Politique / Société

Perdons-nous la bataille idéologique contre le terrorisme djihadiste?

Temps de lecture : 19 min

Chaque attentat désoriente un peu plus le pays et les démocraties qui, si elles n'y prennent garde, pourraient jouer le jeu des ennemis.

Rassemblement du 11 janvier 2015, place de la République à Paris | Kenzo Tribouillard / AFP
Rassemblement du 11 janvier 2015, place de la République à Paris | Kenzo Tribouillard / AFP

Il ne faut jamais oublier que le terrorisme est un outil mis au service d’une idéologie. Lorsque nombre de politiques tout comme certains «experts» déclarent que nous menons «une guerre contre le terrorisme», cela n’a aucun sens. On ne combat pas un moyen, mais une idéologie.

Dans Paix et guerre entre les nations, Raymond Aron définit le terrorisme comme «une action de violence dont les effets psychologiques sont hors de proportion avec les résultats purement physiques».

Le terrorisme islamiste n’échappe pas à cette définition. Depuis 2015, les attentats revendiqués par les groupes djihadistes se multiplient pour créer, par leur violence, leur répétition et leur écho dans la société (au travers notamment du prisme médiatique), un effroi tel que la nation touchée, hébétée, apeurée n’a plus le recul nécessaire pour analyser et réfléchir. Une telle situation peut alors servir de terreau à une remise en cause idéologique forte des fondements mêmes de la démocratie.

Cela signifie que le combat contre le terrorisme ne peut pas se traduire seulement par des mesures sécuritaires, mais qu’il s’agit aussi d’une bataille idéologique que l’on doit mener non seulement de façon préventive –c’est notamment le rôle de la lutte contre la radicalisation–, mais aussi une fois que l’attentat est survenu.

L’un des enjeux majeurs se trouve ainsi dans les réactions de la nation touchée par l’attentat, immédiates et à plus long terme. Ces réactions permettent de mesurer à quel point le groupe dissimulé derrière l’attentat a atteint ou non sa cible.

Ce combat, c’est celui de «l'après». Or à la suite des récentes attaques et de la polémique sur le retour des djihadistes destinés à être jugés sur notre territoire, il semble que nous sommes en train de le perdre.

Recul de l'État de droit

Pour comprendre cette possible défaite qui s’annonce, il faut revenir sur l’objectif des attentats de groupes se revendiquant djihadistes, notamment l'organisation État islamique (EI).

Une vision répandue veut que l’objectif du groupe soit de faire renoncer la France à sa participation à la coalition en Irak et en Syrie, voire au Mali. Il n’est bien sûr pas contestable que les décisions occidentales n’ont pas toujours été fondées sur des motifs solides et que ces interventions à l’étranger peuvent servir à justifier le passage à l’acte de terroristes et la barbarie qui l’accompagne. Néanmoins, en faire le motif principal du terrorisme djihadiste, depuis que celui-ci frappe le monde occidental, est une erreur.

Cela revient en effet à nier que certains pays ont été touchés alors qu’ils n’étaient pas impliqués directement dans ces zones. C’est nier surtout le caractère global du djihad prôné par les quelques organisations terroristes qui ne se limitent pas à la défense d’un territoire. Enfin, c’est donner à ces groupes terroristes le rôle de victimes, ce qu’ils ne sont en aucun cas –comme l'explique l’excellent article d’«Abou Djaffar».

Dans le cas du terrorisme qui nous frappe depuis 2015, on peut en réalité identifier deux objectifs majeurs: faire reculer les démocraties sur leurs principes fondateurs en donnant l’illusion que la sécurité ne passe que par un renoncement aux acquis et aux protections de l’État de droit; diviser le pays, favoriser le «nous contre eux». La population musulmane est bien entendu la première visée, mais le manichéisme que cela entraîne peut concerner des groupes plus larges allant jusqu’aux victimes elles-mêmes.

À terme, ces objectifs visent à permettre aux groupes djihadistes de diffuser leur idéologie et surtout de décrédibiliser la démocratie et ses valeurs fondatrices.

Le fait de voir des politiques, des citoyennes et citoyens ou des spécialistes céder à ces facilités idéologiques et faire le jeu de nos ennemis n’a rien de nouveau, mais force est de constater qu’au fur et à mesure des attentats, les pions des terroristes ont progressé au sein de la société française et que les objectifs qu’ils poursuivent n’apparaissent plus autant inatteignables.

Surtout, de façon inédite, il semble que ces éléments sont désormais repris en masse dans le débat public, aussi bien après l’attentat que sur le long terme, montrant à quel point le venin de nos ennemis a emparé une partie de la classe politique et avec elle un pan entier de la société.

Ce lobbyisme «post-attentat» exerce un chantage clair: soit vous acceptez de renoncer à vos droits, soit la France continuera d’être frappée.

Il est frappant que chaque attentat donne lieu chez une partie de la classe politique, principalement à l’extrême droite mais aussi dans la droite dite «républicaine», à un appel continuel au recul de l’État de droit. Comme si le combat contre le terrorisme devait inévitablement passer par un renoncement à nos principes. Ce lobbyisme «post-attentat» exerce un chantage clair: soit vous acceptez de renoncer à vos droits, soit la France continuera d’être frappée.

Cette escalade semble même autoriser les mesures les plus absurdes, comme «interdire la radicalisation»:

Ou encore proposer de fermer les frontières pour protéger le pays d’un terroriste qui est pourtant né et vivait sur son sol, et qui a finalement été neutralisé sur celui-ci:

Depuis 2015, la France s’est habituée à vivre au rythme des attaques, épiphénomènes médiatiques sur lesquelles les calculs politiques prennent désormais le pas sur l’unité nationale. Or, face à un pays en état de choc, les ambitions personnelles ne supportent pas d’attendre la fin d’une enquête, et encore moins des solutions complexes. Il faut des mots forts pour espérer obtenir l’écho médiatique nécessaire à passer pour la personne qui détient LA solution.

Alliance objective

Chez certaines personnalités publiques (politiques, spécialistes), ces réactions sont tellement pavloviennes que l'on a impression malsaine qu’elles attendent l’attentat comme une opportunité politique.

On peut alors parler d'alliance objective, puisque chacune sert le dessein de l’autre. L’attentat permet à ces femmes et hommes politiques de promouvoir des idées qui nourrissent directement la rhétorique des groupes terroristes djihadistes.

À la suite de l’attentat de Strasbourg, la remise en cause des droits fondamentaux n’a même pas attendu le début de l’enquête, ni les hommages aux victimes.

La remise en cause des droits humains après un attentat n’a rien de bien nouveau. Chaque événement de 2015 ou presque a été suivi de sa loi «anti-terroriste», qui est allée toujours plus loin dans les atteintes aux droits, avec une efficience souvent plus médiatique qu’opérationnelle.

Toutefois, et c’est peut-être le plus grand danger, l’attaque vis-à-vis des de l’État de droit est frontale. Elle ne se cache plus: pire, elle se diffuse dans l’opinion publique de façon majeure.

À ce titre, le sujet des «fichés S» est particulièrement représentatif de cette fragilisation de l’État de droit post-attentat.

La mesure demandée varie entre l’expulsion des fichés S ou leur internement. On ne reviendra pas sur l’efficacité plus que discutable d’une telle mesure que des esprits taquins qualifieraient de «poudre de perlimpinpin» –lire par exemple Maître Eolas sur le sujet ou cet excellent thread Twitter.

Cette revendication est marquante, car elle suppose, pour être appliquée, une remise en cause de la plupart des textes nationaux et internationaux visant à protéger les droits humains.

Elle est la quintessence de la mesure dont rêvent nos ennemis: une mesure sans efficacité, qui discrètement et insidieusement nous ferait reculer sur un nombre incroyable d’acquis. Comme si, finalement, plusieurs siècles de combat pour une démocratie solide ne pouvaient résister à quelques années d’attentats djihadistes, pour une mesure dont aucun de ses soutiens n’est en capacité de démontrer le début d’une efficacité.

Plus récemment, le débat sur le fait de juger les djihadistes français sur notre territoire a donné lieu à d’autres sorties sur le même thème.

L’ennemi n’est alors plus le terrorisme djihadiste, mais ces droits qui nous empêcheraient de combattre efficacement le terrorisme.

Renversement des rôles

Pourtant, c’est bien l’État de droit, ainsi que les valeurs et principes qui l’accompagnent, qui nous différencient des modèles de société promues par les organisations djihadistes. La haine de ces valeurs motive les organisations terroristes à nous viser. Ce n’est pas un hasard si ces entités prospèrent dans des États dictatoriaux qui ne font que peu de cas des garanties de l’État de droit. Elles y apparaissent comme celles qui sont à même de protéger les populations des inégalités, de la corruption, etc.

Le renversement des rôles et la perte des valeurs sont entières: il ne revient plus à celles et ceux qui proposent les pires atteintes aux droits humains de se justifier, mais à celles et ceux qui prônent le respect de l’un des fondements de notre démocratie de devoir s’expliquer.

Lors de son premier procès à Bruxelles, Salah Abdeslam a fait une courte déclaration: «Je suis venu parce que je suis un acteur de ce procès. Je constate que les musulmans sont jugés impitoyablement. Il n’y a pas de présomption d’innocence. Dans ce dossier, il y a des preuves tangibles, scientifiques. Je souhaite qu’on n’agisse pas avec ostentation pour faire plaisir au public ou aux médias. Je témoigne qu’il n’y a point d’autre divinité qu’Allah, et Mohamed est son prophète. Jugez-moi, faites de moi ce que vous voulez. Je n’ai pas peur de vous, de vos alliés ou de vos associés. Je place ma confiance en Allah, mon seigneur.»

Sa tribune n’avait qu’un seul objectif: décrédibiliser aux yeux de la communauté musulmane l’impartialité de la justice, fondement de l’État de droit, et l’opposer à la religion qu’il prétend défendre.

Les principes de l’État de droit sont ceux qui permettent aux démocraties de pouvoir prétendre garantir un traitement équitable à tous et toutes, y compris aux personnes que les organisations djihadistes prétendent pourtant représenter. Si nous n’avons plus cette possibilité à offrir aux musulmanes et musulmans, ni globalement aux personnes opprimées, si nous ne sommes plus en capacité de nous différencier des états barbares, alors nous encouragerons ces gens à se réfugier dans les bras des djihadistes.

Mythe du «nous ou eux»

C’est ici que nous touchons le second point visé par les terroristes djihadistes quand ils nous frappent, à savoir diviser notre pays pour instaurer un manichéisme guerrier qui encourage la mise au ban de toute une partie de la société.

Les organisations telles que Daech cherchent à se présenter comme les seules défenseures des fidèles de l'islam dans le monde. Le piège tendu par le terrorisme djihadiste est que nos sociétés assimilent toutes la population musulmane à sa cause en se fondant sur le mythe du «nous ou eux».

Les attentats djihadistes développent la peur de l’autre, poussant une partie de notre société à croire que le repli identitaire et sécuritaire serait une réponse viable face à l’ennemi.

Si après les attaques de janvier 2015, la France avait fait la démonstration d’une unité forte, il semble que depuis, notre pays se divise un peu plus après chaque attentat.

Et ce sont les musulmanes et musulmans de France qui sont visés en premier lieu. Il existe dans une partie du monde intellectuel la volonté de ne plus différencier les djihadistes de l'ensemble de la population musulmane, de refuser la complexité d’une religion et la diversité de ses pratiques.

Comme si le fait de dire que tous les musulmans ne sont pas des terroristes empêchait de reconnaître que, oui, les djihadistes sont des musulmans et trouvent dans leur lecture du Coran les justifications nécessaires à leurs actions sanglantes.

Pour semer la confusion, cette idéologie a trouvé son mantra avec le «pas d’amalgame». Une antiphrase utilisée pour décrédibiliser simplement, sans avoir à argumenter sur le fond, le point de vue selon lequel les pratiques de l’islam dans le monde sont diverses et variées et que s’il doit y avoir un débat sur la question religieuse, il ne doit pas se faire sur la base de raccourcis dangereux, mais avec discernement et intelligence.

Cette assimilation conduit au rejet en bloc d’une religion, et c’est exactement ce qu’attendent les auteurs de ces actes odieux, qui se présentent comme les seuls vrais pratiquants et n’hésitent pas à jeter l’opprobre sur toutes les personnes ne pratiquant pas la religion selon leurs préceptes. Les terroristes djihadistes obtiennent ainsi une indubitable victoire, puisque leur vision de la foi est reprise par leurs prétendus ennemis.

Les mêmes, si prompts à l'amalgame, appellent à ne pas généraliser quand le risque terroriste est issu des milieux patriotes.

Peu importe que dans le monde, musulmanes et musulmans soient les premières victimes des djihadistes, peu importe aussi que parmi les victimes des attentats commis sur le sol français, il y ait des victimes musulmanes –lors de l’attentat de Nice, une victime sur trois était musulmane.

Peu importe, aussi, que le terrorisme ne soit pas le monopole du djihadisme et que certaines idéologies utilisant le terrorisme n'aient rien à voir avec l'islam. Il est d’ailleurs frappant de voir à quel point les mêmes, si prompts à l'amalgame, appellent à ne pas généraliser quand le risque terroriste est issu des milieux patriotes –comme après l’arrestation des membres du groupuscule d’extrême-droite AFO, quand le député du Nord Sébastien Chenu a souhaité sur RMC que ne soit fait aucun «amalgame» entre ces militants et le Rassemblement national.

Prendre en compte ces éléments pourtant majeurs imposerait de sortir de la logique simpliste du «nous contre eux» et cela ne convient ni aux personnes qui nous attaquent, ni à celles qui prétendent mettre au ban toute une partie de la population.

Excommunication obsessionnelle

Cette excommunication devient parfois obsessionnelle et se diffuse dangereusement sur de nombreux sujets. À titre d’exemple, le débat sur l’enseignement de l’arabe à l’école a conduit à des raccourcis aussi dramatiques qu’absurdes entre langue arabe et terrorisme.

La division va même au-delà, puisque sont aussi visées celles et ceux qui osent ne pas tomber dans la logique manichéenne promue par les deux camps. Ce sont notamment les fameux «islamo-gauchistes», traîtres à la patrie à qui l’on promet régulièrement le pire des sorts sur les réseaux sociaux.

Plus récemment encore, une étape a été franchie envers les victimes de terrorisme elles-mêmes. L’idée insidieuse que certaines d’entre elles étaient responsables de leur sort est ressortie à l'occasion de la mort d'un couple de touristes tués au Tadjikistan. Ce renversement de valeur, qui pointe la culpabilité non plus vers le terroriste mais vers sa victime, est le symbole s’il en est que pour une partie de la société, les terroristes sont moins à blâmer que celles et ceux qualifiés d’«islamo-gauchistes».

Dans le même temps, les réseaux sociaux sont le lieu régulier d’attaques et de menaces envers les victimes de terrorisme qui osent exprimer une position en contradiction avec cette idéologie.

Instrumentalisation des victimes

Loin de la nation solidaire de 2015, la victime est aujourd'hui parfois vue comme un outil idéologique servant de totem d’immunité pour proférer des raccourcis idéologiques dramatiques sans avoir à commencer une ébauche d’argumentation.

Dans le cadre de la polémique sur le concert de Médine au Bataclan, on s'est servi du portrait des victimes décédées le 13 novembre 2015 pour mener des campagnes idéologiques, malgré les vives critiques des associations de victimes elles-mêmes. Dans cette guerre, chaque camp a ses martyrs pour légitimer le rejet de l’autre.

L’extrême droite cherche à s’approprier le souvenir et l’image des victimes de terrorisme pour appuyer ses idées, voire des appels à des actes de plus en plus violents. Il est d’ailleurs frappant qu’un groupe d’extrême droite qui préparait des attentats en France ait légitimé son discours en se fondant sur les attaques djihadistes qui avaient déjà eu lieu sur le sol français.

Pourtant, il ne faut pas croire que la récupération se limite à un seul champ politique. La victime de terrorisme est devenu un bien qu’il faut s’approprier, quitte à tout mélanger:

Plus récemment, la députée LREM Aurore Bergé comparait la marche des «foulards rouges» au rassemblement du 11 janvier 2015 après les attentats de Charlie Hebdo.

Cette appropriation politique permanente de la douleur des victimes de terrorisme a un effet catastrophique: on transforme la solidarité nationale en un objet politique clivant.

En revanche, quand une victime refuse de servir de support pour véhiculer des idées de haine et de rejet, elle est immédiatement renvoyée dans le camp d’en face et on lui reproche de développer un «syndrome de Stockholm», en en faisant une alliée des groupes djihadistes qui ont pourtant essayé d’attenter à sa vie. Le but est évidemment de l'enfermer dans une logique binaire qui lui interdit toute opinion dissidente.

Il faut accepter qu’une victime de terrorisme puisse avoir un avis différent sans qu’un procès en légitimité et en indignité ne lui soit immédiatement fait.

La campagne de harcèlement dont a fait l’objet Nicolas Hénin, ancien otage de l’EI, pour avoir simplement rappelé que l'on ne pouvait pas appeler au meurtre d’enfants sur un réseau social, quand bien même est-on le père d’une victime des attentats du 13-Novembre, en dit long sur cette stratégie de division.

Il n’est évidemment pas question ici d’approuver benoîtement toutes les opinions des victimes, car celles-ci sont de toute façon très diverses –à l’image de la société. Il faut simplement accepter qu’une victime de terrorisme puisse avoir un avis différent sans qu’un procès en légitimité et en indignité ne lui soit immédiatement fait.

Rejeter cela, c’est faire des victimes des choses et nier leur existence. Exactement comme le font les organisations terroristes djihadistes pour justifier de s’en prendre à des civils non armés. Elles légitiment le choix de leurs cibles en refusant de les individualiser, facilitant les massacres abjects et évitant des crises de conscience.

Normalisation du complotisme

L’attentat de Strasbourg a marqué une nouvelle étape dans la division du pays. Bien sûr, les thèses complotistes ne sont pas nouvelles et ce n’est pas la première fois qu'elles portent sur un attentat commis sur notre territoire. Mais elles n'avaient jusqu'alors que rarement bénéficié d’un tel écho en France. Comme le soulignait Tristan Mendès France dans «L’instant M» sur France Inter, on assiste à une «normalisation de ce délire complotiste».

Ces thèses sont par ailleurs renforcées par l’écho complaisant que des journalistes en quête de vues et de likes ont bien voulu lui donner. La dernière interview de Fly Rider par Hugo Clément de Konbini en est l’exemple le plus marquant.

En faisant passer le terrorisme djihadiste comme quelque chose de voulu ou à tout le moins toléré par l’État, on fait de l’attentat non plus un événement qui nous vise en tant que nation, mais un acte séditieux avec un objet politique. Il n’est alors plus nécessaire de se sentir visé et de devoir envisager une réponse commune contre l’ennemi djihadiste, puisque c’est en réalité l’État français qui a permis cela.

Une telle réflexion relativise, par ailleurs, le risque lié aux groupes djihadistes et transfère le danger vers l’État, qui serait a minima complice de l’attentat. La division nationale est consommée, et elle déplace la haine non plus contre les véritables auteurs mais contre l’autorité nationale, normalement garante de notre sécurité et de la réponse du pays contre la menace.

Daech et les autres organisations de ce type ont tout intérêt à tirer profit de cette diffusion des idées complotistes (sans qu’elles-mêmes y ait forcément recours), puisqu’elle affaiblit fortement l’autorité de l’ennemi.

La répétition des attentats djihadistes a permis de fissurer fortement l’unité nationale. L’acte terroriste, comme ses victimes, n'est plus vu comme un moyen d’unir le pays autour de ses valeurs; il sert de plus en plus à discriminer, à cliver ou à justifier l’impensable, quand il n'est pas tout bonnement nié.

Temps de la réflexion

Refuser de céder sur les droits humains, de stigmatiser, ferait de vous un «bisounours», une personne faible, tout juste bonne à se recueillir avec des bougies et des fleurs –ce qui dans l’imaginaire de certains ferait bien rire nos ennemis. Là encore, la rhétorique binaire a de beaux jours devant elle.

Cela est pourtant faux. Nous avons tout à fait le droit d’avoir peur, mais celle-ci ne doit pas guider nos pensées. Refuser les mesures simplistes et globalisantes ne fait pas de vous des optimistes aveugles.

La preuve en est que le fameux refus de reconnaître une quelconque faille après les attentats de novembre 2015 de la part de Bernard Cazeneuve et du gouvernement Valls a été critiquée de toutes parts, notamment par les associations de victimes de terrorisme –les mêmes qui s’occupent chaque année d’entretenir le souvenir des victimes de chaque attentat avec leurs fleurs et leurs bougies.

L’entrée du Bataclan fleurie en mémoire des victimes, le 13 novembre 2018. | Benoît Tessier / Pool / AFP

Il est évident que la survenue d’un attentat peut et même doit interroger notre nation sur de nombreux plans. Il y a bien évidemment des questionnements utiles, et il existe de vrais spécialistes pour interroger et proposer.

Il faut ainsi se pencher sur notre gestion de l’après-attentat, sur nos réactions immédiates, mais aussi à plus long terme. Sur ce point, la complexité de la mouvance djihadiste et la diversité des personnes radicalisées ne tolèrent pas les réponses simplistes visées plus haut. Elle demande un travail de fond sur tous les pans de notre société: éducation, religion, culture. C’est une réflexion profonde qui suppose de se remettre en cause et de donner la parole à des personnes qui n’ont peut-être pas le goût des polémiques stériles, mais qui connaissent leur sujet.

Cette réflexion passe évidemment par l’échange d’idées et le désaccord. Avoir conscience des risques qui se posent dans notre gestion de l’après-attentat ne revient pas à exiger une unanimité. Au contraire, il s’agit de sortir des échanges caricaturaux qui nuisent et étouffent le débat de fond pour leur préférer des échanges susceptibles de nous permettre d’avancer dans la lutte contre le terrorisme djihadiste.

Il serait ethnocentré de croire que ces questions ne sont que franco-françaises: le même défi est posé à de nombreuses démocraties victimes du terrorisme djihadiste. Alors que paradoxalement certaines voix prônent la fermeture des frontières, il y aurait du sens à se rapprocher de nos voisins pour gérer cette réponse en garantissant un socle de valeurs communes au travers d'institutions comme la Cour européenne des droits de l'homme, l’Union européenne etc.

Cette bataille doit pouvoir se mener sans renoncer à nos principes, même si cela suppose des réponses plus complexes à trouver et plus longues à mettre en place. Il faut du courage pour mener un tel combat, beaucoup plus que celui des personnes appellant à renoncer à nos valeurs.

Cela nécessite un agenda différent de celui de l’immédiateté qu’impose l’attentat. Laissons cela au deuil et au recueillement autour des victimes. Ces moments n’expriment pas une faiblesse, mais au contraire l’unité d’une nation autour de celles et ceux qui ont souffert. Si nous ne sommes pas capables dans ces moments de pleurer auprès des personnes qui ont été frappées, cela revient à ne pas vouloir voir nos souffrances. Et ce déni de réalité risque de nous empêcher d’affronter ce venin qui ronge chaque jour un peu plus notre vie.

Il y a un besoin urgent de prise de conscience par les personnalités politiques, pour que puisse émerger un contre-discours face aux idées simplistes, au complotisme et aux remises en cause de l’État de droit.

Cela ne doit cependant pas se limiter au monde politique, il faut avoir conscience que la bataille intellectuelle de l’après doit être menée par tout le monde: il appartient à l'ensemble de la population, des médias et des spécialistes de prendre conscience du piège que nous tendent les terroristes. À cette fin, nous devons permettre le débat d’idées tout en portant haut et fort les fondements de notre démocratie.

Si nous ne menons pas un tel combat avec les armes de l’État de droit, alors il est probable que non seulement les attentats continueront sur notre sol, mais aussi que nous réaliserons trop tard que les barbares nous ont précipités dans leur logique mortifère. Nous aurons alors malheureusement toute légitimité à parler de «guerre», mais elle sera peut-être déjà perdue.

Emmanuel Domenach Administrateur de l'association 13 novembre: fraternité et vérité 

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