Culture

«Grâce à Dieu», lumières et ombres d'une «affaire»

Temps de lecture : 4 min

Le film de François Ozon documente avec précision et sensibilité l'affaire de pédophilie dans le diocèse de Lyon et la naissance de l'action citoyenne qui en a permis la révélation.

L'image d'ouverture du film: la hiérarchie de l'Église face à la cité - image tirée de la bande-annonce de «Grâce à Dieu» | Capture écran  via YouTube
L'image d'ouverture du film: la hiérarchie de l'Église face à la cité - image tirée de la bande-annonce de «Grâce à Dieu» | Capture écran via YouTube

1,2,3… soleil? Non, pas soleil, ni même grande lumière, mais un peu moins d’obscurité. Parce qu'un type, puis un deuxième, un troisième, et peu à peu d’autres, ont trouvé l’énergie, le courage, la colère de s’extraire d’une glu sinistre qui leur collait à la peau depuis l’enfance.

On le sait, le film de François Ozon est consacré à l’affaire de pédophilie qui a secoué le diocèse de Lyon –et au-delà– et mis en cause le cardinal Barbarin pour ne pas avoir dénoncé ni mis un terme aux agissements d’un prêtre pédophile.

Mais Grâce à Dieu, s’il s’appuie sur une reconstitution scrupuleuse d’un ensemble de faits avérés, fait ce que fait tout film: il choisit parmi les éléments disponibles; il organise un récit; il construit une certaine relation, émotionnelle, à des situations.

Bien davantage qu’un «dossier de société»

Les choix de narration et de mise en scène de François Ozon s’appuient sur des événements ayant eu lieu, des paroles ayant été prononcées, des actes ayant été reconnus par leurs auteurs. Et c'est aussi pour s’approcher d'enjeux qui dépassent ses sujets évidents.

Ceux-là, affichés et traités, ce sont les innombrables actes de pédophilie du père Preynat, le silence des victimes, de l’institution religieuse et des familles pendant des décennies, les manœuvres de la hiérarchie catholique pour minimiser les faits ou ralentir les tentatives de les exposer, le caractère nullement exceptionnel de tout cela au sein de l’Église catholique.

Mais Grâce à Dieu est bien davantage qu’un «dossier de société» bien ficelé et bien filmé, parce qu’il touche, deux fois, à une zone obscure.

La première concerne Preynat, le curé pédophile. La manière dont Bernard Verley, qui l’interprète, et François Ozon, qui le filme, acceptent et rendent sensibles cette présence, dans son vertige de culpabilité, de souffrance, de brutalité et de volonté de bien faire, de piété sans doute, de narcissisme aussi, engendre une extraordinaire zone de trouble, sans minimiser une seconde la gravité des actes commis.

Bernard Verley, extraordinaire interprète du père Preynat | Capture écran via YouTube

Face à lui, le jugement moral est sans appel, mais le film trouve l’intelligence sensible de prendre acte que l'on n’en aura pas fini ainsi –et pas plus avec le jugement pénal et le procès canonique encore à venir. Qu’il y a un reste, opaque et terriblement humain, au-delà de ce que peuvent prendre en charge la morale et le droit.

Abîme individuel et émergence du collectif

L’autre dimension, centrale pour le film, est la construction d’une action collective mobilisant des personnes extrêmement différentes.

Grâce à Dieu commence aux côtés d’Alexandre (Melvil Poupaud, excellent comme toujours, mais dans un emploi où l'on ne l’attendait pas). Bourgeois lyonnais, catholique pratiquant, père de famille nombreuse, il se lance dans sa croisade lorsqu’il découvre que celui qui a abusé de lui adolescent est toujours au contact d’enfants.

Puis il entre en relation avec une autre victime, au profil très différent, et le film se recentre sur celui-ci, puis à nouveau sur un troisième, d’un autre âge, d’un autre milieu, et qui vit autrement ce traumatisme.

Grâce à Dieu est ainsi, tout autant que le récit de l’«affaire Preynat» et de son corollaire, l’«affaire Barbarin», le récit de la naissance d’un collectif, La Parole libérée. François, Emmanuel, Gilles –mais aussi les parents, les épouses, les enfants– sont associés à un processus complexe, loin d’être évident, où s’activent de manière fragile, incertaine, parfois douloureuse, la fabrication d’une parole et d’une action communes.

François Debord (Denis Ménochet), Gilles Peret (Éric Caravaca), Emmanuel Thomassin (Swann Arlaud) et Alexandre Guérin (Melvil Poupaud), les figures de proue de La Parole libérée | Via Mars Films

Sans jamais perdre de vue les événements qui ont motivé leur entrée en action, et auxquels il consacre son film, Ozon accueille dans son film ces deux mystères, abîme individuel et complexité instable de l’investissement dans un groupe.

François Ozon, cinéaste des gouffres

C'est quoi ce film s’inscrit parfaitement dans une œuvre très diverse mais qui, de Gouttes d'eau sur pierres brûlantes et Sous le sable à Dans la maison ou Une nouvelle amie, ne cesse d’explorer ce qui meut obscurément les êtres humains.

Grâce à Dieu est assurément l'un des films les plus réalistes du cinéaste qui, avec 8 femmes, Ricky ou Potiche, a beaucoup pratiqué des approches plus stylisées ou même fantastiques. Il participe ainsi d'une tendance très active en ce moment où, pour le meilleur, la fiction documente avec acuité des faits réels et récents.

Il s'agit en l’occurrence de catastrophes, aussi graves qu’incommensurables les unes aux autres –la pédophilie dans l’Église, le mauvais coup porté à la démocratie américaine par Dick Cheney que raconte Vice ou, dans quinze jours, Fukushima, le couvercle du soleil, consacré à la catastrophe nucléaire.

Loin du banal et souvent bien peu probant «film inspiré de faits réels», ces trois propositions de cinéma, aussi différentes entre elles que les événements auxquels elles se réfèrent, témoignent de la capacité de la mise en scène à mieux comprendre le monde.

Grâce à Dieu

de François Ozon, avec Melvil Poupaud, Denis Ménochet, Swann Arlaud, éric Caravaca, François Marthouret, Bernard Verley, Martine Erhel, Josiane Balasko, Hélène Vincent, Frédéric Pierrot.

Séances

Durée: 2h17. Sortie le 20 février 2019.

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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