Monde

Narcotourisme, l’héritage encombrant de Pablo Escobar

Temps de lecture : 9 min

À Medellín, dans la ville du narcotrafiquant le plus célèbre du monde, les «Pablo Escobar tours» se multiplient.

À l'entrée du «quartier Pablo Escobar» | Clément Guillet
À l'entrée du «quartier Pablo Escobar» | Clément Guillet

À Medellín (Colombie)


«Je comprends les étrangers qui achètent des tee-shirts avec la tête de Pablo Escobar dessus. Moi aussi, si j’allais en Allemagne, je voudrais un tee-shirt avec la tête d’Hitler.» Sanders sourit à pleines dents lorsque je le questionne sur les produits dérivés s’inspirant du baron de la drogue. Tee-shirts, mais aussi porte-clés, café ou tasses à l'effigie du chef de cartel: on trouve de tout à Medellín. «Tout ça, c’est bon pour les étrangers», tranche-t-il.

Vingt-cinq ans après sa mort, le fantôme du plus grand trafiquant de drogue de tous les temps plane encore sur la deuxième ville de Colombie. Comme le montre le succès de la série Netflix Narcos ou le film Escobar avec Penélope Cruz et Javier Bardem, la légende d’Escobar a de beaux jours devant elle.

Chaque année, elle draine des milliers de touristes sur ses traces à Medellín. Les agences ont bien compris le filon: des dizaines d’entre elles organisent des «Pablo Escobar tours».

Mugs à l'effigie de Pablo Escobar, le 28 novembre 2018 dans une boutique de Medellín | Raul Arboleda / AFP

«Respectez notre douleur»

Je commence ce tour avec d’autres Français, Sanders est notre guide. Une montre Armani plaqué or au poignet, il est affublé d’une casquette ornée d’un écusson Medellín, comme d’autres portent des casquettes NY. Très volubile, il se décrit comme hyperactif. «Mais je ne prends pas de cocaïne!», nous précise-t-il d’emblée.

Première étape, la résidence le Monaco, dans le quartier El Poblado. Autrefois «siège social» du cartel, l’immeuble est aujourd’hui recouvert de larges panneaux. Un linceul qui rend hommage aux victimes et rappelle le lourd bilan de la lutte contre les narcotrafiquants entre 1983 et 1994: 46.612 morts, plus de 600 policiers tués, 107 personnes décédées lors de l’explosion d’un avion de ligne imputée à Escobar. Est également affiché le portrait du candidat Carlos Galán, champion de la lutte contre les cartels, assassiné en 1989 en pleine campagne présidentielle.

Vue du Monaco, le 19 décembre 2018 | Joaquin Sarmiento / AFP

«Respectez notre douleur et nos victimes, supplie l’un des panneaux. Il s’agit d’une lutte éthique pour récupérer les valeurs que la mafia nous a arrachées.» La «lutte éthique» risque d’être encore longue: devant le Monaco, des touristes font des selfies. Le 22 février 2019, pourtant, il ne devrait rester que des miettes de l'édifice. La mairie a décidé de réduire à néant ce symbole du narcotrafic.

Sanders salue au passage un autre «narcoguide» conduisant un groupe de touristes; je lui serre la main pendant que Sanders nous présente: «C’est Ricardo, il travaillait pour Escobar.» Ma main se crispe. Était-ce l’un de ses sicarios, ses tueurs à gages? «Est-ce qu’il était son chauffeur, son cuisinier ou bien l’un de ses nombreux assassins? Je ne préfère pas savoir et de toute façon, il ne répond pas à certaines questions», me glisse Sanders en haussant les épaules.

Bataille mémorielle

Deuxième étape: «la Catedral», la prison où Pablo Escobar fut incarcéré sur les hauteurs de Medellín. D’ici, on domine la ville, qui s'étend dans la vallée de La Miel et grignote les collines de ses quartiers les plus pauvres.

Le narcotrafiquant allait et venait comme il le souhaitait à l’intérieur de cette prison construite par ses soins, recevant amis et prostituées. Il y gérait son empire et y a même perpétré des meurtres, avant d’échapper à un raid de l’armée en juillet 1992.

Vue de «la Catedral», le 24 novembre 2013 | Raul Arboleda / AFP

Aujourd’hui, le terrain est occupé par une maison de retraite, dirigée par des frères bénédictins. Le bâtiment a été en grande partie détruit. Sanders avance que «70% de l’argent de l’un des hommes les plus riches du monde a été perdu. Donc les gens cherchent encore le trésor de Pablo, certains jusque dans les murs des endroits où il a vécu».

Là aussi, des panneaux. Cette fois, la mise en garde se fait plutôt accusatrice, dénonçant «l’empressement mesquin et morbide» des narcotouristes. «Ne vous laissez pas tromper, il n’existe plus rien aujourd’hui de ce qui fut à une funeste époque. S’il vous plaît, laissez-nous tranquille. Où est la culture que vous prêchez dans votre pays?» Clairement, le tourisme autour de Pablo Escobar dérange, et la curiosité macabre est pointée du doigt.

Mal à l’aise devant ces panneaux, j’interroge Sanders, qui hausse les épaules. «La mairie veut oublier l’histoire, la cacher. On a une expression, ici, pour ça: c’est comme essayer de cacher le soleil avec un doigt. C’est tellement énorme que c’est impossible. Alors pourquoi cherche-t-on à effacer l’histoire? Il vaut mieux essayer –comme on fait ici– de la raconter au plus juste. Parce qu’on a tous été marqués par ça en Colombie.»

Le combat mémoriel fait rage. Car le stigmate du narcotrafiquant entache l’image de la ville. Fin 2018, le maire Federico Gutiérrez a fait fermer le musée Pablo Escobar, tenu par Roberto Escobar, frère aîné du baron de la drogue. Avec la destruction de la résidence Monaco, c’est l’un des vestiges de la puissance passée du cartel de Medellín que le maire veut éradiquer. «Nous sommes une ville résiliente, affirme-t-il. C’est important de changer et de démolir les symboles de la terreur et du narcotrafic.»

«Nous n’allons pas nier l’histoire, nous allons la raconter comme elle est, du côté des victimes et toujours avec solidarité. Nous allons nous souvenir de cette histoire afin qu'elle ne se reproduise jamais», martèle Gutiérrez.

La mairie a annoncé qu’en 2019, le site du Monaco serait transformé en une place en l’honneur des victimes du cartel pour en faire, devant le monde entier, un «symbole de la renaissance de la ville».

«Le plus grand psychopathe du monde»

Le réalisme magique est un style littéraire qui se définit par l’introduction d’un élément irrationnel dans un univers réaliste. Comme Pablo Escobar, il est né en Colombie. Contrôlant 80% de toute la cocaïne qui entrait aux États-Unis, le narcotrafiquant est devenu la 7e fortune du monde. Exerçant son joug sur la société qu’il a ensanglanté durant deux décennies, Escobar a mis le pays à sa botte, transformant la Colombie en un narco-État, gangrené aujourd’hui encore par les cartels.

La violence et la démesure du personnage continue à fasciner. Beaucoup de touristes, en «pèlerinage Netflix», suivent les traces du parrain. Sur YouTube, les vidéos de Popeye, l’un de ses tueurs –aux 300 assassinats revendiqués–, font un carton. Au risque parfois que l’image du caïd de la drogue ne se transforme en celle d’un bandit romantique. Vingt-cinq ans plus tard, comment le peuple colombien le perçoit-il? «Pour moi, c’est simple: c’était le plus grand psychopathe du monde!», s’exclame Sanders.

Issu d’une famille aisée, il a lui-même souffert du cartel. «Plusieurs membres de ma famille ont été menacés d’enlèvement, explique le trentenaire. L'un de mes oncles a été séquestré plusieurs fois, avant d’être finalement assassiné. Pour échapper à cette violence, ma mère m’a envoyé aux États-Unis pendant plusieurs années.»

En 1990, le cartel de Medellín se lance dans une guerre ouverte contre l’État colombien. Une rançon est offerte pour chaque policier tué; des dizaines de voitures piégées explosent dans les rues de la ville. «Lors de l’une de ces explosions, je vivais à quelques pâtés de maisons, se souvient Sanders. Avec ma mère, on est allés aider des gens qui n’avaient plus de main, plus de pied. J’avais 8 ans.»

Un Robin des bois de la cocaïne?

La tombe d’Escobar et de sa famille est la prochaine étape de la visite guidée. Au fond d’un petit cimetière, sur une modeste plaque de marbre, une épitaphe: «Pablo Emilio Escobar Gaviria. Tu as été un conquistador de rêves impossibles, bien au-delà de la légende que tu symbolises aujourd’hui, peu connaissent la vraie essence de ta vie.»

Tous les jours, la tombe est fleurie et entretenue avec soin par Federico, l’un des anciens jardiniers du parrain. Il reste très élogieux et sourit doucement en parlant de «Don Pablo». Devant la sépulture du parrain, des trentenaires originaires des États-Unis se prennent en photo en faisant un V avec les doigts, avant de poster le cliché sur Facebook.

Sur la tombe de Pablo Escobar, aux jardins Montesacro d'Itagüí | Clément Guillet

Escobar avait érigé en système la terrifiante équation «Plata o plomo»: l’argent ou le plomb. Par la corruption et l’assassinat, il dominait d’une main de fer toute la société colombienne. Mais certaines personnes ont bénéficié de ses largesses. «Je comprends ceux qui, ici à Medellín, l’admirent encore, reconnaît Sanders. Regarde ce stade de foot: c’est lui qui l’a construit, comme bien d’autres.»

En bâtissant des infrastructures sportives ou des logements sociaux, Escobar cherchait à se donner une image de Robin des bois et à obtenir une assise dans les quartiers populaires, où il recrutait ses tueurs. Cette quête de reconnaissance et de pouvoir l’a même amené à être élu au Congrès. «Il a aidé ces gens, mais il en a tué des milliers d’autres, résume Sanders. Il a détruit avec les pieds ce qu’il a construit avec les mains.»

«Quartier Escobar»

«Bienvenus au quartier Pablo Escobar. Ici, on respire la paix.» Au milieu de nuages et de fleurs s’épanouit le visage moustachu du narcotrafiquant. Une grande fresque kitsch accueille les touristes au «barrio Escobar», un quartier de 17.000 âmes, perché sur les hauteurs de Medellín.

Ici, le baron de la drogue a construit des milliers de maisons, qu’il a données aux familles pauvres. Il a même fait bâtir une église avec l’argent du narcotrafic. La population continue de lui en être reconnaissante.

Dany en fait partie: «À ma famille, “Don Pablo” a donné un lot de terre pour construire la maison que nous occupons aujourd’hui. Avant, il n’y avait ici qu’une décharge.» Ce jeune de 20 ans garde un petit temple en l’honneur du narcotrafiquant. À côté d'une statue sont apposées des plaques de marbre priant Jésus de protéger «Pablo Escobar, notre bienfaiteur».

À l’intérieur, un petit musée est érigé en l’honneur du caïd. On y trouve des photos d’Escobar avec l’équipe de foot qu’il subventionnait, ou bien devant la Maison-Blanche avec son fils. «Ce sont des photos que nous a gentiment données et signées Don Roberto, le frère de Don Pablo», souligne Dany.

L’un des Français de mon groupe me demande de le prendre en photo devant le portrait d’Escobar, une fausse kalachnikov dans une main et ce qui serait le téléphone satellite du narcotrafiquant dans l'autre. «Ce sera une photo qui va valoir de l’or sur Instagram!», sourit-il, avant de se reprendre devant le regard un peu atterré de Sanders.

Touriste en quête de likes sur Instagram | Clément Guillet

Un garage, une épicerie: plusieurs magasins affichent Pablo Escobar sur leur enseigne. Jamila est coiffeuse. Son salon, aux murs couverts de posters d’Escobar, s’appelle «El Patron», l’un des surnoms du parrain de la cocaïne. Elle vend des souvenirs à son effigie. «Moi, je l’aime beaucoup, dit-elle en souriant. Son bon côté, on le voit ici avec les gens qu’il a aidés.»

Le Français qui m’accompagne lui achète quelques stickers. «Ça ira bien sur mon frigo. Je vais prendre aussi du café “El patron”, pour ma copine.» Même mort, Escobar continue d’être au centre d’un business qui rapporte.

Vers la résilience

Avec près de quatre millions d’habitantes et habitants, Medellín est une agglomération extrêmement dynamique. Pour effacer cette image de capitale mondiale du crime, la deuxième ville de Colombie n'a de cesse de se réinventer.

Avec son système de métro aérien, de téléphériques et d’escalators publics, tout est fait pour désenclaver les quartiers pauvres perchés en haut des collines, ces favelas colombiennes.

Pour cette mutation urbaine, Medellín a obtenu le prix de la ville la plus innovante du monde en 2013. L’un de ses quartiers, la Communa 13, autrefois repère des narcos et terrain propice à la guérilla, est aujourd’hui restauré, couvert de fresques représentant le renouveau et érigé en quartier modèle –une vitrine pour la municipalité.

Pourtant, le spectre de Pablo Escobar plane toujours au-dessus de la ville. D’autant que le narcotrafic est toujours très actif en Colombie. César, un habitant, me résume l’état d'esprit local, mélange de volontarisme et de fatalisme: «Ici, les gens veulent oublier et enlever le stigmate qui associe Medellín à Pablo Escobar. Pourtant, si c’est un mauvais souvenir, c’est l’histoire. Alors, que pouvons-nous y faire? Il faut faire avec et aller de l’avant.»

Clément Guillet Médecin psychiatre et journaliste

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