Politique

Ce qui peut nous attendre après la fin du clivage gauche-droite

Temps de lecture : 5 min

L'élection du candidat En marche! en 2017 n'est que le symptôme d'une reconfiguration à long terme des forces politiques françaises.

Emmanuel Macron le 7 mai 2017 | Philippe Lopez / Pool / AFP
Emmanuel Macron le 7 mai 2017 | Philippe Lopez / Pool / AFP

On entend dire parfois, chez celles et ceux qui regrettent le temps où le fonctionnement du système politique s’organisait autour du clivage gauche-droite, que l’irruption intempestive d’Emmanuel Macron en 2017 est responsable de l’affaiblissement regrettable de ce clivage mais qu’il s’agit là d’un phénomène conjoncturel, le système partisan devant nécessairement être bipolarisé pour fonctionner correctement.

Cette vision est erronée de trois points de vue:
1. Le phénomène Macron n’est pas la cause mais à la fois le symptôme et la conséquence de l’obsolescence du clivage gauche-droite.
2. Ce clivage, qui structurait les relations entre les différents partis politiques depuis les années 1970, ne retrouvera pas, dans un avenir prévisible, sa capacité à organiser le fonctionnement du système politique.
3. Il n’est pas exclu que la décomposition-recomposition actuelle du système partisan produite par les réalignements électoraux en cours puisse déboucher sur une re-bipolarisation différente de celle qui se structurait hier autour du clivage gauche-droite.

1. Macron et l'obsolescence du clivage gauche-droite

La période qui a précédé l’élection d’Emmanuel Macron a montré que les deux grands partis de gouvernement, certes avec une intensité variable, subissaient à la fois des tensions internes croissantes et une difficulté de plus en plus grande à dominer leur propre camp. Le quinquennat Hollande avait vu le Parti socialiste s’autodétruire comme parti de gouvernement. La primaire présidentielle du PS de 2017 et ses suites avaient apporté la confirmation que les deux gauches qui le composaient étaient effectivement irréconciliables.

À droite, la primaire présidentielle de Les Républicains avait de la même manière montré que les juppéistes et les sarkozystes représentaient dorénavant deux droites très différentes. Surtout, le Front national avait réussi, dès les élections européennes de 2014, à dépasser le parti issu du gaullisme. Avant même le premier tour de 2017, la position dominante des deux grands partis qui alternaient au pouvoir depuis 1981 était clairement menacée. L’unité, à gauche comme à droite, semblait donc difficile à reconstruire.

Certes, chez Les Républicains, la victoire de François Fillon, au second tour de la primaire de 2016, aurait peut-être permis, s’il avait été élu, d’obtenir un compromis interne. Mais, à ces tendances profondes qui menaçaient l’unité du parti s’est ajoutée un «accident industriel», l’affaire Fillon, qui a gravement affaibli les chances du candidat d’arriver devant le Front national au premier tour et donc de maintenir l’unité du parti. Quelques mois plus tôt était intervenue la déclaration de candidature d’Emmanuel Macron à l’élection présidentielle après la fondation de La République en marche.

Le premier tour de la présidentielle de 2017 (voir tableau ci-dessous) a confirmé les tendances à l’œuvre. Le score du candidat socialiste est passé entre 2012 et 2017 de 28,6% à 6,4%, marquant ainsi la fin du PS comme parti dominant à gauche alors que Jean-Luc Mélenchon, le candidat de La France insoumise (Front de gauche en 2012), grimpait de 11,1 à 19,6%. Le score du candidat UMP/Les Républicains a baissé dans le même temps de 27,2 à 20% tandis que celui de la candidate du Front national progressait de 17,9 à 21,3%. Ces scores confirmaient la fin à la domination de Les Républicains sur la droite. Les deux partis de gouvernement ont ainsi été absents du second tour.

L’observation des itinéraires de vote entre les premiers tours de 2012 et 2017 montre que la nouvelle configuration des candidatures due à la présence d’Emmanuel Macron et la crise des deux partis de gouvernement ont permis aux tendances centrifuges latentes au sein des électorats de ces deux partis de s’exprimer électoralement. L’enquête électorale du Cevipof/Ipsos de 2017 mesure l’ampleur des changements électoraux individuels entre les deux élections.

Résultats des élections présidentielles de 2012 et 2017 et intentions de vote pour la présidentielle de 2022 | Ifop, février 2019

À gauche, l’électorat Hollande de 2012 se répartissait ainsi en 2017: 15% pour Hamon, 46% pour Macron et 26% pour Mélenchon. À droite, en 2017, 57% seulement des électeurs et électrices de Sarkozy de 2012 ont voté pour François Fillon, 16,8% pour Macron et 15,7% pour Le Pen. Bien que d’ampleur différente, l’éclatement des électorats des deux grands partis de 2012 est patent. Le score d’Emmanuel Macron n’est pas un accident mais la traduction des réalignements électoraux en cours.

2. Un clivage gauche-droite rejeté par l'électorat

La lecture des intentions de vote à la prochaine élection présidentielle, mesurées par l’Ifop en février 2019, confirme la poursuite des réalignements électoraux observés en 2017. À gauche, tandis que le candidat socialiste obtiendrait 3% des intentions de vote, Macron atteindrait 30% (+6,2%) et Mélenchon 12% (-7,6%). Les électeurs et électrices de Hamon en 2017 se répartissent ainsi en 2019: Faure (PS) 23%, Hamon 43%, Macron 11%, Jadot (EELV) 9% et Mélenchon 5%. Il s’agit là d’une véritable désintégration de l’électorat socialiste.

Si l’effondrement du PS s’est produit à l’occasion de l’élection présidentielle de 2017, celui de Les Républicains semble devoir se produire à l’occasion de la prochaine présidentielle rendant ainsi, selon un tempo différent, parfaitement symétriques les marginalisations des deux grands électorats de jadis. Tandis que Wauquiez obtiendrait 8% soit 11,9 points de moins que Fillon, Le Pen obtiendrait 27% (+5,7 points). Entre 2017 et 2019, la fuite de l’électorat de Les Républicains vers Macron et le Pen semble donc se poursuivre: 34% seulement des électeurs et électrices de Fillon choisiraient Wauquiez mais 40% Macron et 12% Le Pen. Ainsi, entre 2012 et 2019, les électorats des deux anciens partis de gouvernement seraient passés ensemble de 55,8% à 11%.

Dans ces conditions, le rétablissement du clivage gauche-droite semble extrêmement improbable, d’autant que Mélenchon et Le Pen, qui dominent largement les deux anciens partis de gouvernement, ont ouvertement rejeté ce clivage et que la portion de l’électorat qui choisit les candidats des partis se situant encore par rapport au clivage gauche-droite représente aujourd’hui au mieux un quart des électeurs et électrices. Ceux qui reprochent à Macron d’avoir cassé le système qui leur fournissait des repères bien établis ont donc tort de lui faire porter la responsabilité de son effondrement.

3. Une nouvelle rebipolarisation?

Il est encore trop tôt pour savoir si le système partisan en cours de refondation s’orientera vers une bipolarisation nouvelle dont les deux pôles seraient La République en marche et le Rassemblement national. Mais certains éléments du sondage vont cependant dans ce sens. En effet non seulement les deux anciens finalistes de 2017 ont de bonnes chances de rejouer la finale de la prochaine élection présidentielle, mais encore, leurs scores additionnés passeraient au premier tour de 45,1% en 2017 à 57% demain. Il n’est donc pas impossible que se refonde un bipartisme imparfait qui ne serait plus structuré par le clivage gauche-droite.

Celles et ceux qui pensent que le bon fonctionnement de notre système politique exige l’existence d’un système partisan bipolarisé devraient, dans une telle situation, tenter de s’adapter à la configuration nouvelle plutôt que tenter de ressusciter l’ancienne. Nos institutions, en faisant de la présidentielle l’élection majeure et en organisant un deuxième tour où ne peuvent se présenter que les deux candidats arrivés en tête du premier ne semblent donc pas, malgré la crise actuelle, gravement menacées. Elles continuent d’encadrer le fonctionnement de notre système politique. La crise politique qui secoue ce système n’est pas d’abord une crise des institutions mais une crise des partis politiques. C’est dans leur renouvellement que l’on doit rechercher sa résolution et non dans une réforme profonde de la Constitution de la Ve République, même si celle-ci peut nécessiter quelques changements.

Gérard Grunberg Directeur de recherche émérite au Centre d'études européennes (CEE) de Sciences Po

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