Culture

«Trotsky», la série Netflix qui assassine l’histoire soviétique

Temps de lecture : 7 min

La série Netflix produite par une chaîne russe vend au public des mythes inquiétants.

Konstantin Khabensky dans «Trotsky» | Capture d'écran via Netflix
Konstantin Khabensky dans «Trotsky» | Capture d'écran via Netflix

Il y a deux ans, le 100e anniversaire de la révolution d’Octobre a donné lieu, en Russie, à des célébrations soigneusement orchestrées pour marquer le renversement de l’ancien régime. RT, par exemple, a créé un panthéon entier de faux comptes Twitter historiques afin de tweeter la révolution en direct.

Pourtant, plusieurs étranges omissions ont émaillé cette réécriture de l’avènement des Soviétiques. Les défilés officiels ont plus tourné autour de la victoire contre les nazis que de la célébration du bolchevisme. Et les médias publics, sous contrôle de l’État russe, ont conté des histoires de la révolution fondées sur des théories révisionnistes plutôt que sur des faits historiques. L’exemple le plus récent est aujourd’hui disponible sur Netflix: c’est la série Trotsky, produite en 2017 par la chaîne russe Channel 1.

Un récit caricatural qui prend ses aises avec la réalité historique

Léon Trotski fut le principal rival de Joseph Staline après la mort de Lénine. Ayant pris le pouvoir, Staline bannit son concurrent, l’effaçant de l’histoire soviétique. Trotski, qui avait été très populaire en tant que commissaire du peuple à la Guerre, fut forcé de quitter à tout jamais l’URSS en 1929. Plus tard, un homme de main de Staline traqua le héros soviétique déchu et l’assassina à l’aide d’un piolet à Mexico, en 1940.

La campagne de promotion de Channel 1 qualifie la fiction Trotsky de «biographie épique qui retrace la vie tumultueuse du révolutionnaire russe». Toutefois, si les huit épisodes de la série mettent en scène une histoire dramatique axée sur l’ambition et le pouvoir politique, le récit présente peu de similitudes avec la réalité.

La production réduit les dirigeants révolutionnaires à des archétypes simplistes, tirés de l’âge d’or des films de gangsters d’Hollywood. Lénine est l’Edward G. Robinson de ce mélodrame (de petite taille, mais qui exhale une sorte de menace mégalomaniaque). Staline est un George Raft bouillonnant et taciturne, qui agit avec sang-froid. Et Trotski est présenté comme un James Cagney soviétique, petit coq sarcastique, capable autant d’actes mémorables de dénigrement que d’actes impitoyables.

Mais cette réappropriation de l’histoire défend aussi deux idées très spécifiques sur l’ère révolutionnaire, qui appuient toutes deux certains des mythes de la Russie actuelle. Cela semble provenir de la combinaison d’une action de propagande délibérée et de l’air du temps, en Russie, qui persiste depuis l’effondrement de l’Union soviétique, le peuple se débattant avec son sentiment d’identité nationale.

Le pion qui venait du froid

La première de ces idées est que Trotski était le pion de puissances étrangères. Alexander Parvus, le social-démocrate d’origine biélorusse, est présenté dans la série comme un riche mécène juif de Trotski, qui l’opposait à Lénine pour représenter l’esprit du mouvement révolutionnaire. Trotsky dépeint Parvus comme l’agent de conspirateurs allemands, armé d’une presse typographique et de suffisamment d’argent pour convaincre Trotski qu’il était un mal nécessaire.

Cependant, rien ne prouve que Parvus (ou l’Allemagne) ait à ce point financé Trotski. Les historiennes et les historiens qui ont tenté d’étayer cette affirmation ont échoué. En réalité, la Russie n’avait pas besoin de beaucoup de provocation extérieure pour qu’un conflit interne n’explose. L’économie du pays avait été mise à mal par la Première Guerre mondiale. Les officiers tsaristes envoyaient régulièrement à leur perte des soldats peu équipés. Derrière les lignes, les travailleurs et les travailleuses étaient en colère pour cause de conditions de travail périlleuses et en raison des salaires de misère.

Ce contexte tumultueux engendré par les souffrances de la population venait d’entraîner des réformes ainsi qu’une révolution structurelle née de l’intérieur et étrangère à toute influence venue de l’extérieur. De plus, le portrait que la série dresse de Parvus suggère également que des Juifs de l’extérieur manipulaient les révolutionnaires. Ce scénario minimise le rôle des Russes lambda dans la révolution de 1917, en particulier le rôle des valeureuses femmes qui, sur les lignes de front, agirent «plus bravement que les hommes», pour reprendre les mots utilisés par le vrai Trotski.

Faire porter le chapeau à Trotski

Les implications de ce discours révisionniste sont évidentes pour notre époque: il laisse entendre que la destinée de la Russie a toujours été au cœur des projets des puissances étrangères. Et il sous-entend aussi que, si les dirigeants russes fourvoyés n’avaient pas accepté de leur servir de pions, le bain de sang et les conflits civils de la révolution auraient pu être en grande partie évités.

Mais la série cache aussi un message plus subtil, qui tourne autour des intentions personnelles de Trotski, et de son caractère meurtrier. La narration s’articule autour d’une succession d’entretiens controversés entre le célèbre révolutionnaire, qui, alors au crépuscule de sa vie, vit en exil à Mexico, et un jeune journaliste prénommé Jackson. Ce dernier avoue qu’il est un fervent admirateur de Staline, le grand rival de Trotski.

Le personnage de Jackson, en pleine discussion avec Trotski | Capture d'écran Netflix

Jackson s’en prend à Trotski, l’accusant d’avoir adopté les tactiques du principe «la fin justifie les moyens». Lors d’un flashback, un Staline incertain s’oppose d’abord au rétablissement de la peine de mort, avant de changer d’avis, convaincu par Trotski. Cette scène laisse donc entendre que, sans Trotski, les purges de Staline auraient pu ne pas avoir lieu. Une autre scène laisse penser que c’est Trotski, et non Lénine, qui aurait été responsable de la mort du tsar et de sa famille. Pourtant, lorsque Maxime Gorki en personne plaida en faveur des Romanov, ce fut bien Lénine qui lança le célèbre: «La révolution n’a pas besoin d’historiens». Ainsi, Trotski est, d’une certaine manière, rendu responsable du coût sanglant, en nombre de vies russes, de la révolution, des purges et de la perte de territoire qui a suivi la chute de l’Empire, en 1917 puis, finalement, en 1991.

Au service de la mythologie Poutine

Faire porter le chapeau à Trotski sert deux objectifs. Le premier est de faire un geste à l’attention des partisans du Parti communiste moderne qui a encore une grande influence à l’intérieur de la Russie. Cette stratégie permet de décharger Lénine d’un peu de responsabilité (dans un pays renaît l’amour des citoyennes et des citoyens pour le tsar et sa famille) et encense Staline en faisant, fort à propos, un bouc émissaire de l’homme qui fut autrefois le principal rival politique et philosophique du dictateur. Elle sert également à faire entrer les trois dirigeants (Nicolas II, Lénine et Staline) dans le cadre étincelant que le président Vladimir Poutine a créé pour envelopper les mythes de grandeur de la Russie actuelle. C’est un retour au statut de grande puissance de la Russie d’antan, abandonnant derrière elle un passé sombre.

Les auteurs ont l'air de sous-entendre que l’antisémitisme était la position tacite de Lénine sur la question juive, alors que la réalité historique dit exactement le contraire.

La série présente une autre inexactitude historique particulièrement monumentale. Dans plusieurs épisodes, une kyrielle d’injures antisémites sont lâchées, la famille de Trotski étant juive. Si l’antisémitisme était sans aucun doute très répandu en Russie à l’époque (il est encore loin d’être rare aujourd’hui), le déluge d’insultes semble gratuit. Les auteurs ont l'air de sous-entendre que l’antisémitisme était la position tacite de Lénine sur la question juive, alors que la réalité historique dit exactement le contraire. Lénine était en réalité farouchement opposé à l’antisémitisme, y compris comme outil de propagande.

La morale (paranoïaque) de l'histoire

Quelle est la morale de l’histoire racontée par Channel 1? Tout d’abord que des puissances étrangères manœuvrent en coulisses derrière les étoiles montantes de la politique russe. Ensuite, que la révolution a un prix, qui se paie en vies humaines, en territoires et en prestige mondial. Pour le dire autrement, Trotsky semble repeindre la mère de toutes les révolutions de couleur en message de prévention à l’attention des jeunes générations.

Les parallèles avec la Russie d’aujourd’hui sont évidents. Le Kremlin accuse souvent les opposants politiques, tels qu’Alexeï Navalny, d’être des agents à la solde de puissances étrangères. Boris Nemtsov, opposant farouche à Vladimir Poutine et partisan déclaré de la Révolution orange en Ukraine, fut assassiné en 2015 à quelques pas seulement du Kremlin. Des groupes proches de Poutine avaient laissé entendre que Nemtsov avait été manipulé par ses «soutiens américains».

La peur d’une révolution n’est jamais loin de l’esprit de Poutine, car il a lui-même assisté à d’autres révolutions de couleur modernes dans les anciens États soviétiques après la chute de l’URSS. En outre, le discours officiel est désormais que ces révolutions n’étaient pas endémiques à l’Union, mais qu’elles trouvaient leurs origines en Occident. Les actions de Vladimir Poutine montrent clairement qu’il pense qu’une Russie stable, redoutée par ses voisins, est le meilleur moyen d’assurer son avenir. Mais, afin de permettre à la Russie de retrouver son statut de grande puissance internationale, de regagner un empire perdu, l’État n’hésite pas à faire sien le vieil adage évoqué plus haut selon lequel «la fin justifie les moyens».

Trotski n’était pas un saint –il a défendu et mis en pratique la terreur contre les opposantes et opposants du régime, et a violemment réprimé les soulèvements populaires qui ne convenaient pas à la ligne du parti. Mais, si vous cherchez à voir une «biographie épique» pour savoir quel homme politique il était vraiment, mieux vaut sans doute chercher ailleurs.

Cet article a initialement été publié sur le site Foreign Policy.

Nicole M. Ford

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