Monde

Syrie: la tentation de la normalisation de Bachar el-Assad

Temps de lecture : 5 min

Victorieux dans la guerre syrienne grâce au soutien indéfectible de ses alliés russes et iraniens, le président syrien sort chaque jour un peu plus de son isolement diplomatique.

Photo officielle de Bachar el-Assad lors d'une interview du président au journal grec Kathimerini. | SANA / AFP
Photo officielle de Bachar el-Assad lors d'une interview du président au journal grec Kathimerini. | SANA / AFP

En gestation depuis plusieurs mois, la dynamique s’est accélérée fin 2018. Le chef d’État soudanais Omar el-Béchir a ouvert le bal le 16 décembre en effectuant sa première visite à Damas depuis le soulèvement syrien en 2011. Une semaine plus tard, un avion en provenance de Damas se posait sur le tarmac de l’aéroport de Monastir, en Tunisie. Cela ne s’était pas produit depuis sept ans.

Le même jour, les Émirats arabes unis annonçaient la réouverture de leur ambassade, fermée en 2012, dans la capitale syrienne. «Les Émirats ont annoncé qu’ils étaient en position d’éclaireurs et que les autres allaient suivre. Tout cela est coordonné avec les Saoudiens. On est en train d’y aller progressivement», observe Karim Émile Bitar, professeur de sciences politiques à l’université Saint-Joseph de Beyrouth.

Quelques heures après l’annonce émirati, Bahreïn a fait savoir que des travaux de rénovation de sa représentation diplomatique à Damas étaient en cours.

Retour en grâce de la Syrie dans la Ligue arabe?

Si aucun agenda n’a encore été dévoilé par Riyad quant à une éventuelle réactivation de ses services de chancellerie, les officiels saoudiens n'en font plus mystère: ils souhaitent renouer avec les autorités syriennes. Dans un tweet en mars 2018, le prince héritier Mohammed ben Salmane actait pour la première fois la victoire du président syrien et définissait la nouvelle stratégie du royaume en Syrie: «Assad reste au pouvoir et nous espérons qu’il ne deviendra pas une marionnette dans les mains des Iraniens.»

La victoire de Bachar el-Assad consommée, l’Arabie saoudite veut à tout prix empêcher que le pays ne finisse dans le giron de Téhéran avec qui elle a rompu ses relations diplomatiques en 2016. Le royaume wahhabite –une branche radicale du sunnisme– et le régime des Mollahs chiite se livrent une guerre d’influence dans la région depuis des années. «En rétablissant leurs relations, certains pays, notamment ceux du Golfe, espèrent sans doute se substituer à l’influence iranienne en Syrie», analyse Frederic Hof, spécialiste du Moyen-Orient à l'Atlantic Council, ancien conseiller spécial au département d'État sur le dossier syrien.

Lors du déclenchement de la révolution syrienne, dix-huit pays sur vingt-deux avaient voté, en novembre 2011, la suspension de la Syrie de la Ligue arabe.

Le régime des mollahs a déployé 2.000 à 3.000 combattants sur le sol syrien issus essentiellement des forces Al-Qods, engagées aux côtés de l’armée de Bachar el-Assad et d’une kyrielle de milices chiites, dont le puissant Hezbollah libanais. La Syrie pourrait même réintégrer la Ligue arabe lors de sa réunion annuelle prévue à Tunis en mars. Lors du déclenchement de la révolution syrienne, dix-huit pays sur vingt-deux avaient voté, en novembre 2011, la suspension de la Syrie de la Ligue arabe. Ces mesures, comme les multiples condamnations du Conseil de sécurité des Nations Unies, n’ont pas eu raison de la détermination du régime à se maintenir au pouvoir. Après une répression sanglante des manifestations, suivie d’une campagne militaire implacable contre les zones rebelles, Bachar el-Assad est in fine parvenu à reconquérir les deux tiers du territoire syrien et la kyrielle de groupes insurgés soutenus par les puissances sunnites.

«Contrer les ambitions turques»

Dans le camp des perdants, l’heure est au rebattement des cartes. Outre l’Iran, les monarchies pétrolières voient d’un mauvais œil le rôle prégnant de la Turquie sur l’échiquier syrien. Ankara, dont l’agenda vise avant tout à empêcher l’établissement d’une zone autonome kurde le long de sa frontière, s’est imposé ces dernières années comme le troisième acteur clé de ce conflit. Les Turcs ont instauré en Syrie plusieurs zones d’influences dans le nord du pays et la province d’Idleb, que ce soit par le biais de groupes islamistes dont ils sont proches ou en déployant leurs propres effectifs.

«Contrer les ambitions turques est devenu presque aussi important que combattre l'influence iranienne.»

Émile Hokayem, spécialiste du Moyen-Orient

Ne pas reprendre langue avec Assad reviendrait pour les puissances du Golfe à laisser à la Turquie le monopole du «leadership sunnite» en Syrie, explique Émile Hokayem, spécialiste du Moyen-Orient. «Contrer les ambitions turques est devenu presque aussi important que combattre l'influence iranienne», constate le chercheur. Exception faite du Qatar, en froid avec ses voisins du Golfe depuis 2017, et qui entretient quant à lui des liens étroits avec la Turquie, tous deux proches des Frères musulmans. «Doha coordonnera étroitement avec Ankara […] qui n’est pas pressée de normaliser avec Bachar [el-Assad]», affirme Frederic Hof.

Encourager les retour des exilées et réfugiés

Les Américains ont visiblement donné leur feu vert à ce rapprochement avec Assad. «La priorité du président Trump était de vaincre Daech […] [Les États du Golfe] ont très tôt eu l’impression au sein de la nouvelle administration américaine qu’ils étaient libres de faire ce qu’ils voulaient et que le président lui même n’était pas très intéressé par Assad», indique Frederic Hof.

La tentation de rétablir les relations diplomatiques avec le régime gagne aussi l’Europe. Des contacts sont tissés en coulisses avec des caciques du régime. Le chef des services secrets syriens Ali Mamelouk, sous le coup de sanctions internationales, s’est rendu à Rome en janvier 2018, révélait le journal Le Monde deux mois après cette visite. L’idée qu’une stabilisation de la Syrie d’Assad permettrait d’éradiquer le foyer du terrorisme trouve de plus en plus d’échos sur le vieux continent. Dans les pays gouvernés par l’extrême droite, en Autriche ou en Hongrie par exemple, mais pas seulement. «En France, les milieux de la défense et du renseignement poussent à un rapprochement, ce qui n’est pas forcément accepté par le Quai d’Orsay», glisse Karim Émile Bitar.

«La plupart des diplomates européens font la navette entre les deux villes [...] C’est une manière de leur dire: maintenant installez-vous à Damas.»

Fabrice Balanche, spécialiste de la Syrie et directeur de recherche à l'université Lyon 2

Des observateurs y voient aussi le moyen d’encourager le retour des réfugiées et réfugiés et d’éviter une nouvelle vague de déplacées et déplacés en provenance de Syrie si l’économie du pays ne se redresse pas. «L’Allemagne pousse à une normalisation parce qu’elle est en première ligne d’un nouvel afflux potentiel de réfugiés», note Fabrice Balanche, spécialiste de la Syrie et directeur de recherche à l'université Lyon 2. «L’Europe de manière générale est sous le chantage permanent d’Ankara qui peut à tout moment décider d’ouvrir les vannes.» On dénombre 5,6 millions de Syriennes et Syriens qui ont fui la Syrie, dont 3,5 millions sont installés aux portes de l’Europe, en Turquie.

Cette menace est un levier incitatif aux mains de Damas. «Le régime dit: on est prêt à reprendre les réfugiés mais revenez pour qu’on en parle, rouvrez vos ambassades», explique Joseph Bahout, chercheur invité au Carnegie Endowment for International Peace. Début janvier, les autorités syriennes ont annulé sans explication les visas à entrées multiples des diplomates européens basés à Beyrouth pour se rendre dans la capitale syrienne. «La plupart des diplomates européens font la navette entre les deux villes», commente Fabrice Balanche. «C’est une manière de leur dire: maintenant installez-vous à Damas.» La Russie, en particulier, est pressée de passer à la prochaine étape: une réhabilitation d’Assad qui ouvrirait la voie à un afflux de fonds occidentaux indispensables pour lancer le processus de reconstruction.

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