Égalités / Société

Un coup de blush pour abolir les genres

Temps de lecture : 4 min

Alexis s'est rendu au lycée maquillé: un outrage à la masculinité qui masque à peine le soupçon d'homosexualité, selon la direction de l'établissement d'Albi, certains élèves et leurs parents.

Alexis, lycéen d’Albi, a été convoqué par la direction de son établissement à cause de son maquillage. | Capture d'écran via YouTube
Alexis, lycéen d’Albi, a été convoqué par la direction de son établissement à cause de son maquillage. | Capture d'écran via YouTube

Dans mon lycée, il y avait des garçons qui se maquillaient. Ils portaient des chaussures dénommées «écrasemerde» et se faisaient des traits de khôl autour des yeux. Bref, ils étaient gothiques. Je ne crois pas que cela ait jamais posé de problème. Peut-être précisément parce qu’ils étaient des gothiques et que, de fait, leur maquillage ne brouillait aucun repère: il les étiquettait dans une catégorie assez clairement identifiée (même si je n’ai jamais vraiment compris quelle était leur philosophie). Sans doute aussi parce qu’on vivait à une époque qui n’était pas rongée par l’angoisse débile de voir disparaître les marqueurs de genre.

Lipstick for the men (comme dit la chanson)

Le cas d’Alexis, le lycéen d’Albi convoqué par son établissement pour lui demander d’adopter un maquillage plus léger, est différent.



Son maquillage n’est rien d’autre qu’une marque de liberté, il ne le limite pas à un genre, il l’ouvre à la fluidité. Quand j’ai vu la photo d’Alexis apparaître sur mes réseaux la première fois, c’était une de ses amies de lycée qui l’avait postée. Dans les commentaires en-dessous, certains l’insultaient, comme on pouvait malheureusement s'y attendre, d’autres se voulaient gentils parce que, en gros, il avait le droit de vivre son homosexualité comme il le voulait. L'amie en question avait alors répondu qu’elle ne voyait pas ce qui leur permettait d’en déduire qu’il était gay. Et c’est effectivement ce que dit Alexis dans cette interview. Pourquoi un homme hétéro ne pourrait pas se maquiller?

Son maquillage est une manière de s’inventer lui, et seulement lui, en tant qu’individu. L’adolescence, c’est quand même l’âge où on recopie des citations comme «devenir ce que je me sens être profondément» (Oscar Wilde). Ce qui est le plus à déplorer, c’est sans doute qu’avec le temps on finit par rentrer dans le moule des attentes sociales, pas qu’on a essayé de s’inventer librement à 17 ans.

Le maquillage XY, du marqueur social au marqueur identitaire

En France, les nobles se sont maquillés pendant longtemps –à peu près du Moyen Âge jusqu’à la Révolution de 1789. Au début, il fallait s’éclaircir le teint pour bien montrer qu’on avait une vie différente de ces gueux à la peau tannée par le travail aux champs et, avec le temps, on a sophistiqué ça à coup de rouge à lèvres et de mouche. Mais voilà: à partir de 1789, arborer le maquillage de l’Ancien Régime, ce n’était plus trop tendance. Brusquement, les hommes ont totalement cessé de se maquiller (et même le maquillage des femmes s’est considérablement allégé). Or le XIXe siècle est la grande période de marquage des différences de genre. Nous en sommes les descendants directs, comme le montre la réaction du lycée d’Albi.

Les membres de la direction ne lui demandent pas de cesser de se maquiller mais de se maquiller plus légèrement pour protéger la sensibilité des élèves plus jeunes, comme cette petite dont la mère est venue se plaindre que sa progéniture soit exposée à un spectacle aussi horrifiant: un garçon avec un trait d’eyeliner. Ils auraient pu expliquer posément à la mère que les élèves étaient libres de leur apparence physique et que si cela choquait sa fille, il était sans doute temps d’avoir une discussion avec elle. Ils auraient ensuite pu glisser un mot à Alexis pour l’encourager à exercer sa liberté, l’assurant ainsi que les adultes de l’institution étaient de son côté. À la place, Alexis a été convoqué et recadré. Son maquillage, qui était un pur choix personnel, est devenu brusquement un symbole politique, une provocation.

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Rayer la masculinité d'un trait d'eyeliner?

J’en viens encore une fois à la même conclusion: faut-il que leur masculinité soit bien fragile pour qu’un trait d’eyeliner suffise à l’ébranler? On nous rabâche que les garçons sont comme ci et comme ça (bagarreurs, puissants, virils, violents), que c’est dans la nature et qu’on ne peut rien y faire, mais attention: au moindre coup de blush, c’est l’édifice social et les structures mêmes de la nature qui vont s’effondrer et entraîner la fin de toute civilisation. Ça devient paradoxal, leur truc. À un moment, il va falloir se mettre au clair: soit les garçons resteront toujours des garçons parce que c’est la nature –et alors vous n’avez aucune inquiétude à avoir s’ils se mettent du rouge à lèvres; soit il n’existe pas d’identité naturelle rigide, tout est fluide et alors ils ne font que jouer avec cette fluidité.

En aucun cas il n’y a de drame, en dehors des petits stéréotypes étriqués qui révèlent avant tout une homophobie plus ou moins latente. Ces gens, ceux qui n’aiment pas les garçons fardés, devront un jour admettre que ce qui leur pose vraiment problème, ce n’est pas que des garçons mettent du mascara, mais que des garçons s'aiment et couchent ensemble.

Comme dans un happy end digne d’une série pour ados, d’autres élèves du lycée ont décidé de soutenir Alexis et sont venus en cours maquillés. J’ai envie de crier: «Alleluja!» Bénissez cette nouvelle génération! Et je pense qu’en l’occurrence, en organisant une action coordonnée, ils mériteraient amplement que l’établissement leur file un 20/20 en éducation civique.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

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