Société

Au-delà du visage radieux des missionnaires mormons

Temps de lecture : 10 min

Vous avez probablement déjà croisé leur chemin. Derrière leur sourire inaltérable, on trouve tout à la fois une institution puissante, une routine millimétrée et une foi optimiste où l’au-delà est déjà là.

Deux sœurs missionnaires | Gabrielle Maréchaux
Deux sœurs missionnaires | Gabrielle Maréchaux

Un matin de janvier 2017, William Woods a reçu le coup de fil d’un apôtre. Ému, il a alors pleuré, puis il a préparé avec sa femme ses bagages pour la France. William Woods n’est pas fou, il est mormon, et son Église, l’«Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours», est dirigée par douze apôtres de chair et d’os, gérant, entre autres choses, les allées et venues des missionnaires.

Nul n’est prophète en son pays, William Woods est ainsi parti en terre laïcarde prêcher la bonne parole dans un pays où est fortement apprécié tout ce que proscrit sa religion: alcool, cigarette, café, sexe avant ou hors mariage. La tâche pourrait sembler ardue mais au temple de l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours du Chesnay, dans les Yvelines, William Woods, cheveux argentés et montre connectée, apparaît comme un homme heureux.

Le temple du Chesnay | Gabrielle Maréchaux

C’est la deuxième fois que ce dentiste retraité de 68 ans originaire d’Arizona vient évangéliser la France. La première fois, comme beaucoup de jeunes mormons, il est parti à 19 ans, pour sillonner les routes deux ans durant avec un binôme qui ne l’a pas quitté pendant toute sa mission. À l’époque, les méthodes étaient encore sommaires. Frapper à des portes en arborant toujours une chemise, une veste, une cravate et un sourire inaltérable, qu’il a conservé lorsqu’il parle de ces deux années de jeunesse comme d’autres parlent de leur vagabondage en plein «Summer of Love».

«À Beauvais, nous étions les premiers de notre Église à arriver, en 1970. Pendant deux semaines tout s’est bien passé, les gens nous recevaient chez eux, voulaient vraiment comprendre ce qu’on disait. On a été accueilli dans une quinzaine de foyers. Et puis un jour plus rien, les gens changeaient de trottoir quand ils nous croisaient. On a ensuite compris que les prêtres catholiques de la ville avaient formellement interdit de nous parler. Il y a eu des jours décourageants, concède William Woods, mais à la fin trois familles se sont converties à Beauvais. À l’époque, en moyenne, les missionnaires convertissaient moins d’une personne en deux ans.» Au total, quinze personnes auxquelles William Woods a parlé ont rejoint son Église. Il ne dira cependant jamais qu’il les a converties, mais qu’il était «juste un messager».

Baptiser les morts et recevoir les vivants

Sur le badge qui ne le quitte jamais, on lit aujourd’hui comme à l’époque «Elder Woods» (littéralement «Aîné Woods»), titre qu'acquièrent tous les missionnaires. Sa femme Renée, 65 ans, qui précise toujours quand elle se présente avoir sept enfants, douze petits-enfants et un arrière, l’a accompagné pour cette deuxième mission. Son badge indique qu’elle est ainsi devenue «Sister Woods». La mission qui a été confiée aux Woods ne manque pas de prestige: ils sont responsables du centre des visiteurs du premier temple consacré au culte mormon en France, bâti en 2017, et inauguré la même année avec comme hôte d’honneur l’ancien candidat à la Maison-Blanche, Mitt Romney.

Depuis lors, les époux Woods siègent quotidiennement à l’entrée du bâtiment au marbre blanc flambant neuf. La moquette y est épaisse, les fauteuils agréablement matelassés, les murs crème, et les plafonds portent de discrètes moulures. Le temple du Chesnay a beau être sorti de terre il y a moins de deux ans seulement, il ne respire pas la modernité. L’édifice ne correspond pas non plus exactement aux idées que l’on se ferait des lieux d’introspection et de spiritualité: il est très clair, très propre et l’on n’a pas laissé de place au vide pour s’installer.

Au centre d’accueil où sont dirigés les néophytes, on parle sans hâte mais sans chuchoter non plus. Le temple paraît à mi-chemin entre un musée avec des panneaux explicatifs rappelant les liens entre l’Église et la France, et un salon cossu que les habitants n’auraient pas voulu trop personnifier, empreint d’un confort figé. Mais entre ces murs, les pièces ont des noms ésotériques («la salle céleste», «la salle du scellement») et il s’y passe des choses étonnantes: on baptise et marie les morts.

William Woods s'est immergé dans les grands fonts baptismaux pour permettre à l'ancêtre de sa femme mort au XVIe siècle d'accéder à la vie céleste

«La famille est le pilier de la foi et l’âme est immortelle». Partant de ces deux préceptes, et soucieux de retrouver «derrière le voile», dans l’au-delà, des aïeux qui n’auraient pas eu la chance de naître après l’arrivée de Joseph Smith, le premier prophète de l’Église mormone au milieu du XIXe siècle, les fidèles remontent scrupuleusement leur généalogie pour baptiser post mortem et by proxy tous et toutes leurs ancêtres.

Connecté sur FamilySearch.org, la base de donnée généalogique de l’Église, dans la petite pièce mitoyenne au centre des visiteurs, Elder Woods est fier de montrer qu’il est français à 20%. Il en est convaincu, c’est une des raisons divines qui les ont amenées en France sa femme et lui. Soucieux de retrouver un jour leurs racines françaises, William Woods raconte s’être immergé dans les grands fonts baptismaux pour permettre à Jean Fusier, ancêtre français de sa femme mort au XVIe siècle de pouvoir accéder à la vie céleste.

L’idée d’au-delà obnubile l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours et semble conférer à ses membres une solide confiance en l’avenir. Au temple du Chesnay, même en cherchant bien, impossible de trouver un Christ crucifié. Omniprésent, celui-ci est toujours debout, irradiant. Et en s’approchant de la statue du jardin, par exemple, de discrets stigmates sur ses pieds achèveront d’exprimer tout l’optimisme qui transparaît dans la foi mormone.

«Comment résumer le Rétablissement en quatre minutes?»

Aux morts comme aux vivants, faire découvrir le Rétablissement de l’évangile par l’Américain Joseph Smith en 1828 tient tout à la fois de l’obsession et de l’obligation. À l’origine injonction écrite du prophète Joseph Smith, la mission est vite devenue un rite de passage pour les jeunes croyantes et croyants, et elle est aujourd’hui l’objet d’une organisation impressionnante. Sur le sol français, 400 jeunes missionnaires sont actuellement répartis en deux missions, celle de Paris et celle de Lyon.

Mais depuis la jeunesse de William Woods, les méthodes ont changé. Au début des années 1970, l’Église faisait apprendre à ses missionnaires des leçons par cœur à délivrer aux passants: «Monsieur Dupont, pourquoi y a-t-il autant d’Églises dans le monde?» peut encore réciter aujourd’hui le retraité, comme une litanie. Un tableau en flanelle avec des images pouvait venir égayer son discours clé en main. Mais progressivement, l’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours a changé de mode opératoire. Ne plus apprendre par cœur, parler avec ses propres mots, questionner son interlocuteur ou son interlocutrice, tels sont les credo que pratiquent chaque jour les jeunes missionnaires d’aujourd’hui.

Pour chaque riposte, les missionnaires trouvent une réponse pêchée dans les Écritures

«Comment résumer le Rétablissement en quatre minutes?» L’exercice du jour tient de la gageure mais les missionnaires du centre Paris Sud qui assistent à la réunion de zone bimensuelle, rue Saint-Merri en plein centre de Paris, ne mouftent pas. «Je vous propose un jeu de rôle à faire à deux. Vous avez quatre minutes pour raconter, en n’oubliant aucune des huit étapes, le Rétablissement de Joseph Smith», suggère la sœur formatrice. Les jeunes mormons s’exécutent sans broncher, rodés à ce genre de simulations conçues pour préparer à la nouvelle façon de répandre la bonne parole. Poser des questions aux chalands que l’on a réussi à alpaguer est devenu une stratégie gagnante.

Et justement ce jour-là, les missionnaires listent les réparties classiques des passantes et passants sceptiques: «Si Dieu existe, pourquoi autant de malheurs sur Terre?»; «Je suis parfaitement heureuse, je n’ai pas besoin de Dieu»; «À quoi servent toutes vos règles?». Pour chaque riposte, les missionnaires, toujours minutés, trouvent une réponse pêchée dans les Écritures. Pour la pique moqueuse: «Pourquoi Jésus peut-il boire du vin et pas vous?», les missionnaires sèchent un peu ce matin-là. Leur Église communie à l’eau durant la messe mais ils parviennent toutefois à trouver dans la Bible un satisfaisant: «Ne vous enivrez pas de vin –cela vous conduirait à une vie de désordre– mais soyez remplis de l’Esprit». Le président de mission Paul Sorensen, quarantenaire calme et souriant, rassure alors ses troupes: le principal, c’est de réussir à prouver que le Livre de Mormon, écrit par Joseph Smith, est bien le fruit d’un miracle divin.

Éviter de penser au reste

Diplômé en commerce de Harvard, le président Sorensen a lui aussi tout plaqué, sa vie tranquille en Californie, son business d’agences d’intérim, quand il a été appelé, avec femme et enfants, pour servir en France bénévolement sous le titre de chef de mission. À la tête des 400 missionnaires parfois désemparés, le président Sorensen livre ses conseils en connaissance de cause: il a lui aussi effectué une mission en France, de 1991 à 1993, dont il n’hésite pas à évoquer les débuts difficiles avec force preuves à l’appui.

Découragé par des refus d’abord systématiques, il a conservé les lettres écrites alors à sa famille, une fois par semaine: «J’ai désespérément le mal du pays», «Je vais arrêter d’écrire car sinon je vais pleurer». «Trouver des gens à qui parler était vraiment difficile, et l’on se heurtait toujours aux mêmes préjugés, on confondait les mormons et les amish, on pensait que nous étions polygames, que nous étions une secte, alors que les autorités françaises ne nous ont jamais considérés ainsi», se souvient celui qui est aujourd’hui retourné en France.

Entre-temps, les préjugés ont-ils changé? «Ils sont toujours les mêmes, mais certains ont disparu. Quand il y a presque trente ans, je disais qu’il ne fallait pas fumer, les gens riaient, maintenant ils hochent la tête.» D’autres souvenirs surgissent de son ordinateur quand il développe la suite de ses deux ans passés en France, le scan d’une lettre où il raconte à ses parents «la joie immense» ressentie lors du baptême d’un converti, la photo prise d’une famille entière bien décidée à devenir mormone et prête à se débarrasser de tout l’alcool qu'elle a chez elle… Le président Sorensen conclut alors: «Il faut travailler dur, pour éviter de penser au reste».

Un Erasmus pour Jésus

Le reste, quel qu’il soit, n’a de toute façon pas sa place dans la vie de la ou du missionnaire mormon qui, deux ans durant, débutera ses journées à 6h30 et les achèvera à 22h30. Décrite avec minutie dans Le Guide du Missionnaire, petit livre blanc que la ou le jeune mormon conservera toujours avec lui pendant deux ans, son temps est minuté et tourné vers sa mission divine: chaque matin, à peine levé, trente minutes de sport, étude personnelle des Écritures, petit-déjeuner, aide au temple, puis prosélytisme sur le terrain ou sur le tchat mormon.org. Une fois par semaine, les missionnaires sont autorisés à correspondre et deux fois l’an, pour Noël et pour la fête des mères, ils pourront appeler leur famille.

En attendant, exit le cinéma, fini la lecture, plus de temps pour geeker et s’informer, les jeunes missionnaires sillonnent le monde sans connaître ce qui l’agite. Une situation qui génère parfois des nouvelles brutales. Ainsi en décembre 2017, alors qu’un attentat à New York faisait les gros titres de la presse, le jeune Elder Ritchie venu d’outre-Atlantique a appris par un passant se disant «désolé pour New York» qu’il s’était vraisemblablement passé quelque chose dans son pays.

Toujours par deux

Loin des leurs, les missionnaires ne sont pourtant jamais seuls. Tout le temps de leur mission, leur binôme sera indéboulonnable. Sister Sorena, jeune Californienne de 20 ans, ne quittera donc Sister Olsen, sa cadette venue tout droit de l'Utah «que dans la salle de bain!». Et pour «se montrer du respect», elles se vouvoient.

Toutes les deux ont songé à leur mission depuis longtemps, pour s’y préparer et la financer. Par principe d’équité, les missions coûtent la même somme dans les 145 pays où vont les jeunes mormons: 400 dollars par mois. Sister Olsen a ainsi économisé depuis le lycée, travaillé plusieurs années dans un fast-food pour préparer ces deux années à l’étranger. Pour apprendre le français et perfectionner sa connaissance des évangiles, elle a suivi six semaines de formation intensive. Des rudiments de culture française lui ont également été inculqués: «faire la bise, fermer la bouche en mangeant, le vouvoiement…».

«Je savais que ça allait être dur, mais des gens ont besoin de Jésus-Christ et ont besoin d’aide»

De parents catholiques qui ont peu apprécié sa conversion, Sister Sorena a quant à elle reçu de l’aide de membres de l’Église. Les deux jeunes filles n’ont pas choisi la France, elles ont indiqué des préférences, coché la case «accepte d’être dans un pays non-anglophone» et reçu une lettre signée des apôtres. Sur Facebook, Sister Sorena a filmé le moment où elle l’ouvre, saute littéralement de joie et s’exclame «I’m going to France!» («Je vais en France!»).

La rousse et la brune racontent leur vie de missionnaire sans occulter les moments difficiles: la fatigue du lever à 6h30, plus pénible encore quand le RER qui les ramène de Saint-Ouen –le terrain qui leur a été confié comme terre de prosélytisme au Chesnay, où l’Église leur a prêté un appartement– est en grève, ou bien la famille qui est loin, dix frères et sœurs pour Sister Olsen.

Mais elles se ravisent vite, dans un mélange de lucidité et de foi qui paraît un peu illuminée: «Je savais que ça allait être dur, commence Sister Olsen, mais des gens ont besoin de Jésus-Christ et ont besoin d’aide». Sister Sorena, qui a réussi à établir des liens avec trois personnes aujourd’hui converties depuis le début de sa mission, l’une rencontrée dans le bus, une autre dans la rue, et une troisième sur internet, se rappelle du baptême d’un des trente-cinq convertis du mois de mars 2018 à la mission de Paris: «J’ai tellement souri, toute cette journée-là, que j’en avais mal aux joues».

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