Boire & manger / Société

Aux États-Unis, les «vrais mecs» ont une dent contre la quiche

Temps de lecture : 6 min

Le plat français est détesté par les masculinistes américains, la faute à une mauvaise interprétation d'un livre de 1982.

«La quiche est victime d’un délit de sale gueule et de French bashing.» | James Harris via Unsplash
«La quiche est victime d’un délit de sale gueule et de French bashing.» | James Harris via Unsplash

Cet article est publié en partenariat avec l'hebdomadaire Stylist, distribué gratuitement à Paris et dans une dizaine de grandes villes de France. Pour accéder à l'intégralité du numéro en ligne, c'est par ici.

«Les vraies gens mangent de la quiche»: le 21 novembre dernier, cette ferme affirmation ne venait pas d’un communiqué émis par le Syndicat national de défense et de promotion de l’authentique quiche lorraine (qui compte quelque 250 adeptes sur Facebook), mais de Gabrielle Hamilton, la cheffe américaine du restaurant new-yorkais Prune, qui exprimait dans les pages du journal New York Times sa volonté de redorer le blason de ce plat bien de chez nous.

Selon elle, notre bonne vieille tarte salée se tape une mauvaise réputation sur le territoire américain depuis 1982, année de la parution de Real Men Don’t Eat Quiche. Ce livre satirique s’est amusé à répertorier tous les stéréotypes du mâle moderne des années fric, diabolisant cette pauvre quiche, parangon de la féminité, qui annihilerait toute masculinité et virilité.

Initialement pensé comme une bonne grosse blague, Real Men Don’t Eat Quiche deviendra le livre de chevet de toute une génération de machos convaincus que le féminisme aura leur peau (de couilles).

On vous raconte la petite histoire de ce plat venu de Lorraine qui a pris les femmes pour des grosses tartes et déchaîné les passions misogynes outre-Atlantique.

«Potlucks» féministes

Quel est le point commun entre la quiche lorraine et feu Pepe the Frog, cette grenouille-mème que son créateur a décidé d’éliminer car elle était devenue la mascotte de l’alt-right américaine? Toutes deux ont vu leur destin leur échapper et un shitstorm qu’elles n’avaient pas vu venir s’abattre sur elles.

Il est clair que personne ne se serait douté que le plat préféré du duc Charles III de Lorraine, qui squattait sa table à la fin du XVIe siècle et tire son nom de l’allemand kuchen («gâteau»), allait avoir une carrière mouvementée aux États-Unis.

En France, la quiche n’a jamais vraiment connu de pics de notoriété, cantonnée aux cantines scolaires et aux rayons surgelés des supermarchés, tout juste bonne à faire l’objet d’une blague potache dans le film La Classe américaine en 1993 –«C’est Peter, il a bouché les waters à cause de la ouiche lorraine».

Mais à l’instar de Line Renaud, celle-ci a connu un moment de gloire aux États-Unis (et pas qu’à Vegas), où elle s’est exportée dès les années 1960. Une success story qui s’explique par la passion dévorante du peuple américain pour tout ce qui est tarte –les fameuses pies– et qui vaudra même à notre quiche lorraine d’y célébrer son jour national tous les 20 mai.

Son French accent a réussi à séduire la ménagère américaine, persuadée d’avoir cédé au nouveau chic culinaire français. Au point d’être de toutes les réunions Tupperware, où les femmes parlent chiffons… Jusqu’à gagner en consistance dans les années 1970, son âge d’or aux Amériques, quand ces réunions vont muer en meetings où l’on parle émancipation et droits des femmes.

Comme l’explique la productrice de documentaires et autrice Libby O’Connell dans son livre The American Plate: A Culinary History in 100 Bites paru en 2014: «En étant constamment présente aux meetings et potluck suppers [rassemblement où chaque convive apporte un plat, ndlr] où les femmes parlaient de genre et d’égalité, la quiche a ravitaillé le féminisme dans les années 1970.» Who run the world à l’époque? Notre bonne vieille quiche, devenue le plat-totem des féministes américaines, par le plus grand des hasards («au bon moment et au bon endroit»).

Mais cet amour inconditionnel ne durera qu’une décennie, peut-on lire dans American Pop: Popular Culture Decade by Decade de Bob Batchelor (2008), puisque «le plat le plus dénigré des années 1980 est sans aucun doute la quiche […], qui a poussé les hommes à se remettre en question et à penser à deux fois avant de passer commande au restaurant». Les hommes se cachent-ils pour se nourrir?

Mangeur de quiche

C’est Real Men Don’t Eat Quiche qui va mettre le feu au torchon, en 1982. Bien que parodiant la société patriarcale et les codes de virilité et de masculinité archaïques, le livre écrit par l’humoriste Bruce Feirstein va être pris au pied de la lettre par des macho macho men –«YMCA», vous l’avez?– bas du front, «sûrement du genre à ne s’être arrêtés qu’à la lecture du titre du bouquin», ironise la journaliste Nora Bouazzouni, autrice de Faiminisme.

«Il faut restituer le contexte: après les années 1970 marquées par des avancées féministes, la décennie des années 1980 sera marquée par un backlash [«retour de bâton», comme l’explique Susan Faludi dans son essai du même nom, ndlr]. C’est l’adulation des mâles alpha testostéronés comme les Stallone, Schwarzy, Willis, ce sont les années fric où l’on doit montrer son ambition, où les États-Unis sont dans une démonstration de puissance. Ce sont les années du président Ronald Reagan!» –soit un acteur de seconde zone qui s’était illustré dans des westerns à Hollywood.

C’est ce genre de symboles de l’Americana brute de décoffrage que sert à longueur de pages Real Men Don’t Eat Quiche, justement pour souligner l’absurdité de ces role models: «Les hommes américains perdent les pédales aujourd’hui... Il fut un temps où cette nation était faite de vrais hommes comme Ernest Hemingway. Le genre d’homme qui pouvait défolier une forêt entière pour faire un feu à l’heure du petit déjeuner et décimer une espèce en voie de disparition à l’heure du déjeuner.»

Mais visiblement, le second degré, c’était pas trop ça aux États-Unis dans les années 1980, et le bouquin connaît un énorme succès –amer– auprès d’un lectorat masculin conservateur, avec plus d’un million d’exemplaires vendus dans le pays et une suite, Real Men Don’t Cook Quiche, qui sera publiée dans la foulée.

Le bouquin gagne tellement en popularité auprès de ceux à qui la quiche a coupé l’appétit, que l'on va voir apparaître l’expression «quiche-eater» («mangeur de quiche»). Une manière de dénigrer le nouveau mâle moderne: le New Age Guy qui, après des années d’errances hippies et d’initiations aux végétarisme et aux fringues beaucoup trop colorées durant les années 1970, adhère aux idées féministes et progressistes.

La haine envers des quiche-eaters monte encore d’un cran, lorsque le 25 janvier 1983, l’avocate républicaine Phyllis Schlafly envoie des quiches à cinquante démocrates en faveur de la réintroduction de l’Equal Rights Amendment (ERA), la veille d’un débat tenu au Sénat américain. Parmi les heureux élus, un certain Joe Biden, qui n’aura aucun mal à finir la sienne –aux fruits de mer, pour la précision.

Phyllis Schlafly | Getty Images

«Il y a effectivement ce nouvel usage, “quiche-eater”, qui désigne en très résumé l’opposé du “vrai mec”, et qui cristallise des stéréotypes liés au sexe/genre», affirme la linguiste Stéphanie Pahud.

Excuse my French

En d’autres termes et pour faire simple, la quiche, ce n’est pas «big dick energy», et les «vrais mecs» («real men») vont se frotter aux quiche-eaters rompus aux codes militantistes, détournant leur slogan à leur avantage, comme se rappelle la cheffe Gabrielle Hamilton: «À l’époque, les activistes portaient des tee-shirts sur lesquels était marqué “Real Men Eat Anything”, comme ils porteraient aujourd’hui des tee-shirts avec inscrit “The Future is Female”.»

S’il y a bien une raison pour laquelle les Américains bornés et burnés détestent autant notre quiche, c’est bien à cause de ses origines. Contrairement à sa voisine italienne plus populaire, la pizza, la quiche n’a pas du tout le même capital sympathie et semble péter plus haut que son moule.

«Pour les Américains, tout ce qui est français est forcément à l’opposé de la virilité telle qu’ils la conçoivent et ils n’ont jamais vraiment compris notre sensibilité pour la cuisine, surtout à une époque où la mondialisation se traduit par le boom des fast-food, affirme Nora Bouazzouni. À leurs yeux, nous sommes trop précieux, délicats et sophistiqués. La quiche est victime d’un délit de sale gueule et de French bashing. Le fait d’utiliser son terme en français la rend d’autant plus pompeuse et élitiste.»

Pourtant, même en français, la quiche inspire un usage insultant, reposant sur un terreau péjoratif très fertile –celui de notre jargon culinaire, très riche en insultes désuètes–, rappelle Christine Castelain-Meunier, sociologue du féminin/masculin au CNRS: «Une quiche, c’est une personne idiote, et si le terme est féminin, son utilisation n’est pas du tout genrée. Au même titre, on peut aussi employer patate, banane, etc. Ce qui confère à la quiche une connotation péjorative, c’est son inconsistance. Et c’est cette mollesse qui inspire ce mépris des Français.»

Vous voyez le sketch des Nuls intitulé «Bande avec les mous»? Voilà ce qu’inspirent les hommes français à leurs homologues américains. «Le quiche-eater des années 1980, c’est le Flanby d’aujourd’hui [no offense, François Hollande, ndlr], rajoute Nora Bouazzouni. Bref, ce n’est pas donné à tout le monde d’exceller dans les French quiches.

Déborah Malet Journaliste

Stylist Mode, culture, beauté, société.

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