Médias / Sciences

Non, il n'y a pas de lien avéré entre pornographie et violences sexuelles

Temps de lecture : 4 min

Il serait (peut-être) temps d'arrêter (enfin) de véhiculer cette idée reçue.

irony | Anthony Easton via Flickr CC License by
irony | Anthony Easton via Flickr CC License by

Dans le documentaire Ted Bundy: Autoportrait d'un tueur, actuellement disponible sur Netflix, la trentaine de kidnappings, viols, meurtres et autres actes de barbarie commis par le tueur en série sont explicitement présentés comme une réaction à la révolution sexuelle qui battait son plein à l'époque de ces méfaits, ainsi qu'au goût immodéré de Bundy pour les contenus pornographiques.

De son propre aveu (de fait, le film est construit autour d'un long entretien mené par le journaliste Stephen Michaud alors que Bundy attendait son exécution dans le couloir de la mort), ses crimes auraient fonctionné comme une sorte de purge d'un trop plein sexuel, une soupape de décompression face à la libéralisation des mœurs et un accès trop facile à des images «déviantes», notamment au moment de sa puberté.

Si Ted Bundy était un personnage hors norme, son propos tient depuis longtemps de l'idée reçue. Car comment ne pas croire évident le lien de causalité entre visionnage d'images pornographiques et violences sexuelles? Comment ne pas comprendre que des religieux extrémistes et des féministes radicales aient pu s'allier pour pourfendre la diffusion et la consommation de contenus sexuellement explicites, traduction d'un vice pour les uns diabolique et pour les autres patriarcal?

Pas de lien objectif

Comme souvent avec les idées reçues, les faits susceptibles d'étayer cette opinion sont pour le moins évanescents. Et, à l'inverse, les études scientifiques permettant de l'invalider toujours plus solides et nombreuses. Dernière en date, la première analyse systématique de la littérature effectuée par Emily Mellor et Simon Duff, spécialistes en psychologie criminelle à l'université de Nottingham (Royaume-Uni), en passe d'être publiée dans Aggression and Violent Behavior, revue spécialisée dans ce genre d'état de l'art.

Ses conclusions? Qu'il n'existe pas de «relation consistante» entre exposition à la pornographie et criminalité sexuelle. Que les principales théories justifiant d'un tel lien semblent souffrir d'un défaut de validité empirique. Et que les définitions de «la pornographie» sur lesquelles sont fondées les recherches sur le sujet sont bien trop incohérentes pour prétendre mesurer quoi que ce soit d'une manière un tant soit peu objective.

Avant d'en arriver là, Mellor et Duff ont passé au crible huit bases de données scientifiques pour en extraire un premier échantillon de 189 études. Ensuite, par des critères de tri standardisés, le tandem l'a réduit à vingt-et-un travaux impliquant un total de 4.800 hommes adultes criminels et délinquants sexuels (violeurs, pédocriminels et exhibitionnistes) vivant aux États-Unis, au Canada, au Royaume-Uni, en France, aux Pays-Bas et à Singapour. Malgré cela, Mellor et Duff font remarquer que les études sélectionnées souffrent pour beaucoup de différents biais (échantillonnage, représentativité, attrition, etc.) et qu'une seule d'entre elles est conforme aux normes basiques de solidité statistique, à savoir la mention d'une taille d'effet et/ou d'une analyse de puissance.

En d'autres termes, même la crème de la crème des études sur les liens entre consommation de pornographie et criminalité sexuelle est super faiblarde sur un plan scientifique. Cela pourrait être suffisant pour fermer le ban. Mais détaillons tout de même un peu les choses.

Quid, tout d'abord, de la consommation de pornographie avant que le crime ou le délit ait été commis? Sur les dix études portant sur cette question, cinq observent que les hommes concernés auraient en réalité consommé moins de pornographie que la moyenne de leurs congénères. Trois études analysant plus précisément le type de criminalité sexuelle impliquée observent que les pédocriminels ont consommé davantage de pornographie que la moyenne durant leur enfance (mais pas durant leur adolescence). Une étude observe une consommation plus importante que la moyenne, et une autre ne trouve aucune différence entre les criminels/délinquants sexuels et leurs groupes de contrôle eu égard à la quantité de pornographie consommée à l'âge adulte. Un consensus qui fait dire à Mellor et Duff qu'il «n'y a pas de relation» entre exposition précoce à la pornographie et criminalité sexuelle et qu'une telle exposition précoce «n'est pas un facteur de risque de criminalité sexuelle».

Ensuite, Mellor et Duff s'attardent sur d'éventuels liens immédiats entre consommation de pornographie et criminalité sexuelle –le type qui s'en irait violer fissa juste après avoir vu un porno. Sur les cinq études suivant cet angle, quatre tombent sur une minorité de violeurs répondant à ce portrait-robot, dont certaines faisant encore le distinguo entre viols d'adultes et viols d'enfants. Les pédocriminels semblent en effet plus susceptibles (53% contre 33% dans une de ces études) de dire que la pornographie les a directement incités à violer. Conclusion de Mellor et Duff: «Il n'y a pas de relation cohérente entre exposition à la pornographie et criminalité peu de temps après cette exposition».

Concernant la consommation de pornographie durant le crime ou le délit sexuel, trois études analysent cette question. Il en ressort que cet usage est plus courant chez les pédocriminels que chez les violeurs et agresseurs d'adultes.

Ni transfert d'excitation, ni apprentissage social

Vient enfin l'élément sans doute le plus intéressant de la revue de Mellor et Duff: les liens entre pornographie et gravité de l'acte commis. Au total, les six études analysées observent une corrélation négative, ce qui veut dire que plus les délinquants et criminels déclarent avoir été exposés à des images sexuellement explicites avant leurs méfaits, moins ces derniers sont violents. En particulier, c'est là que les actes comportent le moins de pénétration, de coercition et de sadisme.

D'un point de vue plus conceptuel, deux théories ressortent lessivées de l'examen de Mellor et Duff. D'abord la théorie du transfert d'excitation, formulée principalement par Dolf Zillmann, qui statue sur le fait que voir du porno étant sexuellement excitant, cette excitation incite à rechercher une gratification sexuelle à tout prix. Ensuite la théorie de l'apprentissage social, plus proche de l'orthodoxie féministe, et estimant que les individus sexuellement agressifs le sont parce qu'ils en ont vu d'autres l'être, en particulier dans des contenus pornographiques. Pour le très poli duo de scientifiques, ces deux théories «pourraient ne pas être valides» pour déterminer les risques criminogènes de la pornographie.

Je ne sais pas si vous êtes optimiste (moi pas), mais quelque chose me dit que l'idée d'un lien «évident» entre porno et violences sexuelles continuera encore longtemps à coloniser les esprits, qu'importe les remises en question, les contradictions et les démentis. Mais après tout, n'est-ce pas là le propre d'une idée reçue?

Peggy Sastre Auteur et traductrice

Newsletters

Dame Ann Leslie, première femme journaliste de terrain dans l'histoire du Royaume-Uni

Dame Ann Leslie, première femme journaliste de terrain dans l'histoire du Royaume-Uni

Légende du grand reportage, elle a rencontré tous les leaders politiques importants du XXe siècle et décroché des interviews dans les pays réputés les plus fermés au monde.

Titaÿna, grande reporter, aventurière et libre avant tout

Titaÿna, grande reporter, aventurière et libre avant tout

Accidents d'avion, conflits avec les rédactions, interview d'Hitler… Dans les années 1930, Élisabeth Sauvy n'a laissé personne indifférent.

Les meilleures séries sont les plus courtes

Les meilleures séries sont les plus courtes

Nous sommes de plus en plus incapables de laisser une excellente série se terminer, et ce n'est vraiment pas une bonne chose.

Newsletters