Société / Culture

Les tubes et les sketches des «gilets jaunes»: l'univers culturel fragmenté de la France populaire

Temps de lecture : 19 min

Ce que les tubes musicaux et les humoristes qui cartonnent chez les «gilets jaunes» peuvent nous apprendre sur ce mouvement.

Des manifestants à Montpellier, le 2 février 2019 | Pascal Guyot / AFP
Des manifestants à Montpellier, le 2 février 2019 | Pascal Guyot / AFP

Ce texte fait partie d'une série de notes publiées pour la Fondation Jean-Jaurès par Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, destinée à appréhender le mouvement des «gilets jaunes» dans sa globalité.

Retrouvez ici le premier article: Génération cariste: les «gilets jaunes» ont révélé le nouveau visage des classes populaires

«Ça vient d’un délire dans mon camion.» C’est par ces mots simples que le rappeur amateur Kopp Johnson explique comment il a trouvé l’inspiration pour composer sa chanson «Gilet jaune», postée sur YouTube le 23 novembre. «Gilet jaune» est devenu le morceau le plus populaire du mouvement à en juger au nombre de pages vues et de partages sur les réseaux sociaux. Bloqué dans son camion par un groupe de «gilets jaunes» aux abords de Castres, ce chauffeur-livreur de profession âgé de 25 ans a expliqué à la presse avoir écrit les paroles en une minute, alors qu’il écoutait des instrus entre deux livraisons et qu’un «gilet jaune» posté devant son véhicule entamait une sorte de pas latéral qui l’a amusé et interloqué.

Sans s’apparenter au registre politique de la chanson engagée, la chanson «Gilet jaune» évoque dans ses couplets les motifs de colère qui fédèrent le mouvement depuis ses origines: hausse des prix du carburant, impression générale de vie chère et de reste à vivre en baisse.

Extrait du couplet de Gilet jaune de Kopp Johnson: J'ai voulu mettre l'essence (c'est trop cher!) / J'ai payé les taxes (c'est trop cher!) / Faut cotiser par-ci (c'est trop cher!) / Faut cotiser par-là (c'est trop cher!)

Le clip mêle des séquences de Kopp Johnson en train de chanter et des scènes filmées sur des ronds-points auprès de «gilets jaunes». Sur les séquences tournées dans le studio d’enregistrement, on aperçoit les amis de Kopp Johnson danser tout en fumant le narguilé. Sur une autre séquence, un «soldat en direct d’Irak» qui apparaît masqué en uniforme entame un pas de danse absurde tout en tenant son arme en main. On aperçoit ensuite des «gilets jaunes» qui dansent de la country sur l’anneau d’un rond-point, puis un homme âgé discuter avec le chanteur. Cette succession d’images prises sur le vif produit un effet de patchwork caractéristique du bricolage esthétique qui est une des marques de fabrique du mouvement depuis l’origine. «Le lendemain, je suis parti à Carcassonne dans un rond-point voir des “gilets jaunes”, pour tourner un petit peu, et voilà, ça s’est fait», a expliqué le chanteur, confirmant le caractère spontané de la démarche artistique.

L’ancrage populaire du répertoire des «gilets jaunes»

Si Kopp Johnson se présente comme un rappeur, le registre afrobeat festif de la chanson «Gilet jaune» en fait un morceau entraînant et dansant très adapté à l’ambiance de bal populaire et de fête au village qui prévalait sur de nombreux ronds-points. Les pas de danse ont ponctué de nombreux barrages et occupations au point que les amateurs de chorégraphies populaires ont pu y recenser des farandoles, des chenilles, du Madison, un «tchic et tchac», de la danse hip-hop et des danses traditionnelles. Entre world music, tube de l’été produit par les industries culturelles et folklore régional réinventé, le répertoire musical et chorégraphique des «gilets jaunes» est éclectique et intergénérationnel tout en affirmant très clairement l’ancrage populaire du mouvement.

Dès le premier blocage du samedi 17 novembre, jour de week-end et donc de sortie, on a pu voir ici ou là des boîtes de nuit poster des flyers proposant l’entrée gratuite à celles et ceux de leurs clients qui porteraient un gilet jaune.

Plus récent que celui de Kopp Johnson, l’autre hymne aux «gilets jaunes» est également plus politisé. Il s’agit de la chanson «La rage du peuple, je la vois tous les samedis» du rappeur D1ST1. Pelliste de profession, ce rappeur toulousain appartient au monde social des «gilets jaunes», celui des ouvriers et de la précarité: «Je suis intérimaire. J’ai du mal à boucler mes fins de mois. Je suis touché que les gens ouvrent les yeux. Avec ce morceau, je parle de ce qui nous arrive tous les samedis», a-t-il expliqué dans la presse. Le rappeur âgé de 28 ans, Jimmy de son prénom, exprime notamment la quasi-impossibilité pour des manœuvres et des ouvriers de vivre dans le cœur des métropoles: «Un bar à Toulouse peut te servir du Oasis Tropical quasiment au prix d’une heure de boulot de chantier.» Son clip, qui a été visionné plus de trois millions de fois en une semaine, accorde la part belle aux scènes d'affrontements avec les forces de l’ordre. On y entend scandé à plusieurs reprises: «Ahou! Ahou!», cri de ralliement des «gilets jaunes». Ce cri est également entendu dans les stades de football mais provient originellement du film 300, où il est entonné par les guerriers spartiates. On mesure ici l'éclectisme des références culturelles des milieux populaires dans lequel le mouvement des «gilets jaunes» a puisé.

Bien qu’ils n’aient composé aucune chanson consacrée au mouvement des «gilets jaunes», d’autres artistes sont devenus en quelque sorte des «gilets jaunes» par association. C’est le cas du trio Trois cafés gourmands, un groupe dont les membres originaires du village d’Arnac-Pompadour en Corrèze ont connu un grand succès viral à l’été 2018 avec leur chanson «À nos souvenirs». Si elles n’ont strictement rien à voir avec les fins de mois difficiles, les ronds-points et la France périphérique, les paroles de cette chanson, une ode à la vie paisible dans la France rurale dans laquelle ont grandi les membres du groupe, évoque certains thèmes fédérateurs qui semblent faire écho à la France des «gilets jaunes». C’est en tout cas l’analyse du journal Le Monde, qui verra dans ce tube «un signe avant-coureur [qui] aurait dû alerter les experts politiques l’été dernier avant la révolte des “gilets jaunes”». Il s’agirait d’«un hymne à la France des campagnes, celle de Jean-Pierre Pernaut et des espaces culturels Leclerc, des oubliés de la croissance, des kilomètres à parcourir pour rallier son lieu de travail, et des “marchés paysans” où ces trois trentenaires corréziens ont fait leurs premières armes les week-ends, encore adolescents».

Festive et dansante, la chanson est devenue «une chanson de troisième mi-temps». Elle a suivi le destin de nombreux tubes composés à l’ère numérique, c’est-à-dire qu’elle a fait l’objet d’innombrables reprises, dont certaines avaient trait au mouvement des «gilets jaunes». Que cette association avec la France de «gilets jaunes» soit ou non pertinente –et elle ne l’est pas nécessairement selon les membres du groupe interviewés–, le trio partageait néanmoins jusqu’à peu une étonnante caractéristique avec la mobilisation: celle de «remplir les salles et les bacs à disques localement sans qu’on en entende parler à Paris».

Le caractère massif de la mobilisation autour des «gilets jaunes» et de sa médiatisation a par ailleurs engendré un grand nombre de reprises parodiques de chansons populaires, phénomène désormais incontournable lors de tout événement bénéficiant d’une importante exposition dans les médias. Comme pour les hymnes et les danses des «gilets jaunes», une brève énumération de ces choix de reprises reflète deux caractéristiques propres au mouvement: son caractère populaire et l’éparpillement des sous-genres au sein d’une culture d’en bas de moins en moins monolithique. De la France des Enfoirés, avec les nombreuses reprises parodiques de tubes de variété française par le YouTubeur Anthony Joubert (Patrick Bruel, Francis Cabrel), à une ambiance plus urbaine avec la parodie de Aya Nakamura, Djadja, très gros succès de l’année 2018, c’est un inventaire des styles musicaux populaires français en 2019 qui s’affiche à mesure des recommandations de l’algorithme de YouTube. Un peu comme sur un bouquet de chaînes câblées, il existe forcément un hymne ou une parodie pour chaque public de supporters des «gilets jaunes». À l'instar des milieux populaires dans leur ensemble, les «gilets jaunes» sont culturellement assez divers et naviguer dans leur playlist permet d'observer ce fort degré de segmentation en fonction des générations, des références culturelles mais aussi des orientations idéologiques même si, sur ce dernier point, une matrice commune semble exister.

La Bajon, l’humoriste qui porte la vision du monde des «gilets jaunes»

Poursuivons ce tour d’horizon de la médiathèque idéale des «gilets jaunes» avec une humoriste dont le succès exprime très nettement l’influence grandissante de la vision du monde qu’ils promeuvent. Anne-Sophie Bajon, La Bajon de son nom de scène, a vu sa popularité exploser depuis la publication sur YouTube en février 2017 de son sketch «L’avocate de Pénélope Fillon», vidéo qui a cumulé 14 millions de visites.

Contrairement aux affinités électives qui rapprochent les «gilets jaunes» de certains humoristes populaires (lire plus bas), l’identification du public des ronds-points aux sketchs de La Bajon va au-delà de la seule proximité culturelle dont le registre d’humour, souvent trash, serait un indice. Les personnages interprétés par La Bajon correspondent avec une exactitude troublante aux cibles et aux têtes de turc favorites des «gilets jaunes»: les membres du 1% et les cadres des grands groupes, les responsables politiques et plus largement les représentants de l’État. La Bajon excelle dans les caricatures de bourgeoises: directrice marketing d’une grande enseigne, avocate aux clients puissants, députée, alors que dans d’autres, elle incarne une contrôleuse SNCF, une factrice ou encore la nouvelle garde du corps du président de la République.

Le 29 octobre 2018, soit une quinzaine de jours à peine avant le lancement de l’acte I des «gilets jaunes», La Bajon publie sur son compte YouTube un sketch filmé consacré au ras-le-bol fiscal, «Trésor Public». Dans cette vidéo, qui a été vue 18 millions de fois sur Facebook et plus de 900.000 fois sur YouTube, une jeune femme boulangère, qui personnifie le peuple français, est prise à partie par La Bajon et d’autres acteurs jouant chacun le rôle d’une taxe ou d’un impôt.

La boulangère du sketch de La Bajon, submergée par les prélèvements et confontée à l’indifférence de l’administration, est contrainte de fermer boutique. Alors qu’elle se plaint du montant des prélèvements qui pèsent sur les entrepreneurs de PME –«d’autant que quand on voit où va l’argent»–, La Bajon lui répond: «Oui ben t’es gentille mais faut bien entretenir le train de vie des ministres.» Et, un peu plus tard: «Vous savez pourquoi la cravate est obligatoire chez les ministres? Eh ben c’est pour que les lobbies puissent mieux les tenir en laisse.»

Cette variation sur le thème de la révolte fiscale rejoint les principaux reproches qu’adressent les «gilets jaunes» au pouvoir et épouse parfaitement la vision qu’ils ont de leurs élites dirigeantes et économiques, vision qui peut se résumer aux affirmations suivantes: les responsables politiques détournent l’argent public et les moyens de l’État pour leur profit personnel, ils sont inféodés aux lobbies des grands groupes et de la finance, les petits entrepreneurs sont étouffés par le montant des prélèvements alors que les gros s’en sortent toujours. Un humour «anar’ de droite», proche de celui qu’affectionnaient Les Inconnus qui, déjà, avaient dans leur clip des vampires personnifié le fisc et l'Urssaf. En tout cas un humour d’en bas, ponctué de références à des films populaires: Braveheart, Retour vers le futur, Le Parrain, ou à la chanson des Enfoirés composée pour les Restos du cœur fondés par Coluche dans les années 1980.

Ambiance de révolution

À bien y regarder, La Bajon peut être considérée comme une YouTubeuse politique autant que comme une humoriste de stand-up qui poste des vidéos pour promouvoir son spectacle. Le registre souvent potache qu’elle adopte cohabite avec un contenu nettement plus éditorialisé, perceptible dans le choix des thèmes mais également dans les questions de l’intervieweur fictif qui l’accompagne en voix off dans nombre de ses vidéos et lors de son spectacle.

Il se dégage de ces contributions une orientation qu’on pourrait qualifier de populiste, anticapitaliste plutôt ancrée à droite par sa défense des petits entrepreneurs, très critique vis-à-vis des élites politiques et économiques, sensible à l’idée d’une oligarchie omnipotente.

Il se dégage des contributions de La Bajon comme d’autres œuvres réalisées en soutien aux «gilets jaunes» un certain nombre de thématiques et un lexique qui correspondent à une vision du monde alignée avec celle qui s’est propagée sur les ronds-points, orientation qu’on pourrait qualifier de populiste –au sens étymologique, sans la dimension péjorative qui accompagne généralement cette étiquette dans le débat public–, anticapitaliste plutôt ancrée à droite par sa défense des petits entrepreneurs, très critique vis-à-vis des élites politiques et économiques, sensible à l’idée d’une oligarchie omnipotente qui se taille la part du lion et modèle les lois pour son seul profit, laissant un peuple exsangue.

Cette vision du monde entre immanquablement en résonance avec la période prérévolutionnaire. Les références à la Révolution française sont d'ailleurs omniprésentes dans le mouvement, que l'on pense à La Marseillaise, régulièrement entonnée, aux cahiers de doléances, aux bonnets phrygiens arborés par certains «gilets jaunes» ou aux guillotines en carton trônant sur différents ronds-points. Le message subliminal qui est ainsi véhiculé est que la France a besoin d’une nouvelle nuit du 4 août pour abolir les privilèges d'une aristocratie d’État.

Un humour «vieille France» populaire

L’imaginaire féodal mettant aux prises «gueux» et «seigneurs» irrigue ce mouvement qui a d'ailleurs récupéré certains éléments d'une série télévisuelle comme Kaamelott. Un des slogans les plus en vogue parmi ceux inscrits sur les pancartes ou le dos des «gilets jaunes» n'est autre que «On en a gros», phrase culte prononcée par les paysans de la série à l’encontre de leur monarque vivant dans son château et insensible à leurs souffrances.

Source: compte twitter «@_Gilets_Jaunes_»

Sur les groupes Facebook fréquentés par les «gilets jaunes», des reproches récurrents ont été adressés aux people des Enfoirés, peu prompts à s’engager derrière le mouvement (à l’exception des quelques cas étudiés ci-dessous). «Coluche doit se retourner dans sa tombe», lit-on sur un des panneaux propagés sur les réseaux, qui fustige les «enfoirés de riche silencieux». Le succès de La Bajon auprès du public des ronds-points doit être lu à l’aune de cette nostalgie exprimée par ces «gilets jaunes» d’être orphelins de leur Coluche, qui continue d’occuper une place à part dans la mythologie de l’humour populaire à la française. Le style par certains aspects très coluchien de La Bajon, plutôt anachronique pour une humoriste trentenaire puisqu’il s’appuie sur des généralisations et le recours à des stéréotypes qui ne passeraient plus en 2019 auprès d’un public de classes supérieures, a très probablement contribué à ce succès parmi les internautes proches du mouvement des «gilets jaunes».

Sur les groupes Facebook de «gilets jaunes», la nostalgie pour Coluche se double d’une colère envers les Enfoirés, considérés comme des traîtres à la cause de l’humoriste.

En 2019, l’hypothèse d’un humour fédérateur qui inclurait la société française dans sa diversité paraît appartenir au passé. On constate depuis quelques années une tendance au traitement humoristique des questions communautaires porté par le stand-up ou des comédies à succès (Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu?, film dont le deuxième volet est projeté en salles en février 2019), reflet d’une société française devenue multiculturelle. En parallèle, une génération d’humoristes pour bac +5 traitant des questions (existentielles!) touchant plus spécialement les diplômés urbains –la vie parisienne, les bobos, les courses au magasin bio, les bullshit jobs– a émergé, contribuant également à cette fragmentation et à cette spécialisation du marché humoristique, encore renforcée par l’offre démultipliée des YouTubeurs qui s’adressent à autant de niches et de centres d’intérêt. En parallèle de ces pôles émergents du rire français, subsiste un humour «vieille France» populaire qui ne se renouvelle pas et vieillit avec son public. Au milieu de ce paysage éclaté, La Bajon produit l’illusion de la permanence d’un humour apte à séduire le Français moyen autour de thèmes et de cibles fédérateurs.

C’est enfin dans la même famille mi-artistique, mi-politique, qu’il est possible de classer la reprise parodique très remarquée de la chanson de Michel Fugain, «Les Gentils, Les Méchants», consacrée aux «gilets jaunes» et interprétée par la chanteuse Marguerite Chauvin. Probablement la plus techniquement réussie, elle est aussi la plus alignée avec le discours anti-élites des «gilets jaunes», un couplet de cette parodie affirmant par exemple: «C’est l’Ena, Rothschild, Bercy, les gentils / C’est les petits commerçants, les méchants.»

Face aux accusations, la chanteuse, qui a ironiquement dédicacé sa reprise à Daniel Cohn-Bendit et à Bernard-Henri Lévy, anciens soixante-huitards devenus de fervents anti-jaunistes, s’est défendue de toute allusion à un complot d’inspiration antisémite, expliquant qu’elle se référait dans ce couplet à la biographie d’Emmanuel Macron (tour à tour énarque, banquier de la banque Rothschild et ministre de l’Économie et des Finances). Un article de L’Obs sur l’univers culturel de la jeune chanteuse indique que Marguerite Chauvin et le parolier de la chanson évoluent dans l’entourage de la revue d’écologie intégrale chrétienne Limite, accréditant l’hypothèse d’un courant humoristique d’inspiration conservatrice et antilibérale, propre à ce courant de pensée post-Manif pour tous.

Les «gilets jaunes» font-ils tourner les serviettes?

Selon les résultats du sondage Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès, les Français sont 28% à regarder la télévision quatre heures par jour ou plus. Cette proportion grimpe à 37 % parmi ceux qui se considèrent comme «gilets jaunes»; ceux qui affirment dîner «souvent» devant la télévision sont quant à eux 47%, et cette proportion est de 58% parmi ceux qui s’identifient au mouvement. Si les chansons qui ont sonorisé la révolte des ronds-points se rattachent aux références culturelles de la France qui galère, la dimension populaire de cette France éloignée de la culture dite légitime se lit également dans l’engagement public de certaines personnalités en faveur du mouvement.

Alors que les professionnels de la culture savante (cinéma d’auteur, spectacle vivant, littérature) sont traditionnellement engagés dans les pétitions et soutiens publics à des causes politiques (de gauche), ce sont plutôt des personnalités apparentées au «showbiz», au PAF et aux industries culturelles qui ont très tôt affirmé leur solidarité avec les «gilets jaunes». C’est ainsi qu’on a pu assister, avec plus ou moins d’étonnement, à la manifestation de soutien et d’empathie d’animateurs et acteurs comme Patrick Sébastien, Muriel Robin, Michaël Youn ou Franck Dubosc, évoluant tous dans le registre de l’humour populaire: émission de divertissement, spectacle, film à succès. «Les “gilets jaunes” ne regardent pas tous mes émissions et n'écoutent pas tous mes chansons, mais 90% des personnes qui suivent mes programmes sont des “gilets jaunes”», a par exemple déclaré Patrick Sébastien en décembre, affirmant que c’était «sa France» qui manifestait sa colère depuis le début des manifestations et des blocages. Dans un parallèle entre sa situation professionnelle et celle des «gilets jaunes», l’animateur a vu dans son éviction par la direction de France 2 à partir de la rentrée 2019 le signe d’un mépris culturel vis-à-vis de cette France peu représentée médiatiquement: «Je suis un blaireau, je suis un connard qui fait tourner les serviettes, pourquoi? Parce que je fais la fête avec ces gens-là. Ces gens-là, on les traite comme ça, voilà, ils ne sont pas importants», a-t-il déclaré à l’occasion d’une interview sur la chaîne CNews. «Ça fait 2,5 millions de personnes qu'on méprise! C'est à l'image de ce qu'il se passe actuellement en France», a-t-il complété.

Plusieurs analyses ont très tôt rendu compte de l’homogénéité culturelle de la population qui participait aux manifestations et aux blocages, en dépit d’une certaine dispersion des revenus et des situations d’emploi des manifestants. Comme l’a constaté le géographe Jacques Lévy, le capital économique des participants a beau être variable, certain frôlant la pauvreté alors que d’autres appartiennent aux classes moyennes, le faible niveau de capital culturel est une constante du groupe des «gilets jaunes», les classes moyennes diplômées (en particulier les enseignants) ne s’identifiant généralement pas à ce mouvement. De même selon le sociologue spécialiste du monde rural Benoît Coquard, il s’agit d’une France qui se situe «en bas à droite» de la représentation de l’espace des styles de vie, pour reprendre là encore une terminologie bourdieusienne.

Ces artistes connaissent bien leurs publics, auxquels souvent ils ressemblent, non par leurs revenus, qui sont très élevés et les rapprochent du train de vie des 1%, mais soit, pour certains, par leurs origines sociales modestes, soit par leurs références culturelles

Partant de ce constat, le soutien ostensible d’une partie de l’élite économique du PAF et du cinéma populaire français envers une France dont elle ne partage pas le quotidien est moins surprenant qu’il n’y paraît. Ces artistes connaissent bien leurs publics, auxquels souvent ils ressemblent, non par leurs revenus, qui sont très élevés et les rapprochent du train de vie des 1%, mais soit, pour certains, par leurs origines sociales modestes, soit par leurs références culturelles (beaucoup sont des autodidactes qui ont arrêté tôt l’école). Patrick Sébastien ou Franck Dubosc (qui s’était entretemps fâché avec les «gilets jaunes» qu’il jugeait «trop haineux, trop hargneux») ont ainsi pu évoquer le premier sa mère qui faisait des ménages, le second son père qui a connu des périodes de chômage. Plus encore, c’est par les sujets traités dans leurs œuvres que ces animateurs, humoristes et acteurs se rapprochent de l’univers culturel familier des «gilets jaunes». On pense évidemment au personnage de Patrick Chirac incarné par Franck Dubosc dans la trilogie des Camping, films mettant en scène ce mode de vacances étroitement associé aux classes populaires françaises dans l’imaginaire collectif. Dans le même registre, certains commentateurs ont ironisé sur le fait qu’avec l’omniprésence des «gilets jaunes» sur les routes de France comme sur le petit écran, les Tuche semblaient avoir pris le pouvoir en France, imitant en cela le scénario du film Les Tuche à l’Élysée, troisième volet de cette série de longs-métrages consacrés à une famille de white trash français.

Cyril Hanouna et les «gilets jaunes», une histoire d’amour et d’audimat

L’identification entre animateurs et humoristes populaires d’une part et «gilets jaunes» d’autre part semble fonctionner dans les deux sens puisque dès les premiers temps du mouvement, une délégation des seconds va spontanément frapper à la porte du studio d’enregistrement de «Touche pas à mon poste», l’émission quotidienne animée par Cyril Hanouna sur C8. Lors de cette séquence intégralement filmée et diffusée sur YouTube, une délégation de «gilets jaunes» profite de la sortie du studio de collaborateurs de l’émission pour les interpeler et demande à voir Cyril Hanouna. «Cyril on veut te parler», crie une «gilet jaune» à l’extérieur du studio. Lequel Cyril finit par sortir, en jogging et bonnet Fila, pour entamer le dialogue avec ses «chéries». «Qu’est-ce que vous voulez ? Qu’est-ce que je peux faire pour vous?», demande l’animateur. Quelques échanges plus tard, la requête du petit groupe est acceptée et les «gilets jaunes» auront droit à une tribune libre le lendemain dans l’émission quotidienne. Il s’agira d’une des premières apparitions télévisées de Maxime Nicolle, alias Fly Rider, devenu depuis l’un des leaders du mouvement.

Outre la propension de Cyril Hanouna à retourner toute critique, incident ou psychodrame à son avantage pour le transformer en matériau spectaculaire pour ses émissions, le point à retenir est que des «gilets jaunes» se sont spontanément tournés vers l’animateur pour se plaindre du traitement défavorable qu’infligeaient selon eux les médias à leur mouvement. Comme si par contraste, l’homme et son émission constituaient une sorte de safe space, un espace de transparence et de confiance au sein duquel les «gilets jaunes» auraient toute latitude pour s’exprimer librement, pour se sentir chez eux. Si les émissions de Cyril Hanouna n’ont pas la rigueur journalistique d’une émission politique, en revanche le franc-parler qui y règne apparaît à certains «gilets jaunes» en phase avec leur propre manière d’aborder le débat politique. On perçoit cette complicité entre l’animateur et son public au fait que chacun dans le petit groupe l’interpelle par son prénom et use du tutoiement, tout comme Cyril Hanouna tutoie volontiers ses invités.

Par rapport à d’autres sympathisants de la cause des «gilets jaunes» au sein du paysage audiovisuel français, Cyril Hanouna a néanmoins adopté un positionnement plus distancié, comme il l’explique au moment de donner la parole aux membres de la délégation sur son plateau (dont le futur leader du mouvement Maxime Nicolle): «Sachez qu’hier, je suis sorti du studio, et y avait des “gilets jaunes” qui m’attendaient, et qui m’ont dit qu’ils avaient un coup de gueule à faire dans une émission. Ils m’ont demandé si je voulais bien leur donner la parole, je leur ai dit: “La parole, ici, elle est ouverte à tout le monde.”»

Cyril Hanouna se met donc en scène comme un médiateur bienveillant plutôt que comme un supporter du mouvement. Lorsque dans le cadre du grand débat national, le gouvernement cherchera à toucher la population française qui s’identifie aux «gilets jaunes», une ministre, Marlène Schiappa, s’invitera sur le plateau de Cyril Hanouna, intronisé de fait canal de communication et décodeur universel entre la France de la «start-up nation» et celle qui regarde la télévision.

Jean-Laurent Cassely Journaliste

Jérôme Fourquet Directeur du département Opinion et Stratégies d'entreprise de l'Ifop

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