Égalités

Les femmes ont besoin de girls’ clubs pour se faire entendre

Temps de lecture : 3 min

Nous n’avons ni groupe organisé, ni procédure prédéfinie. Alors que cela nous serait bien utile.

La tentative la plus récente de faire du collectif, c’est le groupe NousToutes, qui a organisé la manifestation du 24 novembre 2018. | Jeanne Menjoulet via Flickr
La tentative la plus récente de faire du collectif, c’est le groupe NousToutes, qui a organisé la manifestation du 24 novembre 2018. | Jeanne Menjoulet via Flickr

Une des leçons de ces derniers jours, c’est que les hommes savent très bien s’organiser entre eux. Par exemple en montant des groupes. Et cela m’a particulièrement frappée avec la Ligue du LOL évidemment, mais également le groupe Radio Bière Foot, formé par des journalistes hommes du HuffPost français, ou celui des Darons chez Vice. Il s’agit d’hommes qui créent des groupes de discussion entre eux sur leur lieu de travail. Comme s’ils n’avaient pas déjà assez de pouvoir au boulot et sur internet… Et puis, on ne peut pas dire qu’ils ont du mal à se faire entendre…

Bref, cela amène la question du pendant féminin de cette pratique. Existe-t-il des groupes similaires de femmes? On a un indice intéressant concernant le HuffPost, donné par une journaliste du site: «En fait, il y avait un groupe Slack pour les femmes à l’origine, mais on l’utilisait très peu, ou alors pour demander un doliprane ou un tampon…». Pourtant, on pourrait imaginer que les personnes d’une catégorie souvent discriminée au travail, à savoir les femmes, pourraient avoir intérêt à se regrouper et créer un espace de parole. On sait combien il est important de pouvoir se reposer sur ses sœurs, de sortir de la logique du «chacune pour soi» pour réussir à s’imposer toutes ensemble.

C’est exactement ce qu’avaient fait les femmes qui travaillaient avec Barack Obama à la Maison-Blanche. Elles avaient l’impression de ne pas être suffisamment entendues en réunion, alors elles s’étaient concertées pour mettre au point une stratégie collective. Quand l’une faisait une proposition et qu’elle n’était pas entendue, les autres la reprenaient et la répétaient jusqu’à ce que les hommes y prêtent attention. Comme une chaîne d’écho. Or pour en arriver là, il a bien fallu qu’elles créent un espace de parole entre elles et imaginent ensemble cette solution.

Sororité non collective

Le rapport au collectif, c’est un vieux serpent de mer du féminisme. L’hymne des femmes en parlait déjà: «Seules dans notre malheur, les femmes, l’une de l’autre ignorée, ils nous ont divisées, les femmes, et de nos sœurs séparées. […] Reconnaissons-nous, les femmes, parlons-nous, regardons-nous». On nous a rabâché qu’on ne se supportait pas les unes les autres, que toute discussion réunissant plus de deux femmes virait au crêpage de chignons, que le collectif ce n’était ni dans notre nature ni dans notre culture.

Beauvoir, et les autres féministes de son époque, s’interrogeaient déjà sur la difficulté d’unir des femmes sur leur condition de femme alors qu’elles étaient différentes les unes des autres. Pourtant, il y a eu des collectifs de femmes qui ont agi: les clubs de femmes pendant la Révolution, les suffragistes, le MLF et pléthore de groupes affiliés.

Et maintenant? Depuis quelques années, on expérimente la sororité, mais la sororité désigne l’expression d’une solidarité entre femmes au sens d’individus. C’est une expérience passionnante mais ce n’est pas du collectif. Ça a peu à voir avec un girls' club. Prenons un exemple concret: les cas de cyber-harcèlement qui touchent particulièrement les féministes. On va s’envoyer des messages de soutien (ça, c’est de la sororité) et c’est très important de le faire. Si vous voyez une personne se faire harceler sur internet, envoyez-lui même un seul mot. Ça aide toujours face à cet enfer. Mais nous n’avons pas de réaction collective. Chacune va décider individuellement de signaler tel message ou compte. Nous n’avons ni groupe organisé, ni procédure prédéfinie. Alors que cela nous serait bien utile.

La tentative la plus récente de faire du collectif, c’est le groupe NousToutes, qui avait organisé la manifestation de novembre, et qui d’ailleurs poste des rappels à la loi à chaque tweet d’insulte.

Prendre le problème en amont

Peut-être qu’il y a une nouvelle étape à franchir. Peut-être que les salariées dans les entreprises devraient toutes créer des groupes de discussion interne pour les femmes. Peut-être que nous devrions réfléchir à la mise en commun d’outils: outils face au cyber-harcèlement (avec des procédures claires à mettre en œuvre, on sait que des signalements massifs ont plus de chance d'aboutir), outils pour les cas de harcèlement sexuel (si une salariée veut porter plainte, les associations d’aide sont là et apportent l’information nécessaire mais si elle ne veut pas aller jusqu’à la plainte, on pourrait imaginer de mettre à dispo des lettres types à adresser aux RH, à l’homme concerné, aux collègues), et même simplement des idées pour réagir face à un ensemble de situations relevant du sexisme quotidien.

Évidemment, grâce à l'énorme boulot fait par plein de femmes, des ressources existent déjà mais elles sont disparates, et elles se concentrent la plupart du temps sur l'aspect judiciaire. Il faudrait prendre le problème en amont. S'organiser au moindre début de problème, dans chaque «lieu». Et pour s'organiser, il faut se parler, se concerter. Après la libération de la parole, il y aura peut-être l'action par les groupes de parole.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

Titiou Lecoq

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