Politique / Société

La crise des «gilets jaunes», catalyseur des violences physiques et verbales

Temps de lecture : 6 min

Depuis trois mois, la France est secouée par un mouvement qui, au fil des semaines, a changé de nature. Il a ouvert les portes au complotisme et à l’antisémitisme.

Manifestation des «gilets jaunes» le 9 février 2019 à Lyon. | Alex Martin / AFP
Manifestation des «gilets jaunes» le 9 février 2019 à Lyon. | Alex Martin / AFP

Prétendre que le mouvement initial des «gilets jaunes» est globalement violent et antisémite est contraire à la vérité. Inversement, affirmer que cette crise n'y est pour rien dans la «libération» des violences et de la parole antisémite est tout aussi contraire à la réalité. Les faits sont là. Ils n'accusent évidemment pas chaque «gilet jaune», homme ou femme, individuellement, mais ils mettent en évidence un enchaînement d'interactions qui ont ouvert une boîte de Pandore.

Depuis le 17 novembre 2018, c'est-à-dire depuis trois mois maintenant, la France vit au rythme de samedis de contestation initiés par les «gilets jaunes». Initialement enclenché par une lutte contre la hausse des taxes sur les carburants, notamment sur le diesel, ce mouvement a rapidement rencontré le succès. Dans tous le pays, des ronds-points ont été investis tels des places fortes de la «résistance» et un rituel s'est installé faisant du samedi le point d'orgue jaune de la semaine.

Mouvement sans leader et sans encadrement, regardé avec méfiance par les syndicats et avec une certaine circonspection par les partis d'opposition, les «gilets jaunes» qui le composaient à l'origine mettaient en évidence un mal de vivre autant économique que sociologique. Issus des tranches modestes de la classe moyenne, ils exprimaient tout à la fois un souhait d'amélioration de leur pouvoir d'achat et un désir de visibilité dans la société française.

Emmanuel Macron inaudible

Pour contrer le climat de tension qui montait autour des ronds-points –on commençait à compter des morts aux abords des barrages–, les violences et la casse qui avaient émaillé les premiers rendez-vous hebdomadaires parisiens, le pouvoir avait annulé, début décembre, la hausse de la taxe sur les carburants prévue en 2019.

Devant la prolongation de la crise revendicative qui commençait à s'élargir à d'autres thèmes plus institutionnels –émergence du RIC (référendum d'initiative citoyenne), mise en cause de la démocratie représentative– et à cibler exclusivement le président de la République, non seulement sur certains ronds-points, de façon abjecte, mais aussi dans la rue aux cris de «Macron démission», le chef de l'État avait annoncé, le 10 décembre, une série de mesures sociales.

La hausse de la prime d'activité pour les salariés payés au Smic, l'annulation de la hausse de la CSG pour les retraités touchant moins de 2.000 euros par mois, la défiscalisation des heures supplémentaires pour un montant de dix à douze milliards à la charge du budget de l'État s'ajoutaient au souhait exprimé par Macron d'une prime de fin d'année versée par les employeurs. La combinaison des différentes annonces et mesures de décembre provoquait un léger ralentissement de la contestation en début d'année, sans amoindrir considérablement le soutien ou la sympathie de l'opinion à l'égard du mouvement.

La crise a changé d'allure et de nature au fil des semaines

Cependant, de samedi en samedi, la mobilisation est devenue de plus en faible, particulièrement au cours du mois de janvier et, surtout début février. Alors qu'ils étaient près de 300.000 dans toute la France, le 17 novembre, les «gilets jaunes» n'étaient qu'un peu plus de 50.000 le 9 février, selon les chiffres diffusés par le ministère de l'Intérieur. Chiffres remis en cause par les manifestants et par ceux qui les soutiennent sur la scène politique.

Car au fil des semaines, ce mouvement qui se voulait «apolitique» et «a-syndical» a fait l'objet de travaux d'approche des formations politiques d'opposition les plus engagées, d'une tentative de convergence de la part de la CGT, d'infiltrations de plus en plus marquées et visibles des extrêmes droite et gauche. Ainsi, la crise a changé d'allure et de nature. Les marges ont pris le dessus.

Les figures féminines initiales du mouvement ont été progressivement marginalisées, écartées ou évincées. Certaines d'entre elles ont été menacées de mort. Ces menaces se sont portées aussi contre un grand nombre de députées et députés du parti présidentiel. Considérés soit à la botte du pouvoir, soit cornaqués par des milliardaires, les journalistes ont également été visés et les médias vilipendés. Des quotidiens ont été plusieurs fois empêchés de sortir de leurs imprimeries. Mécontents du traitement dont ils faisaient l'objet dans la presse des «gilets jaunes» s'en sont pris à des professionnels de l'information, hommes ou femmes.

Le mouvement a entraîné une radicalisation interne et externe

Le dernier incident en date a concerné, le 14 février, l'agence de Thonon-les-Bains (Haute-Savoie) du Dauphiné. Sans qu'il soit possible d'attribuer tous les actes d'intimidation à des «gilets jaunes» –il ne fait guère de doute qu'ils sont impliqués dans certains d'entre eux, comme ici ou –, force est de constater que le climat ainsi créé a démultiplié les actes individuels ou collectifs: lettres anonymes, incendies volontaires nocturnes, tags injurieux et antisémites... Il y a eu un durcissement externe.

En même temps que le mouvement voyait le nombre de combattants se réduire, il s'est radicalisé en interne et il a laissé apparaître des oppositions féroces en son sein: les uns voulant une prolongation politique dans les urnes à travers les élections européennes, les autres ne prônant, plus prosaïquement, qu'une prolongation répétitive dans la rue, sans objectif autre que le départ de Macron, au risque d'instiller l'incompréhension et la lassitude dans l'opinion.

Celles-ci sont perceptibles dans la baisse du l'empathie envers le mouvement. De 73% à la mi-novembre 2018 –soutien à 47% et sympathie à 26%–, cette dernière est tombée à 58% à la mi-février 2019 –25% de soutien et 33% de sympathie–, selon une enquête de l'institut Elabe.

Elabe

Jamais un mouvement d'origine sociale ne s'est autant éternisé en France. Avec autant de manifestations à répétition. Les bilans sont malheureusement éloquents: neuf morts par accidents routiers et une femme âgée décédée, le 2 décembre, d'un arrêt cardiaque après avoir reçu une grenade lacrymogène en plein visage, cinq personnes ont eu une main arrachée et une vingtaine d'autres ont été éborgnées, selon un décompte provisoire des blessures causées lors des opérations de maintien de l'ordre tenu par David Dufresne.

Il y a eu aussi 1.300 blessés parmi les forces de l'ordre et les pompiers, selon le ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner, 8.400 personnes interpellées dont 7.500 placées en garde à vue. Les destructions diverses réalisées par des «gilets jaunes» et les casseurs se montent à des dizaines et des dizaines de millions d'euros. Sans compter les salariés mis au chômage partiel et les commerçants ou artisans dont l'activité est fragilisée.

Propos complotistes et transgression de la parole antisémite

Ce déchaînement de violence qui est monté en puissance s'est accompagné au fur et à mesure d'un développement exponentiel des propos complotistes et d'une «libération», terme impropre puisqu'il s'agit d'une transgression, de la parole antisémite. Déjà visible dans les interventions et les vidéos sur Facebook de deux figures très écoutées des «gilets jaunes», Eric Drouet et Maxime Nicolle, ce complotisme est omniprésent sur Twitter dans cette sphère. Il est même repris par certains qui, sans sourciller, prétendent que les statistiques sur la hausse des actes antisémites en 2018 ne sont publiées, intentionnellement par les pouvoirs publics, que pour faire «diversion» face à un mouvement qu'il ne parvient pas à endiguer.

Ces transgressions cachent mal la volonté de couvrir des débordements antisémites qui sont facilités par la crise en cours et dont certains signes avant-coureurs, ultra-minoritaires, étaient visibles comme cette banderole sur un rond-point à proximité de Lyon (rapidement retirée par des «gilets jaunes» choqués), en décembre. Le problème est qu'il ne s'agit plus d'actes isolés, selon Jérôme Coumet, maire (PS) du XIIIe arrondissement de Paris et défenseur du street art, qui dénonçait, un acte «immonde, abject et surtout lâche!» après la découverte d'un tag de croix gammée sur le portrait de Simone Veil, visage dessiné par un artiste sur une boîte aux lettres du quartier.

Les partis politiques montent au créneau pour contre-attaquer

Ce mauvais courant d'antisémitisme a conduit Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste, à proposer à tous les partis politiques, Rassemblement national et Debout La France exceptés, un texte intitulé «Ça suffit!» appelant à un rassemblement à Paris, le 19 février. Et comme si ce climat délétère n'était pas suffisant, un parfum rance de guerre civile est répandu par une autre figure des «gilets jaunes», Christophe Chalençon. Filmé en caméra cachée par une journaliste italienne après sa rencontre avec Luigi Di Maio, co-vice-président du Conseil italien et dirigeant du mouvement populiste Cinq étoiles, Chalençon prétend que «des paramilitaires» sont «prêts à intervenir» en France pour «faire tomber le pouvoir». Rien de moins.

Complotisme, antisémitisme, appel factieux à la guerre civile, un cocktail qui pourrait peut-être interroger les derniers «gilets jaunes» lucides!

Olivier Biffaud Journaliste

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