Société / Économie

La vision du monde des jeunes n'est pas celle des «gilets jaunes»

Temps de lecture : 6 min

Les «gilets jaunes» regrettent la société des Trente Glorieuses, les jeunes s'efforcent de faire face à celle qui vient.

En marge du rassemblement parisien de l'acte XIV des «gilets jaunes», le 16 février 2019 | Éric Feferberg / AFP
En marge du rassemblement parisien de l'acte XIV des «gilets jaunes», le 16 février 2019 | Éric Feferberg / AFP

La quasi-absence des vingtenaires, en particulier de la population étudiante, dans les rassemblements des «gilets jaunes» ne manque pas de frapper.

Certes, les jeunes manifestent leur sympathie pour le mouvement, mais peu descendent sur les ronds-points. Et dans l’effervescence des groupes Facebook «gilets jaunes», La France en colère ou La France énervée, on repère surtout des catégories plus âgées, actives ou retraitées.

Le livre d’Anne Muxel, Politiquement jeune, qui brosse un portrait minutieux de la nouvelle génération, permet d’engager une réflexion sur cette désertion.

Apolitisme et défiance

Sur le plan politique, les jeunes ont défriché le chemin sur lequel avancent allègrement les activistes des ronds-points: celui de l’apolitisme. Leur vision combine scepticisme envers la capacité de changement par le politique, méfiance et parfois franche hostilité envers les élues ou élus et, plus généralement, désengagement envers la participation aux élections, celle-ci étant perçue d’abord comme un choix personnel et non comme un devoir citoyen.

Les nouvelles générations affirment n'être «ni de droite, ni de gauche» nettement plus souvent que le reste de la population, elles s’abstiennent de voter plus que la moyenne (environ dix points d’abstention d’écart) et lorsqu’elles s’expriment dans un suffrage, au cours de la période récente, elles privilégient les partis extrêmes: 30% des 18-24 ans ont voté pour Jean-Luc Mélenchon au premier tour de l’élection présidentielle et 21% pour Marine Le Pen.

Par ailleurs, on observe au sein de la jeunesse un déficit de confiance envers les institutions démocratiques, si l’on considère leur forte adhésion aux opinions populistes. Mais, rappelle Anne Muxel, «la baisse constante d’adhésion à la démocratie ne concerne pas que les jeunes défavorisés ou moins éduqués, elle est aussi visible au sein des jeunes élites».

Dans le capitalisme globalisé, ces dernières inclinent à accorder plus de crédit aux spéclialistes qu’aux responsables politiques pour guider la marche du monde. Si l’on ajoute l’appétence des jeunes pour la communication par les réseaux sociaux, d’une part, et leur propension à faire de la politique autrement, dans l’engagement associatif et dans des débats au sein du numérique, d’autre part, il aurait été logique que les vingtenaires fournissent une force vive à ce mouvement atypique né sur internet.

Fatalisme et pragmatisme

Mais non, la rencontre ne s’est pas opérée. Pourquoi? Les jeunes ne sont pas dans la même temporalité de vie que les adultes qui occupent les ronds-points. D’abord, la plupart ne travaillent pas encore (28,7% seulement des 15-24 ans sont en emploi en France) et beaucoup n’ont pas de charges de famille. Leur confrontation aux tracasseries administratives, aux charges d’impôts et aux frustrations diverses à l’égard de l’État, qui constituent la sève de cette protestation, n'a été que minime. Ensuite, les nouvelles générations n’ont pas eu envie de défendre un monde dont elles espèrent pouvoir s’échapper.

Anne Muxel décrit une jeunesse qui, confrontée à la venue du «monde nouveau» (globalisation, transformations du travail, numérisation), cherche sa place. Globalement, ses membres sont abondamment informés, ont une bonne intelligence du monde présent et ont intériorisé les paramètres de la «crise». Avec une dose de fatalisme et un pragmatisme certain, ils essaient plutôt de s’adapter.

Culture de l’autonomie et valorisation de la débrouillardise, ces jeunes ont grandi avec le principe: «Pour réussir sa vie, on ne peut compter que sur soi-même.»

Si leur projection vers l’avenir est évaluée à l’aune de leur position de départ –où joue l’appartenance à un milieu plus ou moins favorisé et où la réussite scolaire est un atout décisif–, de façon globale, et malgré ces différenciations, cette jeunesse a le sentiment de maîtriser son destin.

Si elle n’échappe pas au pessimisme ambiant sur l’avenir du pays, si elle succombe souvent au leitmotiv selon lequel c’était mieux pour les générations d’avant, elle pense avoir quelques cartes en main, la principale étant sa confiance en elle-même: une appréciation qui relève spontanément de la vitalité dont on est investi à 20 ans, mais qui surtout puise sa force dans le contexte éducationnel. Culture de l’autonomie et valorisation de la débrouillardise, ces jeunes ont grandi avec le principe: «Pour réussir sa vie, on ne peut compter que sur soi-même.»

Ce pragmatisme est couronné par l’idée d’un éventuel départ du pays: 72% des 18-24 ans en émettent la possibilité –les plus jeunes (18-19 ans) songeant encore plus au départ (80%) que leurs aînés, et la population étudiante encore plus que la population active. Plutôt que de se révolter ou de batailler dans la lutte des générations, c’est le projet de «faire sa valise» qui prévaut.

Cette confiance en soi est d’autant plus nécessaire que dans l’ensemble, ces jeunes n’attendent pas grand-chose des institutions ou de la classe politique –nous l’avons vu. Même le système scolaire suscite une méfiance: 87% des jeunes considèrent qu’il n’est pas efficace pour entrer dans le marché de l’emploi, et une proportion non négligeable d’entre elles et eux disent avoir souffert et s’être sentis seuls durant leur cursus.

Le travail demeure à leurs yeux une valeur. D’ailleurs, parmi les jeunes qui travaillent, la plupart éprouvent le sentiment de se réaliser dans leur activité, et les autres espèrent trouver un travail épanouissant. Parmi celles et ceux qui occupent un emploi, pourtant, beaucoup ne se sentent pas reconnus et estiment qu’on ne leur donnera pas rapidement de responsabilités. Au bout du compte, travailler prend une valeur toute relative: près de la moitié des jeunes affirment pouvoir être heureux sans avoir un emploi.

La société et ses formes d’organisation semblent avoir disparu à l’horizon comme garant et comme pilier d’une vie réussie; en retour, les jeunes cultivent les liens avec leurs proches –notamment la famille, les amis et des groupes affinitaires. Leur projection vers l’avenir se nourrit de l’espoir ou de la certitude de pouvoir construire un mur de solidarité et d’affection autour de sa personne. Avec les 18-30 ans, on atteint le stade ultime de la défiance envers la collectivité et du triomphe de la société des subjectivités et du bonheur privé.

Carpe diem

Finalement, dans un monde incertain, où l’on ne peut compter que sur soi et ses proches, c’est le carpe diem qui prévaut. Pour la plupart des jeunes, demain, c’est loin –quand ce n'est pas la minute d’après. Les deux tiers évoquent ainsi la possibilité de vivre heureux au jour le jour même sans travail et sans famille.

Parallèlement, la société de consommation ne les fait pas tant fantasmer: 65% disent pouvoir se passer de voiture, 73% d’alcool, 90% de drogue, 75% de télévision et 60% d’un téléphone portable. Même si ces réponses sont à l’évidence théoriques, ces jeunes expriment un certain relativisme par rapport aux normes établies et au standard consumériste qui s’est imposé depuis les Trente Glorieuses.

Le mouvement des «gilets jaunes», dans lequel seule une partie de la population est engagée concrètement –familles modestes, résidentes et résidents des zones rurales et des petites villes fortement dépendants de la voiture–, incarne le regret, le déchirement par rapport à un monde qui s’efface et se défait. L’idéal pavillonnaire et le mode de vie consumériste (la déco Ikéa et les loisirs des clubs de vacances) soit sont de plus en plus difficiles à soutenir financièrement, soit ne font plus trop rêver.

Une part des personnes de 20 ans aujourd’hui font des études de haut niveau (25%-30% d’entre eux) et se projettent dans la mythologie de la start-up nation: vivre dans une grande agglomération, jouir des opportunités culturelles et de la sécurité qui y sont offertes et avoir simultanément la possibilité d’une mobilité planétaire. Les autres, entre précarité et marginalité, galèrent plus ou moins et adoptent, avec un zeste de fatalisme, la démarche du «au jour le jour».

Dans un cas comme dans l’autre, les échos du mouvement des «gilets jaunes» –revendications sur le pouvoir d’achat et sur la voiture, frustrations face au fonctionnement de l’État numérisé– ne résonnent que faiblement aux oreilles des jeunes. Mentalement, à cet âge de la vie, et en nourrissant une vision générationnelle bien particulière, la jeunesse est loin des ronds-points.

Monique Dagnaud Sociologue, directrice de recherche au CNRS

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