus sexuellement active du quatuor, mais aussi la plus âgée, a eu un rôle particulièrement iconoclaste. Non seulement elle n’a pas eu d’enfant et n’en a jamais désiré, mais, les choses vont plus loin, comme l’explique Iris Brey. «Qu’une femme ménopausée ait encore du désir, on ne l'avait jamais vu. Qu’une femme malade, frappée par le cancer, ait encore du désir, on ne l’avait jamais vu non plus.»

Bande de filles

Il ne faut pas oublier que Sex and The City est avant tout une histoire d’amitié. Dans The Guardian, Natasha Walter, autrice de The New Feminism, affirme ainsi: «Ce qui a permis à Sex and the City de se frayer un chemin dans le cœur de tellement de femmes, c’est la manière dont la série met en avant l’amitié féminine. Cela peut sembler contre-intuitif, puisque c’est censé être l’histoire de la recherche d’un homme bien, mais la série est passionnément idéaliste sur la façon dont les femmes peuvent se témoigner un amour inconditionnel».

Sex and The City a aussi montré des héroïnes avec une vie professionnelle accomplie. Iris Brey raconte sa découverte de la série: «Je me souviens avoir été très impressionnée de voir des femmes actives, avec de vrais métiers. Ça paraît bête à dire. Miranda était avocate, Charlotte tenait une galerie, Carrie écrivait chez elle, Samantha dirigeait une grosse boîte de relations presse... Ces femmes étaient autonomes».

«Elle ne pouvait pas tout faire»

Même l’obsession de la série pour la mode, jugée frivole et capitaliste, peut être défendue dans une certaine mesure, comme l’avance Iris Brey: «Il y a quelque chose à dire d’un personnage féminin qui se réinvente tous les jours quand elle s’habille. (...) Se réapproprier son corps et s’approprier son image, c’est un geste féministe». «On peut aussi être empouvoirée par la mode», confirme Sarah Sepulchre.

Le fait que Sex and the City divise de cette manière illustre à quel point la représentation féminine était limitée à l’époque. Puisqu'elle est pionnière sur de nombreux sujets, on voudrait qu’elle soit absolument parfaite aussi sur tous les autres. «Elle ne pouvait pas tout faire», affirme Sarah Sepulchre. Aussi limités ces archétypes féminins puissent-ils paraître aujourd’hui, ils ont constitué une étape nécessaire. Si autant de femmes sont capables de vous dire qu’elles sont «une Carrie» ou «une Samantha», c’est parce que ces personnages ont constitué un cadre d’identification pour des téléspectatrices affamées de représentation.

Plus de vingt ans après le lancement de Sex and the City, de nombreuses séries viennent apporter leur pierre à l’édifice de la représentation féminine, corrigeant certains des défauts de leur grande sœur. Girls a offert une représentation du corps féminin inédite. Insecure met en avant la carrière, l’amitié et la sexualité de plusieurs femmes noires. SMILF ne recule pas devant les extrêmes difficultés financières de son héroïne. The L Word, The Bisexual ou encore Transparent, pour ne citer qu’elles, ont enfin abordé la question du sexe entre femmes, de la bisexualité, et de la transidentité. Désormais, des séries comme Big Mouth, Sex Education ou Pen15 abordent avec beaucoup d’ingéniosité, de respect, et de souci de diversité la sexualité adolescente (féminine et masculine), nouvelle frontière pour le petit écran.

*Le prénom a été changé

Anaïs Bordages Journaliste

Marie Telling Journaliste

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