Politique / Société

Le jaune, le rouge et le brun dessinent un sale drapeau tricolore

Temps de lecture : 6 min

Les insultes subies par Alain Finkielkraut samedi 16 février 2019 à Paris sont la goutte d’eau antisémite qui fait déborder le vase populiste des «gilets jaunes». Il est temps que ce mouvement prenne fin.

Alain Finkielkraut, chez lui, le 16 juin 2015. | Joël Saget / AFP
Alain Finkielkraut, chez lui, le 16 juin 2015. | Joël Saget / AFP

Il y a cette séquence, haineuse, stupéfiante. Alain Finkielkraut, pris à partie dans la rue par quelques excités haineux qui lui crachent à la gueule un antisémitisme viscéral. Cette séquence montre le triste visage d’un antisémitisme qui ne craint plus de s’afficher, de parler à visage découvert. Nous sommes en 2019, en France, et on ose hurler «sale sioniste» et «rentre chez toi en Israël, rentre à Tel Aviv» devant une caméra. C’est admis, possible, légitime en quelque sorte. Un Français dit à un autre Français: «Casse-toi, on est chez nous ici.» Comment mieux dire que l’antisémitisme est d’abord la haine irrationnelle de l’autre? Le lendemain, Ingrid Levavasseur, est à son tour prise à partie par des «gilets jaunes». Un cri fuse: «Enlève ton gilet jaune, sale juive!»

Le terreau d'un antisémitisme sans complexe

Nous nous préparions à ces scènes depuis des années. Par clientélisme politique, l’antisémitisme a été minimisé dans les banlieues et ailleurs. La médiatisation du conflit israélo-palestinien a aidé. Par passion (ironique) de David contre Goliath, nous avons minimisé le terrorisme palestinien pour mieux condamner les représailles de Tsahal. J’ai vu, peu à peu, ce conflit gangréner notre imaginaire et devenir source de disputes, de tensions, de frontières entre amitiés, lorsque la raison cédait la place à l’émotion.

Nous avons hésité à voir dans la tuerie de Toulouse l’exécution sauvage, froide et cruelle de deux enfants juifs par un islamiste nourri au sein de l’antisémitisme. Nous avons reculé lorsqu’il a fallu considérer le meurtre de Mireille Knoll comme antisémite, comme ceux de Ilan Halimi ou des victimes de l’Hyper Cacher. Nous trouvions des circonstances atténuantes à Mehdi Meklat ou Mennel Ibtissem. On voulait ignorer les quenelles de Dieudonné, en affectant de ne voir dans ce geste de détournement du salut nazi qu’un simple bras d’honneur sympa, alors même qu’il s’affichait à Auschwitz ou, avec Alain Soral, au mémorial de la Shoah de Berlin. Et, récemment devant le Sacré-Cœur, lors d'une manifestation des «gilets jaunes», déjà.

Notre faiblesse a nourri un antisémitisme qui nous pète à la gueule. Aujourd’hui revêtu d’un gilet jaune, il défile dans la rue sans complexe aucun. Il s’affiche sur nos portes, nos murs, nos boîtes aux lettres. Il est l’ultime avatar d’une violence qu’on a laissé croître, dans un mélange nocif de tolérance et de lâcheté.

Le capital sympathie pour les «gilets jaunes» laisse place à une cristallisation du ressentiment

Il y avait de la sympathie pour le mouvement des «gilets jaunes», qui montrait le visage las d’une France mise à l’écart, négligée, en perte de repères et sans grand espoir d’avenir. Chaque rond-point était une minuscule prise de la Bastille d’où s’exprimait une souffrance qu’on n’écoutait plus vraiment, et ce, depuis longtemps. Une souffrance sociale s’était parée de jaune pour se montrer puisqu’elle n’était plus audible. Elle se montrait à Paris, aux Champs-Élysées et, parfois, les «gilets jaunes» y venaient pour la première fois, émus aussi d’être là, dans cette capitale qui décidait de leur vie.

L’envie d’en découdre était finalement un ferment d’unité dans ce mouvement hétéroclite.

Cette sympathie s’est peu à peu érodée. Sous la violence des manifestations, la dégradation répétée des biens publics ou privés, les appels d’un porte-parole à l’insurrection. L’envie d’en découdre était finalement un ferment d’unité dans ce mouvement hétéroclite.

Casser des abribus n'a amélioré le quotidien de personne et empêcher les commerces d’ouvrir le samedi a fini par exaspérer, lorsque la crainte s'est apprivoisée. Peu à peu, les «gilets jaunes» se sont faits moins nombreux et une manière de violence a été admise, légitimée par sa récurrence. Légitimée aussi par le silence tacite, complice, amusé, approbateur, encourageant des manifestantes et des manifestants se comportant en spectateurs passifs. Et légitimée enfin par des violences policières, nombreuses, réitérées, assumées cyniquement, jouant le pourrissement, nourrissant une escalade mortifère et contribuant à radicaliser le mouvement.

Des soutiens politiques blamables et cyniques

Évidemment, objectera-t-on, il y a des «gilets jaunes» pacifiques. Mais ils ne sont pas les plus visibles aujourd’hui et ils ne disent pas grand-chose. Leur silence, faute de porte-parole, vaut approbation d’une violence qui désormais ne quitte plus le mouvement et semble devenue sa matière première.

Cette violence s’en est prise aux biens, aux personnes, désormais elle traque le Juif. Trouvant pour cela des partenaires cyniques, à l’extrême droite mais aussi dans les rangs de La France insoumise (LFI), qu’on croyait encore digne, mais dont les membres franchissent à présent et sans aucune vergogne la frontière de l’innommable (à l’exception lucide de Clémentine Autain). Rêvant de quelques sièges aux élections européennes, peut-être plus tard d’un scénario à l’italienne, pour asseoir leur soif de pouvoir. Si le cynisme est une arme politique, il ne peut en lui-même constituer une politique. La France insoumise y perdra en estime et en électorat ce qu’elle aura gagné en visibilité médiatique. Le rouge, le brun, le jaune dessinent un sale drapeau tricolore.

Samedi après samedi, des «gilets jaunes», de plus en plus factieux, défilent sans que l’on sache vraiment pourquoi. Refusant le jeu démocratique. Ingrid Levasseur, qui entendait constituer une liste pour les élections européennes, est désormais rejetée comme traître à la cause.

La séquence Finkielkraut n’est pas anodine. Tout le monde est libre de contester ses idées. Il ne le refuse d’ailleurs pas. Mais vouloir son exil ou qu’il se taise ouvre la porte à des pratiques totalitaires connues.

Défiler chaque samedi sans mot d’ordre, sans service d’ordre –ou à peine–, en cassant ou regardant casser, en insultant ou laissant insulter, en haïssant ou approuvant la haine, n’a rien de respectable. C’est l’espoir, dégueulasse, de déstabiliser un régime démocratique, le faire tomber peut-être. Quelques milliers des personnes prétendent incarner «le peuple» à elles toutes seules. Le mensonge, désormais, ne se cache plus.

À ce titre, la séquence Finkielkraut n’est pas anodine. Tout le monde est libre de contester ses idées. Il ne le refuse d’ailleurs pas. Mais vouloir son exil ou qu’il se taise ouvre la porte à des pratiques totalitaires connues. Il s’agit d’interdire à l’autre de penser différemment. C’est une méthode lâche autant qu’un aveu de faiblesse intellectuelle. Quant à relativiser son agression en estimant qu'il est «réac» –sous-entendu: il l'aurait, au fond, bien cherché–, signifie qu'il y aurait un antisémitisme acceptable et un autre qui ne le serait pas. Pensée tortueuse et nocive!

De même, s'en prendre à Ingrid Levavasseur, qui a envisagé de s'inscrire dans un processus démocratique, est révélateur d'une vision totalitaire du pouvoir: ne pouvant obtenir l'assentiment du plus grand nombre dans les urnes, il appartiendrait à la rue de s'imposer. Faute de pouvoir représenter «le peuple», il s’agit désormais de faire taire tous ceux qui ne se rangent pas derrière le drapeau jaune-brun-rouge. Les lâches chassent en meute et entendent gagner par la force ce qu’ils n’obtiennent pas par les idées. C’est l’espoir de moins en moins caché de certaines et certains «gilets jaunes». C'est, pour eux, une impasse qui les conduira à se radicaliser toujours plus.

Gilets, jaunes devant, rouge-brun derrière: ça suffit!

Il y a comme un air de crescendo invisible dans la violence de ce mouvement. Dont l’acmé ne se situe pas forcément le samedi 1er décembre avec des dégradations particulièrement spectaculaires. Ni même dans la comptabilité morbide des onze morts, parfaitement oubliés et anonymes (on dit «un motard» ou «un automobiliste», il y a peu de noms), recensés depuis le début du mouvement.

Il est temps que tout cela s’arrête. Que ce mouvement retrouve la raison, s’organise, exclue celles et ceux qui cassent, insultent, frappent.

Il n’y a pas d’acmé –ou pas encore–, car nous acceptons que reviennent chaque samedi des affrontements, des dégradations, des insultes. Cette violence qui se banalise devrait nous inquiéter. Il n’en est rien. Nous acceptons que des commerces soient fermés parce que l’ordre public est menacé à intervalles réguliers, nous laissons des blocages se perpétuer, nous autorisons les forces de l'ordre à recevoir des pavés ou bien à crever un œil ou deux pour notre tranquillité, à peine perturbée par les lives des chaînes d’info.

Il est temps que tout cela s’arrête. Que ce mouvement retrouve la raison, s’organise, exclue celles et ceux qui cassent, insultent, frappent. Les modérés existent. Leur silence est coupable, chaque samedi plus coupable. Il leur appartient de parler et de mettre fin à ces parades en peau de chagrin, qui désagrègent chaque samedi un peu plus notre devise de fraternité.

Et c'est un goy qui l'écrit.

Jean-Marc Proust Journaliste

Newsletters

Niveaux de chaleur mesurés lors de la visite de Greta Thunberg

Niveaux de chaleur mesurés lors de la visite de Greta Thunberg

Avec la retraite par points, Jean-Paul Delevoye veut séduire les jeunes

Avec la retraite par points, Jean-Paul Delevoye veut séduire les jeunes

Opération séduction pour le gouvernement: la réforme des retraites par points se voudra être plus simple, plus juste et intergénérationnelle.

Moralisation

Moralisation

Newsletters