Égalités / Culture

«Sodoma», de quoi ébranler la foi

Temps de lecture : 7 min

L'ouvrage de Frédéric Martel souligne les incohérences entre le discours de l’Église catholique sur l'homosexualité et la pratique de certains de ses dirigeants, notamment au Vatican.

Deux cardinaux à la basilique Saint-Pierre du Vatican, le 28 juin 2017 | Alberto Pizzoli / AFP
Deux cardinaux à la basilique Saint-Pierre du Vatican, le 28 juin 2017 | Alberto Pizzoli / AFP

Le 21 février, jour de l’ouverture au Vatican d’un sommet sur la pédophilie dans l’Église, notre collaborateur Frédéric Martel publie dans une trentaine de pays un livre sur le poids des homosexuels dans le gouvernement de l’Église.

En voici la critique par notre spécialiste Henri Tincq.

> Sodoma, enquête au cœur du Vatican, de Frédéric Martel, aux éditions Robert Laffont (632 pages, 23 euros).

Je suis bouleversé en refermant l’épais livre de Frédéric Martel, chercheur, producteur à France Culture, collaborateur de Slate.fr, dont je me flatte d’être le collègue et l’ami. Son livre révèle au monde l’omniprésence des homosexuels dans les plus hautes sphères de l’Église, chez les proches collaborateurs du pape au Vatican et à la tête des conférences nationales d’évêques. Rarement ai-je ressenti un tel malaise à la fin d’une lecture.

Le livre de Martel, intitulé Sodoma, bouscule la connaissance que je pouvais avoir de l’Église catholique par mon activité de journaliste spécialiste des religions et mes convictions personnelles de foi. Personne ne peut ignorer que l’homosexualité tient une place importante dans l’histoire deux fois millénaire de l’Église, mais aussi à l’époque moderne. Mais jamais je n’avais mesuré l’ampleur du phénomène, le niveau de responsabilité des acteurs gays du Vatican, la place de l’homosexualité dans le fonctionnement de l’institution, moins en tant que «lobby» organisé que réseau d’influence, système de références et poids dans les décisions.

Ce décalage abyssal entre le discours moral catholique sur le sexe, l’homosexualité et la pratique de certains de ses plus éminents représentants voire leur double vie vont choquer la très grande majorité des prêtres et religieux qui vivent conformément au vœu de chasteté et se consacrent à Dieu dans l’ascèse.

On se demande comment un tel dédoublement est possible de la part d’un prêtre qui le matin célèbre son Dieu à l’autel, prêche et confesse ses fidèles, et le soir se rend à des soirées mondaines entre hommes ou des saunas gays. Sans doute ces religieux sont-ils en matière de sexualité des adultes majeurs et consentants, mais il est effrayant de constater à quel point l’Église est devenue ce chef-d’œuvre d’hypocrisie.

Je suis profondément touché dans ma foi de catholique à laquelle je n’ai jamais renoncé, tant il est vrai que l'on me demande de croire d’abord au Christ et à l’Évangile plutôt qu’à son Église, institution humaine, trop humaine.

Dans les rouages de l'institution

Frédéric Martel a mené une enquête de plus de quatre ans dans tous les lieux de pouvoir catholiques. Il est lui-même homosexuel, ce qui lui a ouvert bien des portes, dit-il, au Vatican et dans la trentaine de pays où il a travaillé. Quatre ans de travail, de voyages, d’investigations minutieuses, une quantité incroyable d’interviews, de documents, d’archives consultées.

Son livre n’est pas un pamphlet écrit de manière expéditive pour démolir l’Église et ses papes –comme certains ouvrages sur Pie XII. On est ici face à un travail de fond, de longue haleine, une enquête qui brasse les époques, les continents, les événements et les hommes. Sa crédibilité vient de la connaissance dont témoigne l’auteur de la vie de l’Église, de ses rouages, des réflexes propres au milieu romain, de l’histoire récente de l’institution, de l’œuvre des derniers papes, de la doctrine catholique, des débats internes et conflits qui l’agitent.

N’ayons pas peur des mots. On est ici dans le registre des grandes enquêtes «à l’américaine», où l’auteur conduit son lectorat dans les coins les plus obscurs, les chemins les plus tortueux, les détails les plus sordides de la vie de l’Église. Il l’inonde d’informations, de faits, d’hypothèses, les pèse, les soupèse, tranche, donne des clés, des interprétations, des jugements.

Cette «somme» pléthorique, dégoulinante de faits, d’histoires vécues (ou imaginaires), d’anecdotes (réelles ou supposées), de propos rapportés m’évoque aussi –toutes proportions et révérence gardées– l’enquête de Soljenytsine sur l’enfer du goulag.

Martel démontre ici la perversité d’un autre système de pouvoir, d’une machinerie d’Église complexe, génératrice d’une morale aussi ancienne qu’écrasante. Son livre est une quête haletante et absurde à travers les rouages d’une institution ubuesque, corrompue jusqu’à la moelle, schizophrène à un niveau inimaginable, à la fois homosexuelle et homophobe, dont l’auteur nomme les tireurs de ficelles et désigne les principaux criminels.

Portraits touchants ou glaçants

Certaines personnes prendront ce livre pour un acte de transparence et de courage –c’est mon cas–, d’autres pour une œuvre de malfaisance visant une institution déjà affaiblie, vulnérable, décrite comme viciée.

Sa force repose d’abord sur une infinie galerie de portraits, touchants ou glaçants. L’auteur décrit par exemple les rapports d’«amour-amitié» entre le pape Paul VI, Jacques Maritain et Jean Guitton, retraçant ainsi l’histoire du catholicisme des années 1950-1970, des idées et comportements répandus à l’époque, à Rome comme en France.

Mais il plonge aussi dans l’histoire actuelle ou très récente avec des figures-repoussoirs: celles du cardinal américain Raymond Burke, chef des ultra-conservateurs à la Curie romaine, et du cardinal colombien Alfonso López Trujillo, le «ministre» de la famille sous Jean-Paul II, qui menait la guerre aux couples homosexuels mais était lui-même homosexuel, collaborait avec l’extrême droite et armait le bras des factions paramilitaires contre les prêtres progressistes.

Le cardinal Alfonso López Trujillo à la basilique Saint-Pierre du Vatican, le 18 avril 2005 | Marco Longari / AFP

Du cardinal italien Angelo Sodano, «Premier ministre» du pape polonais, personnage central dans ce livre, on connaissait le train de vie à Rome et ses liens coupables avec Pinochet comme nonce au Chili, moins les réseaux gays qu’il utilisait pour reprendre en main les Églises latino-américaines et la théologie de la libération.

Glaçant aussi le portrait de Marcial Maciel, fondateur mexicain des Légionnaires du Christ, soutenu jusqu’au bout par un Jean-Paul II ignorant les soupçons contre lui de pédophilie, d’addiction à la drogue, d’inceste, d’usurpation d’identité, d’abus de pouvoir et de détournement de fonds.

Terrifiants encore les réseaux de prostitution qui traverseraient le Vatican, les va-et-vient entre la gare Termini et les palais pontificaux. Martel détaille les ruses des prêtres, évêques et cardinaux romains pour approcher de jeunes prostitués mâles et jusqu’aux «migrants» protégés par le pape François.

Appel au débat

Peut-on le croire jusqu’au bout, dans ses excès, ses caricatures, ses insinuations, ses accusations sans preuves? Son livre est aussi fait de rumeurs colportées par des prêtres défroqués, des militants gays, des évêques placardisés, des journalistes qui n’en finissent pas de régler leurs comptes avec l’institution. Comment croire jusqu’au bout à l’«anneau de luxure» qu’il dépeint autour de Jean-Paul II, à la romance entre Benoît XVI et son bel assistant allemand Georg Gänswein?

Georg Gänswein et Benoît XVI, le 6 octobre 2010 sur la place Saint-Pierre, au Vatican | Vincenzo Pinto / AFP

Ce livre abonde en généralisations, en chiffres parfois exagérés, en assertions définitives tendant à faire croire que la grande majorité des monsignori de la Curie ou plus de la moitié des cent-cinquante cardinaux sont des homosexuels pratiquants. On ne peut sérieusement réduire l’histoire des deux pontificats de Jean-Paul II et de Benoît XVI, l’origine de leurs décisions, leurs documents, leurs nominations à la préférence homosexuelle, à des affaires d’attirance entre hommes, à des combats homophobes.

Il reste toutefois trois points qui, à la lecture de ce livre, bouleversent l’approche naïve de cette question dans les milieux catholiques et mériteraient d’être plus amplement débattus.

L’Église hiérarchique –le Vatican, mais pas que…– serait un lieu idéal pour des prêtres, évêques et cardinaux homosexuels qui, généralement refoulés, chercheraient une expression et une «sublimation» dans un milieu de pouvoir presque exclusivement masculin.

Pour cacher une homosexualité prohibée par les lois de l’Église, mais si répandue en son sein, la hiérarchie catholique se livrerait à une surenchère permanente dans l’homophobie. Il existerait un lien étroit entre l'homosexualité pratiquée dans ses rangs à une grande échelle et les combats acharnés que mènerait l’Église des dernières années contre cette «déviance», contre l’avancée des droits des homosexuels (alors même qu’elle se bat pour les droits humains en général), contre les unions de même sexe ou contre les moyens de prévention du virus du sida, notamment le préservatif.

L’ampleur de l’homosexualité dans l’Église, refoulée ou pratiquante, et l’hypocrisie de son discours officiel ne doivent pas être dissociées du scandale sur la place publique des prêtres pédophiles et de la question pressante posée par les lois de l’Église sur la chasteté et le célibat. La peur des évêques homosexuels d’être reconnus et dénonçés expliquerait en particulier le silence qu’ils auraient entretenu et continueraient d’entretenir sur les pratiques pédophiles de certains de leur prêtres.

Le pape François est quasiment le seul a échapper au discrédit qui vise l’Église et domine ce livre. Il est parfaitement au courant de ce qui se passe dans son entourage de la Curie et du collège des cardinaux. Il a pris la mesure du phénomène, dénonce régulièrement l’hypocrisie de certains de ses cardinaux, qu’il accuse publiquement de mener une «double vie». Ses propos sont transparents et courageux, mais quelle est sa capacité réelle de rétablir la cohérence entre le discours de l’Église et la pratique de certains de ses dirigeants?

Frédéric Martel présente François comme un pape «miséricordieux» sur la question gay, et même «gay friendly», mais devant la montée des affaires de mœurs qui secouent aujourd’hui l’Église catholique, peut-il prendre beaucoup de risques pour faire évoluer les points de vue, en particulier sur la question homosexuelle ou sur celle de la chasteté du clergé, dont chacun convient qu’elle ne peut plus tenir dans les conditions du monde actuel?

Henri Tincq Journaliste

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