Culture

«Santiago, Italia», la leçon de montage de Nanni Moretti

Temps de lecture : 4 min

Le nouveau film de Nanni Moretti accueille la mémoire de l'écrasement du Chili démocratique pour interroger le devenir de son propre pays.

Mais où se tient-il vraiment, Nanni? Et que regarde-t-il? | Le Pacte
Mais où se tient-il vraiment, Nanni? Et que regarde-t-il? | Le Pacte

La première image du film, qui est aussi son affiche, montre Moretti de dos, dominant une ville. Au loin, des montagnes. Mais où se tient-il vraiment, Nanni? Et que regarde-t-il?

La réponse concernant le lieu est dans le titre. Santiago, Italia désigne cet endroit-ci, la capitale chilienne, et cet endroit-là, le pays du cinéaste. C’est un écart, ou plutôt, au sens du cinéma, un montage.

Un montage, c’est-à-dire la possibilité de faire naître une troisième image, mentale, spirituelle, émotionnelle, en rapprochant deux images éloignées l’une de l’autre. C’est donc l’invention d’un territoire, à la fois imaginaire et ô combien réel, qui naît du rapprochement de ces deux lieux géographiques.

Mais, au cinéma, la réponse ne saurait concerner seulement les lieux. Le film consiste aussi en un montage temporel, qu’on pourrait résumer, en symétrie avec Santiago, Italia, par 1973, 2019.

Le Santiago du titre est en effet celui de l’Unité populaire, de l’immense espoir progressiste incarné par le gouvernement de Salvador Allende, et de son écrasement dans la terreur par les militaires et la CIA.

Le film est composé de témoignages aujourd’hui et de documents d’époque qui en retracent les principales étapes.

La dernière image de Salvador Allende vivant | Le Pacte

Ce qui s’est produit alors, et que rappellent avec une émotion extrême les paroles et les images, n’est pas seulement l’écrasement d’une expérience démocratique et populaire –il y en eut bien d’autres, de ces écrasements sous la botte de la grande démocratie étasunienne et de ses sbires locaux.

Mais celui-là fut le principal signal de la fin des espoirs de transformation radicale de la société capitaliste tels qu’ils ont couru tout au long du vingtième siècle –la grande leçon de ce film politique d’une lucidité implacable que constituera, quatre ans après le coup d’État chilien, Le Fond de l’air est rouge de Chris Marker.

L'espagnol et l'italien

Maria Luz, médecin, Carmen, avocate, Arturo, artisan, David, ouvrier, Marcia, journaliste, Leonardo, professeur, et les autres, racontent donc ce que chacun et chacune a vécu, subi. Mais voici que quelque chose intrigue dans ces récits, précis et bouleversés à la fois, des différentes étapes de l’assassinat d’une démocratie.

Quasi indifféremment (a fortiori pour nos oreilles françaises), ces Chiliennes et ces Chiliens s’expriment soit en espagnol, soit en italien. La dernière partie du film en fournit l’explication.

L’Italie fut sans doute, au moment du putsch de Pinochet, le pays le plus accueillant du monde pour celles et ceux qui durent fuir la dictature. Et si Moretti s'est bien rendu au Chili recueillir certains témoignages, beaucoup sont le fait de Chiliennes et de Chiliens qui vivent en Italie depuis quarante-cinq ans.

Quelle est cette Italie d’alors, hospitalière aux opprimés, aux fugitifs? Son gouvernement, ses diplomates, la région communiste d’Emilie-Romagne, des associations par centaines, des syndicats, des paroisses et des congrégations religieuses, des entreprises, des patrons, des enseignants, des artistes, des commerçants, des conducteurs de bus, des ménagères… Un pays, quoi.

Des Chiliens réfugiés dans l'ambassade italienne à Santiago | Le Pacte

Au sein d'un film commencé avant l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite italienne, le sens du montage opéré par le film se déploie alors de manière très claire.

Moretti s’impose d’aller aussi recueillir au Chili la parole d’un ancien tortionnaire et d’un ancien officier supérieur directement impliqué dans la dictature. Des paroles tout à fait dépourvues de remords ou même de doute –ce qui à l'évidence ne concerne pas que cette partie du monde, pas plus que cette seule époque déjà lointaine.

De nos jours, personne ne subit plus de torture en Italie –les exactions ont lieu en Libye ou en Syrie, infligées aux migrantes et aux migrants que le gouvernement de Rome renvoie à chaque tentative d’accoster sur leurs côtes. Matteo Salvini a été élu démocratiquement. C’est exactement le problème que soulève Santiago, Italia.

Qu'est-il arrivé à ce pays?

Qu’est-il arrivé à cette Italie des années 1970, si débilement réduite depuis à la sinistre dérive des activismes terroristes? Qu’est-il arrivé à ce qui fut une terre d’accueil et de générosité, d’engagements politiques et humains locaux, au quotidien, pour qu'elle finisse par porter au pouvoir un gouvernement dominé par des protofascistes?

Arrivée de réfugiés chiliens à l'aéroport de Rome en 1973/capture d'image de la bande annonce.

Cette question, et tout ce qu’elle convoque –et qui, il va de soi, ne concerne pas que l’Italie– est posée avec d’autant plus de finesse et d’émotion qu’elle n’est jamais formulée si explicitement.

À nouveau, c’est le travail même du cinéma, l’agencement des lieux et des temps, des images et des sons, des visages et des gestes, qui suscite les interrogations auquel chaque personne du public est libre d’apporter les éléments de réponses dont elle est capable.

Une histoire située et datée

Chaque personne? En vérité, je n'en suis pas si sûr. Nanni Moretti et moi avions à peine 20 ans lorsque Salvador Allende est mort les armes à la main dans le palais présidentiel de La Moneda, bombardé par l’aviation de sa propre armée. C’est un moment inoubliable, une douleur jamais éteinte.

Nanni Moretti face au vieux tortionnaire: «je ne suis pas impartial». | Le Pacte

Aujourd'hui, les paroles des Chiliennes et des Chiliens qui ont vécu, lutté, souffert, survécu demeurent bouleversantes pour qui a vécu cela, même à distance. Jusqu’à quel point est-ce aussi le cas pour d’autres, qui n'avaient pas encore vu le jour en 1973?

Impossible à dire, impossible de prévoir combien l’émotion immense que provoque Santiago, Italia, émotion qui met la pensée en mouvement et non la fige ni ne la submerge, est partageable par-delà les générations et les sensibilités.

C’est ainsi. La politique, il faut la faire avec ce qui active les personnes. Moretti la fait, depuis sa place, depuis son histoire –place et histoire qui sont aussi celles de pas mal de monde, en France, en Europe et ailleurs autant qu’en Italie.

Il faudrait pouvoir mesurer comment cette histoire située et datée, la seule qui vaille, se relie ou pas à d’autres. Pas évident, hélas. C’est aussi ce qu’incarne la posture solitaire et à distance de Nanni Moretti, sur l’image qui ouvre son film et qui lui sert d’affiche.

Santiago, Italia

de Nanni Moretti

Séances

Durée: 1h20.

Sortie: 27 février 2019

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

Newsletters

Ces personnages de l’histoire de France qui ne parlaient pas français

Ces personnages de l’histoire de France qui ne parlaient pas français

Même les cinéastes, qui soignent tant les costumes, semblent s'en désintéresser. Pourtant, la langue parlée par quelques grands acteurs de l'histoire a laissé des traces profondes.

Vous souvenez-vous de Pigalle avant la gentrification?

Vous souvenez-vous de Pigalle avant la gentrification?

Dans son documentaire «Le Pigalle, une histoire populaire de Paris», David Dufresne revient sur l'époque où ce quartier n'avait pas encore subi le lissage de la gentrification.

Ces idées façonnées par le langage

Ces idées façonnées par le langage

Parce que les mots évoluent en même temps que les sujets qu'ils décrivent, ils reflètent la transformation des idées qui traversent la société.

Newsletters