Monde

Turquie, le salaire de la peur

Temps de lecture : 4 min

Au début des années 2000, les camionneurs turcs qui ravitaillaient l'armée américaine le faisaient au péril de leur vie.

Des camions à la frontière turco-irakienne, le 16 février 2003. | Mehdi Fedouach / AFP
Des camions à la frontière turco-irakienne, le 16 février 2003. | Mehdi Fedouach / AFP

«La seule manière de raconter une histoire consiste à revenir encore et encore sur les même lieux», recommande le photographe franco-brésilien Sebastião Salgado. Pour comprendre ce qui se passe en Turquie aujourd'hui, l'un des chemins consiste en effet à réécouter ce que certains personnages disaient hier puis regarder ce qu'ils sont devenus. C'est le voyage que propose le livre de notre collaboratrice Ariane Bonzon, Turquie, l'heure de vérité, aux édition Empreintes. Une quarantaine de récits façonnés à partir de ses archives, reportages et notes personnelles recueillies entre 1997 et 2018. En voici un extrait (les intertitres sont de la rédaction).

Hatay (sud de la Turquie), septembre 2004. Zeynel Abidin avait 22 ans. Il vivait au sud de la Turquie, non loin d’Hatay, et venait tout juste de commencer à travailler en Irak. Mais c’est son corps mutilé qui est revenu au village, entre quatre planches de mauvais pin, péniblement vissées les unes aux autres. Le cercueil est disposé à l’ombre de la tonnelle de plastique ondulé, sous laquelle le village s’est réuni. Le couvercle, entrouvert, laisse apercevoir le corps du jeune homme. Collée au cercueil, une femme regarde à l’intérieur, puis, les yeux révulsés par l’horreur, elle se redresse et fait un geste de la main sur son cou pour signifier que le jeune homme a eu la gorge tranchée.

Turc d’origine arabe, comme un grand nombre de camionneurs de la région, Zeynel ravitaillait l’armée américaine déployée en Irak depuis le 20 mars 2003. «Il était allé là-bas pour gagner de quoi nourrir sa famille. Mais à la place de l’argent, c’est son cercueil qui nous a été renvoyé», se désole un employé municipal, selon lequel, à Hatay, «beaucoup de familles vivent la même chose. Elles savent que leur fils ne rentrera pas vivant». Les prises d’otages se sont multipliées ces derniers mois. Les ravisseurs djihadistes irakiens exigent de la Turquie qu’elle stoppe immédiatement toute livraison aux Américains et font pression en égorgeant leurs captifs. Que ces derniers soient eux aussi arabes et sunnites n’y change rien. «Je veux qu’on recouvre son cercueil du drapeau turc», réclame le père de Zeynel. Le rouge sang de l’emblème, son étoile et son croissant, agissent comme un baume sur l’insupportable douleur et angoisse d’une famille qui perd l’un des bras qui la nourrit.

«Parfois, on y va en comptant sur Allah. On risque la mort»

Faute d’escorte militaire suffisante, certains transporteurs ont décidé d’arrêter les convois vers l’Irak. Mais dans la région, ce commerce fait vivre plusieurs milliers de personnes. Lourdement endettés pour acheter leur camion, les chauffeurs partent là-bas la peur au ventre: «Parfois, on y va en comptant sur Allah. On risque la mort», explique un père de onze enfants. Outre les arabes d’Hatay, comme Zeynel Abidin, la plupart sont des Kurdes de Turquie. Au nord de l’Irak, au Kurdistan irakien, ils sont bien accueillis par leurs cousins kurdes. Mais plus au sud, c’est une autre histoire, comme le raconte l’un de ces camionneurs. «Nous sommes partis à deux camions, ils ont ouvert le feu. Ils ont essayé de nous barrer la route, mais nous ne nous sommes pas laissé faire. Ils ne pouvaient donc rien faire d’autre que de nous tirer dessus. Nous avons eu trois pneus éclatés». L’expert de l’assurance confirme une recrudescence des attaques, en plein jour parfois. Si les camions sont assurés, ce n’est pas le cas des chauffeurs qui gagnent l’équivalent de 350 euros par mois: le salaire de la peur.

Zeynel a été enterré, accompagné par tous les hommes du village tandis que, dans une localité voisine, Mithat Civi est de retour, vivant. Il a eu plus de chance que son jeune collègue. Ses ravisseurs l’ont relâché après que son patron a annoncé qu’il stoppait ses opérations en Irak. «Les camionneurs turcs ne doivent plus ravitailler les Américains, selon Mithat Civi. Les convois sont devenus une cible et les camionneurs sont tués. D’ailleurs, je veux remercier mon patron pour son aide. Que Dieu le garde!», s’exclame celui qui est fêté comme un héros. Tout juste libéré, l’ancien otage ne critique pas ses ravisseurs djihadistes mais les soldats américains. Ce sont eux qu’il faut blâmer, dit-il, car «ils ont refusé de m’escorter, moi et mon camion, sur 5 kilomètres, et leur attitude aurait pu m’être fatale». Le gouvernement islamo-conservateur turc fait profil bas. Et n’agit en rien pour ses ressortissants. Le Parlement d’Ankara a pourtant autorisé l’armée turque à mener des opérations en territoire irakien. Mais celle-ci ne fait pas sa priorité de la sécurité des camionneurs qui ravitaillent l’allié américain.

80 camionneurs tués entre 2003 et 2004

Sans nouvelles de son gendre depuis un mois, Dend Turgut a compris qu’il ne pouvait compter que sur lui-même, alors il est parti à sa recherche en Irak. Ni la pénibilité du voyage, ni le danger n’ont fait renoncer ce vieil homme de 80 ans. Imaginait-il que son grand âge lui servirait de sésame, voire de protection? Après avoir erré de villes en villes, d’hôpitaux en morgues, Dend Turgut a retrouvé Veysi, ou plutôt son corps martyrisé. À son tour, le vieil homme a acheté une de ces boîtes de mauvais pin pour y glisser le cadavre, et puis il a convaincu un chauffeur qui revenait à vide en Turquie de l’embarquer lui et son cercueil de fortune. Ils sont arrivés au village à la nuit tombée. Comme le veut l’islam, Veysi a été inhumé au plus vite. L’atmosphère était pesante, lourde, agressive. Ce soir-là, la lune éclairait la fosse dans laquelle les hommes ont glissé le corps enveloppé d’un linceul blanc après que l’imam a récité la prière. Puis ils sont repartis, colère rentrée, maudissant Bush, l’Amérique et l’Occident.

Que sont-ils devenus? On estime à plusieurs dizaines, autour de 80, le nombre de camionneurs qui ont été égorgés entre 2003 et 2004 par les djihadistes du groupe Tawhid wal Djihad (Unicité et Jihad) mené par Abu Moussab al Zarkaoui qui fera allégeance à Al Qaïda en octobre 2004. Mais jamais ces otages n’ont fait les gros titres de la presse, ni en Turquie, ni encore moins aux États-Unis ou en Europe et plus personne n’en parle.

Ariane Bonzon Journaliste

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