Boire & manger / Société

Le flexitarisme n'est pas une fin en soi (et raconter le contraire, c'est moche)

Temps de lecture : 5 min

D'après une campagne promotionnelle lancée récemment, nous aurions tous et toutes quelque chose de flexi. Viles flatteries.

Les personnes flexitariennes sont fières d'affirmer qu'elles se rendent chaque semaine dans la boucherie-charcuterie de leur quartier. | Tinou Bao via Flickr
Les personnes flexitariennes sont fières d'affirmer qu'elles se rendent chaque semaine dans la boucherie-charcuterie de leur quartier. | Tinou Bao via Flickr

Thomas a la trentaine. C'est un bobo un peu gauche qui aime le vélo, triche au Mölkky et n'est vraisemblablement pas fait pour le yoga. Thomas trie ses déchets, il se soucie de l'avenir de sa planète, il boit des jus détox peu ragoûtants et il aime cuisiner les légumes. Thomas et moi portons le même prénom, mais nous sommes résolument différents, non seulement parce que je n'ai pas fait de vélo depuis 2004, mais aussi parce que Thomas est flexitarien. C'est même le sujet de la vidéo dont il est le héros, publiée sur le site Naturellement flexitariens.

À titre personnel, je suis végétarien depuis trois ans et des poussières. Cela s'est fait de façon tout à fait naturelle, après un dernier Big Mac qui m'a autant pesé sur l'estomac que sur la conscience. Depuis, je n'ai plus jamais avalé de viande. En tout cas de mon plein gré.

Le Thomas de la vidéo, lui, est donc flexitarien. J'ai déjà entendu des gens qui, se croyant dans le coup, se contentaient de dire «flexi». Je ne vous le conseille pas. C'est affreusement ringard, et le mot n'a pas besoin de ça.

«Être flexitarien, c'est ne se passer de rien», nous dit le site internet de la campagne. C'est une définition comme une autre. Dans le Robert, où il a fait son entrée en 2018, le terme désigne tout être qui «limite sa consommation de viande, sans être exclusivement végétarien».

Ciao Justin, bye bye Monique

Généralement, les personnes flexitariennes ont arrêté d'acheter du blanc de poulet Monique Ranou et des mini-saucissons Justin Bridou, et elles sont fières d'affirmer qu'elles se rendent chaque semaine dans la boucherie-charcuterie de leur quartier ou de leur village afin d'y acheter, je cite, «de la viande de qualité». C'est-à-dire du jambon issu de cochons n'ayant pas été gavés d'antibiotiques, ou des sot-l'y-laisse provenant de poulets non élevés en batterie.

Difficile d'affirmer le contraire: le flexitarisme est une preuve de bonne volonté. On refuse de continuer à avaler n'importe quoi sous prétexte que c'est facile à acheter et pas cher, on se soucie au moins un peu du bien-être des animaux qu'on déguste. Bref, on n'agit pas de façon totalement inconsciente. C'est un début qu'il me semble bien difficile de critiquer. De toute façon, à titre personnel, j'ai ingurgité bien plus de kilogrammes de viande en trente-et-un ans d'omnivorisme que pas mal d'autres personnes dans toute leur existence. Alors qui suis-je pour donner des leçons?

Il est cependant bon de ne pas trop se mentir: pratiquer le flexitarisme, c'est avant tout penser à soi. On fait attention à sa santé et on se donne bonne conscience en contribuant à bouder les marques qui traitent vraiment trop mal les animaux. Reste qu'en fin de compte, on continue à consommer de la viande. La dissonance cognitive nous permet d'oublier que ce qu'il y a dans notre assiette, c'est bel et bien un morceau d'un animal mort de façon tout sauf naturelle. Et lorsqu'on ne parvient plus réellement à en faire abstraction, l'étape suivante consiste à se dire que les animaux qu'on mange ont sans doute été tués de façon plus douce que ceux que l'on mangeait avant d'être flexi.

Une étape, pas un accomplissement

Pour Brigitte Gothière, cofondatrice de l'association L214, le flexitarisme est un premier pas nécessaire, une étape de transition.

«Cela indique une remise en question de la consommation standard de viande: on prend conscience que manger de la viande n'est pas sans conséquences dramatiques sur les animaux, l'environnement et notre santé, et on passe à l'action. C'est, de notre point de vue, une rupture avec un modèle alimentaire dominant et écrasant. Flexitarien, ça veut dire que plusieurs fois par semaine, on consomme des repas végétariens ou vegans, on découvre que parfois on le faisait déjà sans y penser, que c'est facile, que c'est l'occasion de découvertes culinaires sympas, qu'on mange à sa faim et qu'on y prend du plaisir.

Et puis c'est concret sur les impacts: on les diminue, c'est indéniable. Je crois que la majorité des flexitariens est bien consciente que c'est une transition vers une alimentation moins destructrice, absolument nécessaire pour une mise en cohérence entre nos valeurs de bienveillance, de partage et de solidarité et notre façon de consommer.»

Or ce n'est pas tout à fait le message de la campagne Naturellement flexitariens, qui décrit le flexitarisme comme un mode de vie. Pas besoin d'être Sherlock Holmes pour repérer le message sous-jacent: bon allez ça va, c'est bon, vous avez réduit votre conso de viande, bravo à vous, mais là c'est bon, ça suffit, vous êtes déjà assez écoresponsable comme ça.

Sur Twitter, le journaliste de Télérama Romain Jeanticou s'est livré à un démontage en règle de l'opération de communication signée Interbev, l'association qui réunit les différents secteurs des métiers de la viande. Le site internet de la campagne, censé promouvoir le flexitarisme, propose un certain nombre de recettes... qui contiennent toutes de la viande. En outre, dans les recommandations pour une alimentation de qualité, on peut notamment lire les mots suivants: «Les produits animaux doivent être l'une des trois composantes du plat principal». Pas très flexitarien dans l'esprit.

«C'est une opération de communication pas très subtile de la part d'Interbev, renchérit Brigitte Gothière. Cette campagne exprime une volonté de stopper les prises de conscience et les évolutions, en tenant un discours rassurant qui incite les gens à ne rien changer...»

Effectivement, la vidéo qui met en scène le fameux Thomas le présente comme un héros un peu maladroit, mais un héros quand même: il prend soin de sa planète, il passe du temps dans la cuisine, il régale et il se régale, le tout en pensant à sa santé. Dans ces conditions, pourquoi qui que ce soit ferait l'effort d'aller plus loin? Brigitte Gothière a quelques éléments de réponse: «La France est un des pays où on consomme le plus de viande au monde, et on sait que cette surconsommation favorise notamment les maladies cardiovasculaires, certains types de cancer et de diabètes...».

Et puis il y a le bien-être animal, dont la campagne semble à peine se soucier. «C'est évidemment une priorité, ironise Brigitte Gothière, mais on ne vous montrera aucune image des conditions de vie et de mise à mort des animaux. Au contraire, on fera pression pour contrer les propositions législatives en faveur de normes ou de contrôles plus élevés dans les élevages et les abattoirs.»

Viande à part

Du site internet de la campagne jusqu'à son dossier de presse, la promotion de la viande et des métiers liés est permanente. On tente de glamouriser la boucherie en partant à la rencontre de Marie-Laure et Anne-Sophie Bach, sœurs jumelles qui, à 26 ans, ont repris l'empire familial à Brive-la-Gaillarde. Puis on interroge le philosophe Francis Wolff à propos de la viande, et le voici qui affirme que «cependant, interdire cet aliment, ce n’est pas favoriser le bien-être animal, c’est abolir l’élevage et, avec lui, 10.000 ans de relations entre l’homme et l’animal». C'est vrai qu'il serait dommage de dire stop à ce genre de relation conviviale à l'issue de laquelle l'une des parties tue l'autre pour la mettre dans son assiette.

Si elle avait voulu promouvoir l'omnivorisme, l'association Interbev aurait pu produire la même vidéo, à l'image près. Employer le mot «flexitariens», c'était tenter de se montrer plus progessiste qu'on ne l'est vraiment, de se faire passer pour écolo et anti-spéciste à peu de frais. Comme il n'est plus réellement possible d'expliquer le plus sérieusement du monde que la viande, c'est la force, il fallait bien essayer autre chose.

«Évidemment, ils raisonnent en parts de marché, ils veulent continuer à vendre massivement, et à maintenir le système en place, quelles qu'en soient les conséquences. Leur campagne aura du mal à convaincre», conclut Brigitte Gothière, qui rappelle que d'après un sondage commandé à Ipsos par Interbev en 2017, 89% des Français et des Françaises pensent qu'il faut manger moins de viande, mais de meilleure qualité. Soit la véritable définition du flexitarisme.

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

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