Monde

Le mur est tout ce qu'il reste à Trump

Temps de lecture : 7 min

L’état d’urgence signé par Trump n’est qu’une nouvelle manifestation de son obsession pour un mur qui, loin de protéger les États-Unis, a pour fonction de sauver la peau présidentielle.

Donald Trump à la Maison-Blanche, le 15 février 2019 | Brendan Smialowski / AFP
Donald Trump à la Maison-Blanche, le 15 février 2019 | Brendan Smialowski / AFP

Donald Trump vient de déclarer l’état d’urgence aux États-Unis. Lors d’un discours «décousu et désinvolte» à la Maison-Blanche le 15 février, il a expliqué qu’il s’apprêtait à en signer la déclaration, comme l’avaient fait «d’autres présidents depuis 1977, ou quelque chose comme ça. Et il y a rarement eu de problème. Ils l’ont signée. Tout le monde s’en fiche. J’imagine qu’elles ne devaient pas être très excitantes».

Trump ne prend personne en traître: au moment de la fin du shutdown (le blocage d’une partie du gouvernement fédéral) fin janvier, il avait annoncé que s’il n’obtenait pas gain de cause pour financer son mur, il n’hésiterait pas à proclamer l’état d’urgence. Et bim. Le Congrès ayant voté une enveloppe bien en deçà de ses exigences pour financer son mur à la frontière sud du pays, il fait donc ce qu’il avait promis.

Mesure inutile

Ce qui pour le peuple français convoque des images d’attentats et de débats sur les libertés publiques n’est aux États-Unis pas une si grande affaire. La preuve? En 1976, le Congrès américain a cru bon de légiférer sur l’état d’urgence alors utilisé à tort et à travers, et aujourd’hui, trente-et-une mesures d’état d’urgence sont en vigueur dans le pays –dont quatre signées par Trump et dix par Obama–, beaucoup plus qu’à l’époque.

Cette loi, le National Emergencies Act (NEA), prévoit un contrôle par le Congrès censé valider chaque année les mesures prises dans le cadre de l’état d’urgence. Et ce contrôle n’est jamais exercé.

Naturellement, le Parti démocrate est monté au créneau –quelques personnes dans le camp républicain ont également exprimé des réserves– et ne laissera pas Trump exercer ce droit sans lui opposer toutes les mesures légales possibles. Trump s’est d’ailleurs lui-même tiré une balle dans le pied lors de son discours, en avouant qu’il n’était «pas obligé» de recourir à une mesure d’urgence mais qu’il le faisait «pour aller plus vite». Autant dire qu’il a de lui-même tendu à ses adversaires le bâton pour le battre.

Depuis vendredi 15 février, l’Amérique est en train de gloser ou d’encenser –c’est selon– la manifestation d’autorité d’un président parmi les plus controversés de son histoire.

«Si le président peut déclarer l’état d’urgence pour une urgence qu’il a lui-même inventée, pensez à ce qu’un président avec des valeurs différentes peut présenter au peuple américain.»

Nancy Pelosi, présidente de la Chambre des représentants

Le Parti démocrate avait d’ailleurs menacé, avant cette prise de parole dont le ton, dans la bouche de tout autre chef d’État, aurait suffi à le soupçonner d’être retombé en enfance, d’utiliser lui aussi des mesures d’urgence pour faire passer des lois au cœur du débat national –comme le réchauffement climatique, le système de santé et le contrôle des armes– lorsqu’il reviendrait au pouvoir.

Ce qu’a confirmé Nancy Pelosi, la présidente démocrate de la Chambre des représentants: «Si le président peut déclarer l’état d’urgence pour une urgence qu’il a lui-même inventée –une illusion dont il veut convaincre les autres–, pensez à ce qu’un président avec des valeurs différentes peut présenter au peuple américain», a-t-elle déclaré.

L’état d’urgence donne à Trump de vastes pouvoirs, qui peuvent s’avérer dangereux pour la démocratie américaine. Il pourrait lui permettre par exemple de prendre le contrôle d’internet. Pas à 100% –internet est bien trop décentralisé aux États-Unis pour qu’une censure de type chinoise ou nord-coréenne puisse s’y appliquer efficacement–, mais suffisamment pour orienter les contenus des moteurs de recherche de façon à ce que les sites pro-Trump soient mis en avant ou pour surveiller les courriers électroniques. Il pourrait aussi –et c'est en fait déjà le cas– geler les comptes bancaires de citoyennes et citoyens américains.

Dans une dystopie absolue, l’état d’urgence permet également au président de suspendre la loi interdisant au gouvernement de tester des agents chimiques et biologiques sur des êtres humains sans leur consentement.

L’Amérique n’en est pas –encore?– là. En revanche, ce qui est certain, c’est que politiquement, elle pédale dans la semoule. Voici un président qui de son propre aveu prononce un état d’urgence inutile pour arriver à ses fins. Et plus que le moyen, c’est l’objectif qui est intéressant: ce fameux mur, brandi par le candidat Trump en 2016 et dont il a fait son cheval de bataille.

Menace fantasmée

Selon le président américain, la plus grande menace à laquelle est confronté son pays est l’immigration clandestine, qu’il sert à toutes les sauces. Notamment lors de la campagne pour les élections de mi-mandat, où il l'avait utilisée comme épouvantail pour tenter de conserver sa majorité au Congrès –raté: le Sénat est resté républicain, mais la Chambre des représentants, entièrement renouvelée, a basculé côté démocrate. Lors du discours sur l’état de l’Union, le mur a aussi été l'un des axes de communication privilégiés de Trump.

Il vaut la peine de se pencher sur sa rhétorique lorsqu’il cherche à en justifier la construction: ce mur sert à protéger l’Amérique d’une menace que la plupart des spécialistes estiment fantasmée. Dans le monde selon Trump, le plus grand problème de l’Amérique prend la forme de réfugiés latino-américains qui se rassemblent en caravanes pour tenter leur chance aux État-Unis, composées de «coyotes impitoyables, de cartels, de dealers et de trafiquants d’êtres humains», comme il l’a martelé lors de son discours sur l’état de l’Union.

«Nous parlons d’une invasion de notre pays par la drogue, par les trafiquants d’êtres humains, par toutes sortes de criminels et de gangs.»

Donald Trump

Lorsqu’il en parle, le président américain utilise un vocabulaire qui n’a pas grand-chose à voir avec celui d’une politique migratoire réfléchie et mesurée. Il choisit toujours un champ sémantique d’une grande violence, destiné à convaincre son auditoire que le peuple américain est assiégé: «J’ai ordonné que 3.750 soldats se rendent à notre frontière sud pour le gigantesque assaut», a-t-il proclamé lors du discours sur l’état de l’Union. Un «gigantesque assaut»? Des hordes barbares seraient-elles aux portes de l’Amérique libre?

Le 15 février, Trump a évoqué des «caravanes monstrueuses». On se souvient de sa comparaison entre Mexicains et violeurs lors de sa campagne de 2016. À l’entendre, le problème de drogue des États-Unis est uniquement dû à ces populations, qui entreraient aux États-Unis comme dans un moulin: «Nous parlons d’une invasion de notre pays par la drogue, par les trafiquants d’êtres humains, par toutes sortes de criminels et de gangs.»

Rien ne prouve que ces personnes ont commis les actes criminels dont on les accuse, et le président oublie que la plupart d'entre elles se présentent aux points d’entrée et demandent légalement l’asile. Et ce que Trump ignore –ou choisit d’ignorer?–, c’est que la plus grande partie de la drogue qui entre dans son pays le fait par ces points d’entrée légaux. Mais peu importe, car la vérité et les faits n’ont pas leur place dans son discours.

Lorsqu’un journaliste lui demande sur quoi il se fonde pour avancer ce genre de données, les statistiques officielles de la protection douanière prouvant que d’une part, la drogue n’entre pas majoritairement par les sections poreuses de la frontière et que d’autre part, le taux d’immigration clandestine a baissé, le président américain répond: «J’utilise plein de statistiques» qui viennent de «plein de sources».

On pourrait écrire des pages sur le fait que ce que Trump avance est le plus souvent faux. Il existe un vérificateur de faits efficace mis en place par le Washington Post pour suivre les mensonges et erreurs de Trump –lors de l’écriture de cet article, le président en était à 8.459 déclarations fausses ou trompeuses.

Échappatoire multifonctions

À quelques exceptions près, le consensus est assez large: il dit très souvent n’importe quoi. La question est: pourquoi? Pourquoi cette obsession, pourquoi ce mur? Quelle symbolique, quelle raison profonde se cache derrière cette monomanie présidentielle? Ce mur est inutile et il ne sera jamais intégralement construit, même le camp républicain le sait. Pourquoi le dirigeant de la plus grande puissance occidentale s’y accroche-t-il de toutes ses forces, tel un Don Quichotte pathétique reconverti dans la maçonnerie?

Ce mur, pour Trump, est un doudou. Ou la plume magique de Dumbo, l’éléphant volant –vous savez, ce petit objet qui rassure et auquel on se raccroche pour regagner sa confiance en soi. Parce qu’imaginez une seconde qu’on lui enlève son mur, à Donald: que lui resterait-il? Est-ce qu’il ne se rend pas parfaitement compte, malgré toute l’imbécillité que l'on a trop souvent envie de lui accorder, que s’il se privait de ce qui n’est devenu qu’un argument rhétorique, il n’aurait plus rien à quoi se raccrocher pour gouverner?

Ce mur lui permet de se sortir de toutes situations. En meeting, «Build that wall!».

Dans ses tweets,

Dans ses discours et dans ses moments de délire les plus tristement drôles, comme lorsqu’il a recommandé à l’Espagne de construire un mur dans le Sahara pour empêcher les migrants de traverser la Méditerranée, toujours le mur.

S’il n’y avait pas ce mur, le roi serait nu, et le président américain et son entourage en ont sans doute parfaitement conscience.

Trump est le roi du retournement de veste (souvenez-vous: il finançait les Démocrates, autrefois. Si si, à l’époque où il soutenait le droit des femmes à l'avortement. Selon NBC, au fil de sa campagne Trump, aurait «changé de position 141 fois sur vingt-trois sujets importants différents»). Ce président improbable n’a pas adopté de ligne idéologique par conviction, mais par opportunisme, contraint et forcé après avoir été le premier surpris d’être élu à la Maison-Blanche.

Sans convictions, sans vocation, sans programme personnel, sans le bagage culturel et intellectuel suffisant pour s’improviser leader de la plus grande démocratie du monde, il s’est trouvé une bouée, tant psychologique que politique, à laquelle se raccrocher pour éviter la noyade.

Ce mur n’est pas destiné à protéger l’Amérique d’un danger qui de toute façon n’existe pas, il a pour fonction de protéger un homme contre un destin qui de toute évidence le dépasse complètement.

Bérengère Viennot Traductrice

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