Égalités / Médias

Il est temps de parler du manque de diversité dans les médias

Temps de lecture : 9 min

«À l’occasion d’un exercice d’incendie qui nous avait tous fait sortir du bâtiment, je me suis aperçue que j’étais… la seule personne noire de tout l’immeuble évacué», raconte une journaliste.

On ne peut plus se contenter d’une déclaration de bonne intention. | Markus Spiske via Unsplash
On ne peut plus se contenter d’une déclaration de bonne intention. | Markus Spiske via Unsplash

Slate couvre le sujet de la Ligue du LOL, du nom d'un groupe Facebook privé très actif autour de 2010, composé principalement de journalistes masculins dont certains se sont livrés en parallèle à du cyber-harcèlement visant des femmes, des personnes racisées, des blogueurs. Notre actuel rédacteur en chef a été membre de ce groupe, sans qu'aucune action de sa part ne justifie sa suspension. Par souci déontologique, les articles que nous produisons sur la Ligue du LOL –et nous ne nous interdisons aucun angle– sont placés sous la supervision exclusive d'Hélène Decommer, rédactrice en chef adjointe de Slate.

Et si les révélations concernant la Ligue du LOL pavaient la voie à une réflexion collective sur le triomphe de l’hégémonie masculine à la tête des médias? Ce serait une des issues heureuses, une fois passées les condamnations indignées. Alors que l’on découvre sans être surpris que le phénomène des boys' club comme celui de masculinité toxique n’épargnent pas la presse, il est temps aujourd'hui d'en constater les dégâts. Le profil type des acteurs qui occupent des postes à responsabilités dans les médias est majoritairement blanc, masculin et hétérosexuel. Dans ce contexte où la diversité est défaillante, petites remarques homophobes, commentaires racistes et comportements misogynes de la vie quotidienne n’ont que trop de place pour s’épanouir sans garde-fou. «La façon qu’ont les hommes blancs hétérosexuels de socialiser se construit souvent contre les minorités (femmes, LGBT, hommes racisés)», analyse Valérie Rey-Robert, qui tient le blog féministe Crêpe Georgette.

Le défi d'une plus juste représentativité anime pourtant fréquemment les débats sur la profession, notamment à la faveur des prescriptions du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) qui, depuis le début des années 2000, dénonce la présence ténue des «minorités visibles» à l’antenne. Il y a dix ans (en avril 2009), une commission «médias et diversité» a même été créée pour établir des recommandations afin d'«élargir le vivier des journalistes». Les résultats sont encore insuffisants. Niveau parité par exemple, l’accès aux postes hiérarchiques chez les femmes est largement en deçà de celui des hommes (98 femmes cheffes contre 372 hommes chefs) alors que 47% de la profession est féminine, selon les chiffres 2018 de la Commission de la carte de presse.

Reproduction de l'endogamie sociale

«Comme dans tous les milieux élitistes, on observe un véritable manque de renouvellement. À l’instar du monde universitaire, du droit ou encore des professions médicales, la presse connaît un entre-soi fondé sur des mécanismes de reproduction sociale», analyse pour nous Virginie Sassoon, docteure en sciences de l'information et de la communication, qui cite le travail de Bourdieu pour étayer son propos. Selon l’universitaire, le public n’est pas dupe de ce manque de représentativité. Comment faire confiance aux journalistes lorsqu’on a l’impression qu’«ils se ressemblent tous», pour reprendre une phrase populaire fréquemment entendue? L’enjeu est pourtant de taille. «On l’avait déjà vu avec le mouvement des “gilets jaunes”: la violence envers les journalistes est le signe d’une véritable rupture de confiance, qui interroge sur l’avenir de la démocratie et sa santé. Ne pas se reconnaître dans les médias grands publics crée une fragmentation sociale et une défiance généralisée», alerte Virginie Sassoon.

Une endogamie sociale d’autant plus cynique quand elle s’observe dans les médias progressistes, selon la journaliste Katia Dansoko Touré. Elle rapporte une anecdote: «À l’époque, j’étais dans une grande rédaction de gauche. À l’occasion d’un exercice d’incendie qui nous avait tous fait sortir du bâtiment, je me suis aperçue que j’étais… la seule personne noire de tout l’immeuble évacué. Un jour, alors que je discutais avec des collègues journalistes, un grand reporter s’est avancé vers moi, l’air déterminé. Il m’a alpaguée pour une question de titres de transport: “Vous travaillez à la comptabilité, non?” J’ai dû prendre le temps de lui expliquer que j’étais bel et bien journaliste. Il était un peu interloqué, et puis il est reparti l’air gêné.»

«J’allais à leurs soirées. En les voyant, je me demandais: comment puis-je faire mon trou dans ce métier? Je me posais réellement la question.»

Katia Dansoko Touré, journaliste

À propos de la Ligue du LOL, celle qui travaille aujourd’hui chez Jeune Afrique se souvient: «J’allais à leurs soirées, le café des OS par exemple. En les voyant, eux et les gens qui gravitaient autour, tous blancs et qui avaient l’air bien lotis, j’avais l’impression d’être un ovni et je me demandais: comment puis-je faire pour faire son trou dans ce métier? Je me posais réellement la question.»

Des journalistes en guise de faire-valoir

Comment la profession parvient-elle à s’adresser à l’ensemble de la population française alors qu'elle en est aussi peu représentative? Cette uniformisation conduit malheureusement souvent à réduire les rédactrices et journalistes issus de minorités visibles au statut de «faire-valoir» –le «tokenism» en anglais–, par exemple le fait de placer une seule femme dans un service, juste histoire de ne pas être accusé de n’avoir recruté que des hommes.

«Si Mehdi Meklat et son acolyte Saïd Abdallah ont un jour été des phénomènes médiatiques, c’est bien parce qu’ils étaient une espèce d’exception, parce que c’était hype d’avoir des mecs de banlieue dans les médias. »

Katia Dansoko Touré, journaliste

Ce manque de représentativité est un réel frein à la richesse des sujets traités et des approches journalistiques. Dans ce contexte, il est parfois difficile d’exister «dans un open space qui lave plus blanc que blanc», plaisante Khalil*, un pigiste d’origine algérienne de la région du Haut-Rhin. «Le développement de verticales comme Le Monde Afrique ou Le Point Afrique en est la preuve. Car, s’il n’y a pas de journalistes noirs dans les rédactions mères, on rechignera toujours moins à les accueillir dans ces sections. Non seulement l’Afrique devient une spécialité, mais tout ce qui a trait aux communautés noires de France –soit des sujets franco-français– tend à se retrouver au sein de ces verticales», ajoute Katia Dansoko Touré. «Si Mehdi Meklat et son acolyte Saïd Abdallah ont un jour été des phénomènes médiatiques, c’est bien parce qu’ils étaient une espèce d’exception, parce que c’était hype d’avoir des mecs de banlieue dans les médias. Dans un monde meilleur, leur profil auraient été au contraire une profonde banalité…», se désole-t-elle.

La corporation a-t-elle toujours été si homogène? Un détour par l’histoire de la presse nous le confirme. «Sous l’Ancien Régime, le journalisme était déjà très masculin, bourgeois et aristocrate. Au XVIIIe siècle, il y a ensuite eu de grandes journalistes femmes, mais elles ont dû se battre contre le mépris social qu’on leur réservait. À la fin de ce siècle, le journalisme de mode est venu cantonner les femmes dans la superficialité et les sujets dits féminins. On ne leur a reconnu de la légitimité que dans ce secteur, qui n’est pas politique», fait observer Alexis Lévrier, maître de conférences à l’université de Reims et spécialiste de l'histoire de la presse et des médias.

La formation, première machine à trier

Pour celui qui est également enseignant, le problème vient d’abord de la formation. «Ce que je constate, c’est que l’existence de ce système élitiste de quatorze écoles reconnues par la profession ne permet pas suffisamment de promouvoir la diversité sociale, raciale, mais aussi tout simplement géographique. J’ai en cours des étudiants qui viennent des Ardennes ou encore de la Marne et je me dis qu’on gagnerait à voir en école de journalisme des étudiants de ces zones-là. Mais ils n’ont pas les codes et les concours leur paraissent inaccessibles», regrette Alexis Lévrier.

Certes, cette prise de conscience nourrit la réflexion au sein des écoles. La prépa égalité des chances de l’ESJ, le Bondy Blog soutenu par la région Île-de-France, l’ouverture aux étudiants boursiers, la prépa gratuite «La Chance»… Ces dernières années, quelques dispositifs ont été mis en place pour ouvrir le recrutement à plus de diversité.

Mais, même au sein de l’Académie ESJ Lille dont les frais de scolarité sont fixés en fonction du taux de bourse de l’étudiant, l’endogamie reste criante. Basma*, ancienne étudiante de cette formation post-bac, raconte: «Les profils sociaux se ressemblaient tous un peu: fils et filles de cadres ou de fonctionnaires, beaucoup de blancs. Bref, on était tous issus de la classe moyenne, moyenne supérieure pour la majorité.» Et la jeune femme de préciser: «De toute façon, c’était assez habituel pour moi d’être l’une des seules personnes racisées de ma promo: en prépa littéraire, on avait compté avec un autre ami d’origine arabe –et sur les trois classes de notre année: il y avait quatre personnes d’origine arabe et une d’origine asiatique sur environ 120 élèves!»

«La bonne volonté ne suffit pas»

«Élargir le vivier des journalistes», comme le souhaitait le CSA, est une chose. Encore faut-il que l’état d’esprit des patronnes et des employeurs change à son tour et qu’à compétences égales ils ne choisissent pas systématiquement leurs pairs. «La cooptation et l’entre-soi, au bénéfice quasiment exclusif d’une seule partie de la population, ne doivent plus être les mécanismes d’embauche obligés des journalistes», peut-on lire dans une tribune signée par l’association «Prenons la une» et l’AJL.

«La bonne volonté ne suffit pas», martèle à son tour Virginie Sassoon. Selon la docteure en sciences de l'information et de la communication, «on arrive à un moment où on ne peut plus se contenter d’une déclaration de bonne intention. Des règles doivent être écrites, dans des cahiers des charges, avec des objectifs chiffrés». Processus de recrutement, plafond de verre: les professionnels des médias ont une responsabilité à jouer pour contrer les insidieuses discriminations.

Pour cela, Virginie Sassoon préconise la signature de charte de diversité. C’est notamment ce que promet de faire le quotidien Les Échos, qui a annoncé un accord à venir sur la parité. Celui-ci prévoit que la moitié des postes à responsabilités dans le groupe seront occupés par des femmes d'ici cinq ans. À ce titre, une tribune signée par 580 étudiantes et étudiants en journalisme appelle «les rédactions et les écoles de journalisme à renforcer les dispositifs de lutte contre les discriminations de toutes sortes. Une meilleure représentation des femmes et des groupes minorés dans les instances dirigeantes des médias nous paraît indispensable». Il y a aussi le label Égalité et diversité, délivré par l’Afnor après audit. Celui-ci «engage beaucoup puisqu’il oblige à travailler sur tous les processus en interne pouvant être discriminatoire. L’IPJ Dauphine est la seule école de journalisme à l’avoir obtenu», nous indique Pascale Colisson, responsable pédagogique en charge de la mission diversité à l'Institut Pratique du Journalisme.

Derrière ces différentes mesures qu’il est urgent d’adopter se profile un triple objectif: remettre de l’égalité dans la fabrique de l’information, retrouver une dignité dans la presse et regagner la confiance du public.

Par ailleurs, publier les offres d'emploi plutôt que compter sur le bouche-à-oreille qui encourage le réseautage permettrait d’ouvrir les candidatures à davantage de monde. Enfin, encourager une culture d’entreprise plus inclusive serait un bon moyen de faire la chasse aux comportements misogynes, homophobes et racistes. Condamner publiquement ces dérives est important si l’on veut cesser de silencier les journalistes issues de minorités et assainir une atmosphère de travail. Derrière ces différentes mesures qu’il est urgent d’adopter se profile un triple objectif: remettre de l’égalité dans la fabrique de l’information, retrouver une dignité dans la presse et regagner la confiance du public. Tout un programme.

*Les prénoms ont été changé

Emilie Laystary Journaliste société

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