Culture

Le monde en crise vu par quatre films

Temps de lecture : 9 min

Les sorties le même jour de quatre films on ne peut plus différents offrent une vaste fresque du monde contemporain et des ressources du cinéma.

De multiples prises sur la diversité du monde. | Capture d'écran de la bande annonce de «Rencontrer mon père» via YouTube
De multiples prises sur la diversité du monde. | Capture d'écran de la bande annonce de «Rencontrer mon père» via YouTube

Chaque semaine mérite son lot de lamentations sur le trop grand nombre de films qui inondent les écrans, entraînant confusion et –trop souvent– invisibilité pour des titres qui méritaient mieux. Plus rares sont les semaines où on peut à la fois se réjouir et s’inquiéter de la sortie simultanée d’un grand nombre de bons films.

C’est le cas avec l’arrivée dans les salles ce mercredi 20 février, outre Grâce à Dieu de François Ozon, de pas moins de quatre films d’un intérêt certain.

Ils viennent d’endroits très différents (Europe de l’Est, Moyen-Orient, Afrique subsaharienne), recourent à des styles et des tonalités très variées, dont la comédie noire, le mélodrame ou la chronique intimiste. Deux sont des documentaires et deux des fictions.

Mais tous racontent le monde contemporain, notre monde, un monde fait de crises: racisme, antisémitisme et populisme, guerre, terrorisme, dictature, migrations et familles détruites.

«Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des barbares»

Le titre du film de Radu Jude est une phrase prononcée par un dirigeant roumain en 1941 à propos du massacre par ses troupes de dizaines de milliers de juifs à Odessa. Soit le plus massif, mais loin d’être le seul crime commis par le régime d’Antonescu allié aux nazis, et qui ont coûté la vie à 300.000 juifs roumains et ukrainiens et à 15.000 Roms. Des crimes niés ou extrêmement minimisés par les officiels roumains jusqu’à aujourd’hui.

Le film n’est pas une reconstitution. Il est l’histoire d’une reconstitution, spectacle sur la grand-place d’une ville qu’une jeune metteur en scène, Mariana, entreprend aujourd’hui pour commémorer ces événements.

Radu Jude accompagne la conception du spectacle, la réaction de différentes personnes –acteurs, techniciens, différents groupes de figurantes et figurants aux profils très variés– qui y travaillent, des sponsors et officiels de la ville, des habitantes et habitants appelés à en devenir les spectateurs et spectatrices. Il ne cesse de faire jouer le tragique des événements historiques évoqués et le grotesque ou la pusillanimité des situations actuelles.

Mariana est une femme, une artiste, une tête de mule. Elle est persuadée d'avoir raison, moralement, politiquement, artistiquement. Elle n'écoute personne.

Autour d’elle se déploie la sarabande compliquée des amnésies confortables, des machismes du quotidien, des égos et des paresses. Servie par une interprétation truculente, très charnelle, le ton de comédie lorgne vers la commedia dell’arte, et la parodie du monde du spectacle.

Avant de s’aventurer vers une longue séquence de discussion, tournée et jouée avec maestria, où Mariana affronte pied à pied le discours du commanditaire de la représentation.

Mariana (Ioana Iacob) entourée des figurants folklo de sa reconstitution historique. | Météore Films

Les dialogues brillantissimes, et servis par un interprète très charmeur, y présentent la connivence des cynismes –cynisme historique (c’est du passé tout ça), politique (vous feriez mieux de parler des crimes communistes), philosophiques (qu’est-ce au fond que la vérité?), et du spectacle (les gens veulent se distraire).

La dernière partie du film, dédiée à la représentation et aux réactions du public, réactions très différentes de ce qu’en escomptait son autrice, est un moment de comique terrifiant. Il est loin de ne concerner que le son et lumière au demeurant assez plat conçu par Mariana.

Un show du type Puy du Fou pour évoquer la Shoah porte en lui des contradictions et des impasses qu’esquisse Peu m’importe… Mais il interroge surtout, de manière douloureuse, les possibilités du spectacle –pièce ou film– à faire œuvre de mémoire.

Un «Puy du Fou» sur la Shoah? | Capture d'écran via YouTube

Il interroge plus encore, au présent du retour de l’extrême droite un peu partout en Europe et singulièrement dans sa partie orientale, le socle de certitudes sur lequel trop de gens s’appuient encore, croyant évident qu’au moins certaines formules de haine et d’exclusion, antisémites notamment, sont désormais devenues inacceptables.

Radu Jude a rejoint en 2009 le petit groupe d’excellence du cinéma roumain dont les autres membres s’étaient révélés au début de la décennie. On lui doit en particulier l’admirable Aferim! qui, d’une toute autre façon, passait par l’Histoire pour questionner le présent.

Il accomplit ici avec une virtuosité qui ne s’affiche pas un remarquable travail d’interrogation politique, sur ses compatriotes, sur ses contemporains, et sur les possibilités et les limites de son art dans ce monde.

«Baghdad Station», de Mohamed Jabarah Al-Daradji

Sans l’avoir jamais vu, on connaît cet endroit. La gare centrale de la capitale irakienne, où se situe la totalité de Baghdad Station, c’est ce microcosme vibrant de présences qui a déjà offert sa scène à de multiples films, italiens, indiens, égyptiens, polonais, brésiliens…

La foule des voyageurs et voyageuses, les employées et employés et les forces de sécurité, mais aussi un peuple de mendiants, de voleuses, de vendeurs à la sauvette, de saltimbanques, de traficoteurs en tout genre, et un condensé de très local et d’ouverture au vaste monde.

Dès qu’on la voit, on reconnaît cette figure qui s’avance sur le quai. Elle hante la réalité et les imaginaires de la planète, au moins depuis le début du XXIe siècle. La femme-terreur, la passante anonyme porteuse d’explosifs et déterminée à se sacrifier pour une cause corsetée de justifications politico-religieuses.

Le film de Mohamed Jabarah Al-Daradji précipite ces deux figures l’une face à l’autre. Dès lors que la terroriste se retrouve liée, malgré elle et malgré lui, au jeune embrouilleur qui drague et bricole dans la gare, se déploie le jeu entre deux registres qui n’auraient pas dû se rencontrer.

Lui parle trop et elle est enfermée en elle-même, autour il y a les gosses qui ne sont pas des tendres non plus, il y a le petit théâtre du mélodrame, mais aussi la présence de l’occupation américaine, l'exécution de Sadam Hussein, la «grande histoire».

Zahraa Ghandour et Ameer Jabarah | Contre-courants Distribution

Jouant sur plusieurs tableaux, Baghdad Station passe par nombre de sentiers battus, convoque des figures convenues du suspens comme du sentimentalisme. Mais il le fait en avançant sans cesse, vers ce qu’il finit par accepter comme une tâche aveugle, un point obscur.

Le réalisateur irakien, qui sait de quoi il parle en matière de menace terroriste et de fanatismes en tous genres, réussit à composer un récit romanesque qui n’absout rien mais ne croit pas pouvoir juger de tout.

Avec ces éléments dramatiques si reconnaissables, côté romanesque comme côté réalité, le film atteint dès lors un beau moment de bascule, où ce qui semblait parfaitement codé et déjà décidé se recharge d’un trouble, d’un souffle inespéré.

«Amal», de Mohamed Siam

Quelle aventure! Quelle héroïne! Il est miraculeux que Mohammed Siam ait croisé le chemin de cette jeune fille prénommée Amal, plus encore qu’il ait pu la filmer durant six ans –et qu’en outre il ait eu accès aux films de famille, qui permettent de la voir grandir quasiment depuis sa naissance.

Cet étonnant travail de cinéaste, et du cinéma, rencontre de manière incroyable la personnalité et le parcours de cette adolescente, qui a 15 ans quand Siam commence à la filmer.

Leur pays, l’Égypte, est en pleine révolution. Amal est de toutes les manifestations. Mais elle est aussi dans la rue pour jouer au foot avec les garçons. Et à table avec son père qu’elle adore. Ou au stade pour s’entraîner à la course, avec son T-shirt de Superman.

Amal, une adolescente prise dans le tourbillon de l'histoire. | Météore Films

Supergirl, Amal? À certains égards, oui. Courageuse, pugnace, vive, gavroche cairote que son sexe rend plus transgressive encore. Siam la filme avec une admiration parfois sidérée, parfois inquiète. Mais la caméra prête attention aussi aux moments de suspens, d’inquiétude, ou d’incompréhension.

Surtout, elle accompagne la jeune fille sur la durée –c’est-à-dire aussi l’évolution de la situation en Égypte, l’arrivée au pouvoir des Frères musulmans, les convulsions de la société vécues par une jeunesse qui a découvert la vie en affrontant le pouvoir et l’extrême violence policière, puis le coup d’État du maréchal al-Sissi.

Amal en plein élan. | Capture d'écran de la bande annonce via YouTube

Amal grandit, change. Beaucoup. Siam filme. Il filme les bouleversements de la société, les choix inattendus de la jeune fille, c’est un, deux, 100 scénarios –certains plus étonnants que la plus inventive des fictions.

Amal, le film, coure lui aussi, à toute allure sur le fil tendu d’une existence qui se cherche et qui s’invente, d’un pays qui vacille entre exaltation et terreur. Il y aura une suite, forcément.

Rencontrer mon père

Vous comme moi, vous êtes occupé, vous avez des problèmes, des obligations. Sans doute n’avez-vous pas le temps ni le goût de vous asseoir en face d’un homme que vous ne connaissez pas, un homme noir qui regarde et ne dit rien. C’est très compréhensible, c’est dommage.

Lorsqu’il filme frontalement celui qui est son père et qu’il n’a pas vu depuis vingt-huit ans, Alassane Diago ne partage pas un moment d’une intimité familiale qui ne regarde personne. Il ouvre un espace gigantesque, dérangeant, frémissant. Et accueillant à tous.

D’abord il y avait eu ce tissu, très beau, plein de couleurs, que malmenait cette main noire, usée. La main de cette femme qui supplie et affirme.

Cette femme que son mari a abandonnée il y a près de trente ans et qui n’est jamais revenu, cette femme, la mère du réalisateur, qui a élevé seule ses enfants dans le plus grand dénuement. Ils sont des millions en Afrique, à avoir émigré –surtout dans un autre pays du continent, en ce cas, du Sénégal au Gabon.

Mais par un improbable concours de circonstance, ce fils qu’elle supplie de ne pas partir, à qui elle affirme que, certainement, un incompréhensible dessein de Dieu a empêché son mari de revenir, ce fils est devenu cinéaste. Demain il partira retrouver le père absent, il filmera aussi ce départ, on le verra portant des sacs dont un contient son matériel de tournage.

Le cinéma en train de se faire est partie prenante du film. La présence de la caméra change ce qui se dit et ce qui se tait, comment les gens bougent ou pas –c'est toujours le cas mais d’ordinaire les films le cachent. Diago en fait, lui, un élément essentiel de sa quête.

Et voilà l’homme devant son chez lui, avec quelques chèvres. Voilà ses enfants, avec sa femme gabonaise. Voilà la présence du père, sa colère, sa honte. Face à lui, son fils, et la caméra. La colère du fils, sa peine. L'attention obstinée, paisible et ferme, de la caméra.

Face au père si longtemps attendu. | Capture d'écran via YouTube

Les plans sont longs, Alassane Diago sait qu’il faut attendre. Ce qui peu à peu émane de violence, de détresse, de lent cheminement de l’un vers l’autre durant ces plans est d’une étonnante puissance. Et voilà que cela concerne tout le monde, même ceux qui ne savent pas où est le Fouta-Djalon et n’ont jamais mis les pieds en Afrique.

Le monde est là aussi, la famille, cette grande fille étonnante de présence vitale, les petits garçons, l’épouse, les voisins. Les bêtes. Le cosmos, avec ces plans d’orages spectaculaires qui scandent l’évolution de la relation entre père et fils.

L’histoire très privée de la famille Diago devient une extraordinaire rencontre avec ce que signifie un très dense tissu de rapports humains, émotionnels, matériels, religieux, sociaux. Il y a de l’amour, beaucoup, et c’est compliqué. Il y a de la misère, énormément. Il y a de la fierté, et des codes, qui pèsent sur les personnes et tiennent ensemble les groupes.

Implacable et inattendu, d’une bouleversante honnêteté, le cheminement qu’accompagne ce documentaire tourné dans des conditions d’extrême précarité se charge d’une intense puissance dramatique, d’une munificente richesse.

Alors oui, il y avait de bonnes raisons, au milieu de nos existences si différentes de la sienne, d'aller s'asseoir en face de cet homme, en compagnie de son fils. D'écouter, de regarder.

Peu m'importe si le monde nous considère comme des barbares

de Radu Jude, avec Ioana Iacob, Alexandru Dabija, Alex Bogdan.

Séances

Durée: 2h.

Sortie le 20 février 2019

Baghdad Station

De Mohamed Jabarah Al-Daradji, avec Zahraa Ghandour et Ameer Jabarah.

Séances

Durée: 1h22.

Sortie le 20 février 2019

Amal

de Mohamed Siam

Séances

Durée: 1h23.

Sortie le 20 février 2019

Rencontrer mon père

d'Alassane Diago.

Séances

Durée: 1h50.

Sortie le 20 février 2019

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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