Égalités / Monde

Et la Suède inventa la politique extérieure féministe

Temps de lecture : 6 min

La politique étrangère du gouvernement suédois est explicitement tournée vers l’égalité femmes-hommes. Le reste du monde ferait bien de l’imiter.

Margot Wallström, ministre suédoise des Affaires étrangères, à la tribune de l'ONU, en septembre 2017 | Jewel Samad/ AFP
Margot Wallström, ministre suédoise des Affaires étrangères, à la tribune de l'ONU, en septembre 2017 | Jewel Samad/ AFP

Le 18 janvier dernier, le parlement suédois a confirmé le Premier ministre Stefan Löfven pour un second mandat. Ce n’a pas été un retour facile: il est arrivé après quatre mois d’impasse politique —la plus longue de l’histoire de la Suède. À l’heure où son nouveau gouvernement définit son programme politique pour les quatre prochaines années, Löfven devrait veiller à ce que l’une des stratégies politiques les plus controversées de son gouvernement reste en place: sa politique extérieure féministe.

En 2014, la Suède est devenue le premier pays au monde à adopter publiquement ce qu’elle a explicitement qualifié de «politique extérieure féministe», en mettant la promotion de l’égalité des genres et des droits des femmes au cœur de son programme diplomatique. Cette politique s’articule autour de trois axes principaux: les droits (c'est-à-dire la promotion des questions relatives aux femmes, notamment en luttant contre la violence et à la discrimination liée au genre), la représentation (notamment le soutien à la participation des femmes à tous les niveaux des processus décisionnels) et les ressources afin d’assurer une répartition équitable des revenus entre personnes de tous sexes, que ce soit dans les budgets gouvernementaux ou les projets de développement).

Bien que cette politique s’appuie sur la longue histoire de soutien de la Suède à l’égalité des sexes, l’adoption explicite par le gouvernement du mot «féministe» pour décrire son orientation politique constitue une nouveauté de taille (et, pour tout dire, radicale) pour le ministère, au point d’avoir tout d’abord suscité un scepticisme certain auprès du corps diplomatique suédois. Pour décrire à quoi ressemblerait une politique étrangère féministe, la ministre des Affaires étrangères Margot Wallström avait expliqué lors d’une interview au New Yorker en mars 2015 que cela signifiait «s’opposer à la subordination systémique et mondiale des femmes».

Rhétorique et stratégique

L’annonce par Wallström d'une politique étrangère féministe n'était pas seulement rhétorique, mais aussi stratégique. Le gouvernement a, en effet, reconnu que l’égalité entre hommes et femmes est essentielle à la réalisation des objectifs plus vastes de la politique étrangère de la Suède, notamment le développement économique, la prospérité et la sécurité.

De plus en plus de recherches menées au Council on Foreign Relations, à l’Onu, dans des revues universitaires et militaires montrent qu’il existe un lien entre inclusion des femmes et stabilité. Une étude réalisée en 2015 par le Graduate Institute of International and Development Studies a ainsi démontré que lorsque les femmes participent aux processus de paix, les accords sont plus susceptibles de durer (et, en premier lieu, d’être conclus). L’amélioration du statut des femmes est aussi une condition impérative de la croissance économique.

Dans une autre étude réalisée en 2015, le McKinsey Global Institute, institut de recherche économique et commercial de McKinsey & Company, a évalué les bénéfices potentiels d’une réduction des écarts entre hommes et femmes au sein de la population active à la somme stupéfiante de vingt-huit billions de dollars par rapport au PIB mondial d’ici 2025 (ainsi qu’un taux de croissance estimé à 19% rien que pour la Suède) si les femmes se contentent de participer à l’activité au même taux que les hommes.

Soixante-dix-neuf pays ont adopté des plans d’action nationaux pour accroître le rôle des femmes dans les processus de paix et de sécurité.

L’adoption d’une politique étrangère féministe aurait pu être considérée comme une approche radicale en 2015 (et la Suède reste le seul pays à proclamer et à détailler explicitement une politique étrangère féministe), mais le pays n’est plus seul dans cette approche. Les dirigeants de nombreux pays (du Canada à l’Australie) ont désormais pris des mesures pour intégrer la défense des droits des femmes et l’égalité entre hommes et femmes dans leur travail international. À l’heure actuelle, soixante-dix-neuf pays ont adopté des plans d’action nationaux pour accroître le rôle des femmes dans les processus de paix et de sécurité.

Plusieurs pays (notamment l’Australie, la Finlande, le Royaume-Uni et les États-Unis) ont également créé des postes d'ambassadrices pour traiter des questions relatives aux femmes dans le monde d’accroître le poids de l’égalité hommes-femmes dans leur politique étrangère. L’Australie et la France ont ainsi élaboré des stratégies explicites d’égalité femmes-hommes afin de guider leurs programmes d’aides à l’étranger. De même, l’année dernière, le Canada a lancé la première politique d’aide internationale féministe afin de promouvoir l’égalité des sexes par le biais de son aide étrangère, étant entendu qu’il s’agit du «meilleur moyen pour bâtir un monde plus paisible, plus inclusif et plus prospère».

Certes, ces approches féministes de politique étrangère ont aussi reçu leur part de critiques. En Suède, par exemple, certains universitaires et activistes de gauche ont taxé le gouvernement d’hypocrite et l’ont accusé de ne pas être à la hauteur de ses principes et ambitions féministes.

Définir, tester, étudier

Dans un rapport publié en 2017 par le groupe de coordination Concord, des associations suédoises ont souligné les domaines dans lesquels l’ancien gouvernement n’avait pas respecté ses objectifs de politique extérieure féministe, notamment ses exportations d’armes vers des régimes autoritaires connus pour ne pas respecter les droits humains et sa suspension temporaire du droit des réfugiés au regroupement familial.

Et aux États-Unis, l’administration Trump a été critiquée pour avoir laissé vacante deux années durant la position d’ambassadrice pour les droits des femmes, montrant de fait son manque d’intérêt pour l’égalité femmes-hommes dans la politique extérieure américaine.

Il est également trop tôt pour se prononcer sur les initiatives lancées dans le monde à ce jour. Ces changements sont récents, la plupart ayant été annoncés dans les cinq dernières années, et leur succès reste pour l’instant difficile à jauger. Par ailleurs, il n’existe aucun accord universel sur la manière de définir une politique extérieure féministe. Beaucoup de travail reste sans doute à effectuer pour définir, tester et étudier la politique extérieure féministe sur la scène internationale.

Cependant, les résultats positifs potentiels pour une adoption plus large de stratégies en matière de politique étrangère féministe sont importants (et d’importants changements sont déjà en cours). Par exemple, lorsqu’elle était membre du Conseil de sécurité des Nations unies, la Suède a insisté sur la participation des femmes aux débats cruciaux du Conseil de sécurité, en augmentant le nombre de représentants et réprésentantes de la société civile et en assurant, en fin de compte, la parité parmi ceux et celles qui apportent leur contribution.

Un modèle

Au Canada, Chrystia Freeland, la ministre des Affaires étrangères, a maintenu sa demande de libérer deux militantes des droits des femmes qui sont toujours détenues par le gouvernement saoudien, même après l’expulsion de l’ambassadeur canadien par Riyad. Bien que les deux femmes restent incarcérées, le gouvernement de Justin Trudeau n’a pas cessé de défendre les droits des femmes en Arabie Saoudite et a récemment accordé l’asile à une autre Saoudienne qui avait fui les violences de sa famille. En outre, en 2018, le Foreign and Commonwealth Office, au Royaume-Uni, a alloué une enveloppe importante aux efforts de prévention des violences sexuelles durant les conflits armés, un problème majeur pour les femmes du monde entier.

La véritable mise à l’épreuve de la politique extérieure féministe suédoise et des autres efforts nationaux ne pourra être menée à bien que si elle s’accompagne d’une mise en œuvre et d’une évaluation plus poussées, qui nécessitent un soutien soutenu et constant. Alors qu’à Stockholm, le nouveau gouvernement est aux prises avec des négociations sur son programme, il devra poursuivre l’engagement du pays à promouvoir l’égalité femmes-hommes par le biais de la politique étrangère. Cela renforcera non seulement la politique extérieure de la Suède, mais fournira également aux autres pays un modèle pour apprendre à ne pas négliger les talents et les contributions de la moitié de la population.

Même des pays comme les États-Unis (qui sont peu susceptibles d’adopter une politique ouvertement féministe puisque l’administration a elle-même supervisé la réduction des droits des femmes) adoptent des lois visant à renforcer et à promulguer une législation qui s’assurera que les politiques dans les domaines des affaires étrangères et de la sécurité nationale tiendront compte de la question des femmes. Après des décennies d’exclusion, il est grand temps de découvrir ce que nous avons à gagner en plaçant des femmes au centre des affaires internationales.

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