Sciences / Culture

Et si l’Empire romain s’était (aussi) effondré à cause d’une crise climatique?

Temps de lecture : 6 min

En plus des facteurs politiques et sociaux, les crises environnementales ont également eu un impact sur l’effondrement de l’Empire romain. Et il y a plus d'une leçon à en tirer.

Le Colisée de Rome | Kevin Poh via Flickr CC License by
Le Colisée de Rome | Kevin Poh via Flickr CC License by

On ne compte plus les ouvrages consacrés à la chute de l'Empire romain. Rappelons néanmoins quelques titres incontournables en la matière: Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, publié par Montesquieu en 1734, et Histoire du déclin et de la chute de l'Empire romain, de l'historien britannique Edward Gibbon, paru en 1776. Bien qu'ils défendent des hypothèses distinctes, ces deux travaux reposent néanmoins sur la même base philosophique: une vision téléologique, c'est-à-dire selon laquelle que la chute de l'Empire serait devenue inéluctable à partir du moment où celui-ci a atteint une certaine expansion et grandeur.

À ces ouvrages, on peut aussi ajouter le précieux Décadence romaine ou Antiquité tardive?, du spécialiste de l'Antiquité tardive Henri-Irénée Marrou, paru en 1977 à titre posthume. Bien qu'il rompe avec la vision téléologique des deux premiers, ce troisième ouvrage les rejoint toutefois par le fait d'utiliser un prisme social, politique et culturel pour expliquer le fonctionnement de l'Empire ainsi que sa chute.

Force est donc de constater que, durant des siècles, si les hypothèses sur la chute de Rome ont été multiples –un chercheur allemand en a recensé 210– elles restaient en revanche toutes cantonnées dans les limites de l'explication socio-politique. Récemment encore, on ne trouvait aucune trace, ou presque, de la moindre hypothèse ou explication climatique ou environnementale.

Maître de conférences à l'Université Paris 1 et spécialiste de l'histoire romaine, Benoît Rossignol confirme ce constat: «La question climatique a été prise au sérieux en histoire avec les travaux d'Emmanuel Le Roy-Ladurie dès les années 1960, mais dans mon champ d'étude plus spécifique, celui de l'histoire romaine, il y a longtemps eu trop peu de sources et de données pour permettre de se faire une idée précise sur le sujet. Les choses n'ont commencé à changer que dans le courant des années 2000».

Insalubrité maximale

Effectivement, si des chercheurs ont commencé à prendre en compte le facteur climatique dès le début de notre millénaire, leurs publications sont longtemps restées confinées dans des revues scientifiques, et donc uniquement destinées à un certain type de lectorat. Aujourd'hui, avec la publication de Comment l'Empire romain s'est effondré. Le climat, les maladies et la chute de Rome, Kyle Harper, professeur d'histoire à l'université d'Oklahoma, propose pour la première fois un ouvrage spécialement consacré à l'arrière-fond environnemental qui a accompagné l'histoire de l'Empire romain, aussi bien dans ses périodes d'expansion que dans sa chute.

Harper commence par faire remarquer que «le projet impérial a bénéficié d'un allié que les Romains étaient loin de pouvoir imaginer: la période de l'Holocène à l'arrière-fond de leur expansion. Les derniers siècles av. J.-C. et les premiers de notre ère ont été favorisés par un régime climatique chaud, humide et stable connu sous le nom bien choisi d'Optimum climatique romain».

Mais l'historien étasunien documente surtout l'impact du climat et des maladies sur la chute de l'Empire. Il démontre d'abord celui des maladies et de la carence d'hygiène: «En ville les rats grouillaient, les mouches pullulaient, les petits rongeurs couinaient dans les passages et les cours. Il n'y avait pas de théorie microbienne, on se lavait peu ou pas les mains, et la nourriture ne pouvait pas être protégée des contaminations. La cité ancienne était un lieu d'insalubrité maximale. Les maladies banales se répandant par contamination féco-orale, causes de diarrhées fatales, étaient sans doute la première cause de mortalité dans l'Empire romain».

«Pris ensemble, le changement climatique et les maladies sont venus à bout de ce qui subsistait de l'ordre impérial d'antan»

Kyle Harper, professeur d'histoire à l'université d'Oklahoma

À ces conditions d'insalubrité, s'ajoutent des phases pandémiques qui furent fatales à la population romaine: peste antonine, peste de Cyprien ou encore la très mortifère peste de Justinien. L'ensemble provoqua un choc démographique après lequel «les survivants de l'Empire romain étaient condamnés à habiter un monde où il y avait beaucoup moins d'habitants, moins de richesses». Les chiffres sont éloquents: l'Empire, qui comptait à peu près 75 millions d'habitants et habitantes avant les faits, a vu sa population divisée par deux; quant à la capitale impériale, elle est passée de 700.000 âmes à moins de 20.000. Ce choc démographique «s'accompagna d'un lent mouvement de faillite de l'Empire, culminant avec des pertes territoriales irrémédiables face aux armées de l'islam».

S'appuyant sur les archives naturelles (carottes de glace, grottes, dépôts au fond des lacs ou sédiments marins), Harper démontre également la corrélation entre les dernières années de l'Empire et les changements climatiques –à ne pas entendre selon l'acception contemporaine de l'expression, puisque les changements climatiques à l'époque restaient indépendants de toute intervention humaine. La période nommée «petit âge glaciaire de l'Antiquité tardive» a témoigné de la détérioration du climat tempéré que connaissait l'Empire durant l'Holocène. Cette phase de refroidissement imprévisible a considérablement perturbé les plans de l'Empire. Ainsi, «pris ensemble, le changement climatique et les maladies sont venus à bout de ce qui subsistait de l'ordre impérial d'antan», synthétise l'historien.

Éviter le piège du déterminisme climatique

Si la variable climatique a tardé à faire irruption dans les études historiques, c'est parce qu'elle fut longtemps mobilisée à des fins idéologiques. L'historien Mario Pinna prouve dans un article que, de Hippocrate à Hegel en passant par plusieurs théologiens médiévaux, la théorie des climats fut longtemps instrumentalisée pour défendre que le climat est une cause déterminante et auto-suffisante, du comportement des peuples. Or, il semble que, après cela, la crainte d'être taxé de «déterministe climatique» représentait une barrière psychologique pour nombre d'historiens.

Sur la question du déterminisme climatique, Benoît Rossignol estime que «les sociétés humaines ne sont jamais déterminées uniquement par leur environnement. Des sociétés très différentes peuvent exister pour un même cadre naturel, et un même fait naturel (épidémie, sécheresse, catastrophes diverses, climat etc.) peut être suivi par des événements historiques très différents». Cela est d'autant plus le cas pour l'Empire romain, au sujet duquel l'historien estime qu'«il ne s'agit pas seulement de dire: le climat a été moins favorable ou il y a eu de grandes épidémies. Il faut dépasser cela et dépeindre la rencontre de faits naturels (climat plus froid dans les années 530-550 par exemple, ou épidémie de peste) et d'une situation sociale et historique telle que les sociétés étaient vulnérables ou réceptives à ces faits naturels».

Ainsi, le véritable pari que réalise Harper dans son travail est d'avoir réussi à mettre en avant les facteurs environnementaux tout en échappant au simplisme du déterminisme climatique. L'historien conjugue les causes environnementales à celles d'ordre politique et social: «Le destin de Rome a eu pour acteurs les empereurs et les Barbares, les sénateurs et les généraux, les soldats et les esclaves», admet-il, avant de compléter: «Mais il a été également décidé par les bactéries et les virus, les volcans et les cycles solaires […] En conspirant de manière involontaire avec la nature, les Romains ont créé une écologie des maladies qui a permis le déchaînement de la puissance latente des agents pathogènes».

Tirer des enseignements

Dans une chronique consacrée à l'ouvrage de Harper, l'écrivain Roger-Pol Droit attire l'attention sur l'élasticité du thème de la «chute de l'Empire romain», et ce en fonction des préoccupations contemporaines: au XIXe siècle, durant lequel la fibre nationaliste s'aiguisait, les historiens ont principalement mis «l'accent sur les invasions barbares et leurs désastres»; au XXe, ce sont les grilles d'analyse économiques et sociales qui ont pris le dessus. Il ne faut donc pas s'étonner de voir les questions environnementales dominer ce champ d'étude au cours de notre siècle.

Bien au-delà de l'enjeu strictement historiographique, climatologues, historiennes et historiens admettent que comprendre les questions environnementales du passé, y compris durant l'Empire romain, permet de mieux saisir celles du présent. «C'est par ces études qu'on a pu avoir une idée toujours plus précise des variations climatiques dans le temps et mieux comprendre certains épisodes comme ceux des forçages climatiques (quand les gaz rejetés par un volcan dans la haute atmosphère perturbent le climat) ou ceux du forçage solaire (quand les cycles solaires entraînent une baisse ou une augmentation de l'énergie qui parvient à notre planète et anime nos climat)», conclut Benoit Rossignol.

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