Culture

Aux enchères, Lagerfeld collectionnait les flop

Temps de lecture : 7 min

Boulimie d’objets, passions passagères et manque de flair: son profil d'amateur obsessionnel et girouette en disait long sur sa «légende».

Karl Lagerfeld le 2 mai 2005 au Metropolitan Museum of Art de New York | Stan Honda / AFP
Karl Lagerfeld le 2 mai 2005 au Metropolitan Museum of Art de New York | Stan Honda / AFP

En 2015, Karl Lagerfeld avouait au New York Times: «J’ai eu des œuvres de Basquiat, de Warhol, mais je les ai données: je pensais qu’ils ne dureraient pas.» Rare manque de flair de la part d’un homme dont on a loué le style «visionnaire» –ou vérité floutée dont il a le secret? L’homme n’a jamais lésiné sur les contradictions; elles ont façonné son personnage.

Mais Lagerfeld pensait sincèrement qu’une collection d’art peut passer de mode, comme celles qu’il imaginait pour Chanel ou pour Fendi; une posture qui lui a fait perdre beaucoup d’argent. «De nos jours, continuait-il, les gens riches attendent que les objets deviennent chers avant de les acheter. Et pourquoi? Peut-être parce qu’ils ne seraient pas flattés d’avoir dans leur maison quelque chose qui ne leur a pas beaucoup coûté.»

On peut déceler ici un stratagème du couturier pour se mettre en valeur, laissant entendre qu’il a toujours eu le bon goût de monter ses célèbres collections au bon moment, avant que les autres commencent même à y penser. La réalité est toute autre: Lagerfeld collectionneur n’a pas toujours fait preuve de flair, loin s’en faut.

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«Un palais pour grand enfant»

Depuis les années 1990, la vente de ses collections successives fait la joie des maisons de ventes aux enchères, qui se disputent ses faveurs, et de la presse. S’il a beaucoup aimé se faire photographier ces dernières années posant devant sa gigantesque bibliothèque (40 à 70.000 ouvrages, selon les sources), cette boulimie d’objets semble l’avoir toujours accompagnée. Dans les années 1980, il décidait de collectionner les œuvres du groupe de design Memphis –achetant directement auprès d’Ettore Sottsass, légende du design italien et fondateur du collectif, l’ensemble des collections, incluant des prototypes. Son appartement de Monaco évoque un musée dédié au mouvement postmoderne italien: un «total look» qui réjouit les perfides; l’absence de personnalisation ne serait-elle pas une preuve criante du manque de personnalité du «kaiser»?

Le groupe Memphis, créé en Italie au cours des années 1980 par Ettore Sottsass, est un mouvement de design et d'architecture décidé à s'ouvrir davantage sur la mode et les mouvements artistiques internationaux. Une collection dessinnée par leurs soins. | Zanone via Wikimedia

Karl Lagerfeld martèlera sans cesse son indépendance de goût dans la presse, mais il expliquait à une journaliste allemande en 1983, à Monaco, avoir réuni cette collection avec l’aide de «son amie Andrée Putman». Elle-même décrivait l’appartement comme «un palais pour enfant», empli de ces pièces d’art fonctionnel, vivement colorées, ludiques aux frontières du comique. L’architecte d’intérieur avait aussi aidé Lagerfeld à meubler son appartement italien: un autre musée à vivre, cette fois dédié au style plus sobre des Ateliers Viennois du début du XXe siècle. Fine mouche, Putman voyait dans «chacun des appartements de Karl […] un univers à part, mais dans la sincérité. Ses maisons ont été une série de sincérités successives. Il va au bout de l’obsession, pour chaque lieu. Et puis il se débarrasse de tout.»

Des ventes qui font un flop

Lagerfeld se débarrasse donc de la collection en 1991. Le catalogue de la vente compte 133 pièces: sans doute l’une des plus importantes collections du style Memphis jamais réunies, mais pourquoi vendre si tôt? La vacation n’obtient pas plus de 1,5 million de francs (envrion 215.000 euros). En comparaison, la collection d’une centaine d’objets d’arts et de pièces de mobilier Memphis de David Bowie atteindra à Londres, après sa mort, 1,4 million de livres sterling (environ 1,6 million d'euros).

En a-t-il voulu à la légendaire décoratrice et designeuse française de n’avoir pas su mieux le conseiller? Ou ne supportait-il pas que sa renommée lui fasse de l’ombre? Il l’égratignait en 2009 dans une interview: «J'ai toujours fait toutes mes décorations moi-même. Je fais appel à un architecte, mais jamais à un décorateur, je ne veux pas vivre dans le goût d'un autre. Je l'ai fait une fois avec madame Putman parce qu'on avait un peu les mêmes goûts pour certaines choses. Elle a créé pour moi un appartement à Rome. Peu de temps après, j'ai vu des photos de l'hôtel Morgans à New York, c'était identique.»

Plus que la saillie typiquement lagerfeldienne et sa terrible manière de minimiser l’influence de Putman dans sa vie, on retiendra un choix des mots particulièrement révélateur: Lagerfeld collectionneur est avant tout «décorateur». Lui qui aimait de son propre aveu «nettoyer son passé à la javel» projette dans chacune de ses collections un décor à la hauteur de ses vies rêvées –comme pour un défilé. Puis il s’en sépare sans se retourner, monomaniaque accumulant avec obsession mais sans passion («je sens quand il est temps de me détacher»).

Lagerfeld et le «Père la Chaise»

Après sa fascination pour les artistes du tournant du siècle en Autriche, ou les années 1980 en Italie, le public découvre l’ampleur de celle qu’il nourrissait pour l’art et l’ébénisterie du XVIIIe siècle à l’occasion de plusieurs ventes exceptionnelles organisées par Christie’s en 2000. Le temps presse: le fisc français réclame 200 millions de francs au couturier, qui avait déclaré vivre à Monaco. Christie’s consent à lui faire une avance et emporte le contrat. Karl Lagerfeld possède environ 200 assises de l’époque Louis XV et Louis XVI (un travail de longue haleine, assure-t-il: la première paire aurait été achetée par ses soins dès les années 1960 mais il les aurait «perdues au cours d’un déménagement»). Officiellement, il a repéré et chassé seul chaque pièce (puis «envoyé ses espions en salles de ventes»). Officieusement, il est secondé dans cette tâche par l’expert Bill Pallot, spécialiste mondialement respecté et dont le couturier a rédigé en 1987 l’avant-propos du livre. Pallot, surnommé «le père La Chaise» pour l’étendue de ses connaissances, y détaille notamment comment distinguer les chaises authentiques des contrefaçons. En 2016, quand il est arrêté pour escroquerie après avoir vendu de faux meubles d’époque (au château de Versailles, à de nombreux collectionneurs qui avaient toute confiance en cette sommité mondiale), c’est son portrait réalisé par Lagerfeld qui accompagne les gros titres. Le bruit courait-il déjà en 2000, lors de la vente chez Christie’s? Pallot lui-même confirme avoir dû affronter les regards douteux de la profession.

Des lots bradés faute d'avoir trouvé leur public

La vente ne se déroule pas aussi bien que prévu. Les peintures (Bouchet, Fragonard) sont vendues à New York. La vente du mobilier, à Monaco, n’obtient que 149 millions de francs, quand Christie’s avait espéré en tirer au minimum 180. Sur les 389 lots proposés, 55% ne dépasseront pas leur estimation (91 se vendront en dessous). Libération évoque une mise en scène «sinistre, le catalogue mal illustré, le mobilier du grand couturier présenté comme un décor plutôt que comme une collection»…

C’est un four. Certains lots ne trouvent ni acheteurs ni acheteuse (dont un lit à baldaquin pourtant proposé à un prix qui ne couvrait même pas la facture du tapissier chargé de le rafraîchir), ou se vendent mal –moins que la somme déboursée par Lagerfeld, qui achetait au prix fort auprès des galeristes et antiquaires parisiens. Ceux-ci sont présents, rachètent «des meubles la moitié du prix qu'ils les avaient vendus il y a dix ans au créateur de Chanel» et se précipitent à la fin de la vente «vers l'estrade pour faire des propositions à plus bas prix encore sur des invendus».

La collection partagée entre «un style rococo intellectuel et le néoclassique» n’a pas trouvé son public, ne comprenant «aucun chef-d'œuvre d'ébénisterie ou de peinture propre à faire le délice des Américains fortunés». Sonné, Lagerfeld reste silencieux. La «marque» Lagerfeld a échoué à attirer les acheteurs. Il n’assistera plus jamais à la vente de ses collections. Christie’s n’a pas réussi à mettre en valeur sa collection, comme la maison anglaise saura le faire quelques années plus tard avec la formidable collection d’Yves Saint Laurent et Pierre Bergé, ennemi juré de Lagerfeld (elle totalise 373,5 millions d’euros en 2009, un camouflet pour Lagerfeld).

L'Art Déco à la rescousse

En 2003, le couturier se sépare de sa collection d’objets d’Art Déco des années 1920 à 1940 –cette fois chez Sotheby’s. Amassé en l’espace de trois ans, l’ensemble (de qualité) provient surtout de deux galeries parisiennes –pas de quoi piquer l’intérêt des collectionneurs à l’affût de pièces fraîchement débusquées. Les estimations de la vente sont bien inférieures au prix d'achat de Lagerfeld (jusqu’à trois fois, concède un spécialiste de la maison de ventes britannique): cette fois, il a été prudent, voire malin.

Pierre Legrain, designer de cet étui à cigarette en peau de serpent (1925), est un ébéniste dont une coiffeuse faisait partie de l'une des rares ventes réussies par le couturier. | Metropolitan Museum of Art via Wikimedia

La vente ne compte aucun record, mais c’est sans surprise (ni effort) que le résultat double les estimations (7 millions d’euros) et se révèle, donc, forcément, un «succès». Cette fois, Lagerfeld le storyteller ne perd pas la face –et se fend dans le communiqué de presse d’une autre déclaration contradictoire dont il avait le secret. «Je ne vends pas aux enchères pour des raisons financières ou spéculatives mais simplement parce que c'est pratique. Après avoir possédé tant de choses, j'ai pris conscience d'une réalité difficile à expliquer: si on aime vraiment les objets, on n'en a plus besoin.»

Elodie Palasse-Leroux

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