Santé

Questions après le suicide d’un chirurgien au sein de l’hôpital Avicenne

Temps de lecture : 9 min

Le 3 février, le Pr Christophe Barrat se défenestrait depuis son bureau de l’hôpital Avicenne. Un cas révélateur de la violence des conditions de travail en milieu hospitalier.

À l'hôpital aussi, ce sont les femmes qui sont les plus touchées par le harcèlement moral. | Rawpixel via Unsplash
À l'hôpital aussi, ce sont les femmes qui sont les plus touchées par le harcèlement moral. | Rawpixel via Unsplash

Il est des événements qui, soudain, bouleversent le regard que l’on peut porter sur le monde hospitalier. Le dimanche 3 février dernier, le Pr Christophe Barrat, chirurgien âgé de 57 ans, se suicidait par défenestration, depuis son bureau du cinquième étage de l’hôpital Avicenne (Assistance Publique–Hôpitaux de Paris, AP-HP). Avant de mettre fin à ses jours, il avait revêtu sa tenue de bloc opératoire. Ce praticien réputé était chef du service de chirurgie bariatrique et métabolique du groupe hospitalier Hôpitaux universitaires Paris Seine-Saint-Denis (Avicenne, Jean-Verdier et René-Muret).

Cette tragédie fit d’emblée polémique, la direction de l’hôpital expliquant (dans un e-mail au lendemain du suicide) que ce «professionnel respecté et apprécié de ses équipes» et qui «incarnait l’excellence de sa spécialité» souffrait d’une «maladie grave». «L’hôpital essaye de se défausser de ces responsabilités en évoquant la maladie grave du Pr Barrat mais le contexte professionnel dans lequel il exerçait doit aussi être pris en ligne de compte», déclarait au Quotidien du Médecin le Dr Christophe Prudhomme, urgentiste à Avicenne par ailleurs membre de l’Association des médecins urgentistes de France et de la Confédération générale du travail (CGT).

«Le Pr Barrat était au top à 50 ans, il dirigeait le service de chirurgie viscérale de Jean-Verdier, l’un des meilleurs de France. C’était une belle réussite. Et puis, il y a quatre ans, son service a été fermé pour être regroupé avec celui d’Avicenne. Cette stratégie de regroupement de l’activité médicale de l’AP-HP n’a pas aidé.» Et d’ajouter, sur le site whatsupdoc: «La décision de se donner la mort est souvent liée à plusieurs facteurs. Mais je suis outré par la communication de l’hôpital qui parle d’une longue maladie… Ce collègue était en effet atteint d’un cancer, découvert récemment, il était en traitement… Je trouve assez scandaleux que l’on se défausse de cette manière.»

Regroupement hospitalier et management par l'autorité

Le Dr Prudhomme évoquait encore une «ambiance pas très bonne» voire «conflictuelle» entre le Pr Barrat et le chef de service de chirurgie générale, digestive, cancérologique, bariatrique et métabolique de l'hôpital Avicenne. «Il y avait un conflit entre deux professionnels et cela avec le management autoritaire d'un directeur, expliquait-il. C'est une situation interne typique du monde médical, à Avicenne ou ailleurs, qui n'est rien d'autre qu'un système clanique.»

Pour sa part le Syndicat national des praticiens hospitaliers anesthésistes-réanimateurs élargi (SNPHARe), présidé par le Dr Anne Geffroy-Wernet, dénonçait la «communication désastreuse» d'une AP-HP accusée de «violer le secret professionnel en laissant fuiter dans la presse qu’il luttait depuis plusieurs mois contre une maladie grave». «Il s’agit d’un suicide réalisé sciemment sur le lieu de travail et cela ne mérite pas de telles insinuations!» ajoutait-il. Ce syndicat demandait l’ouverture d’une enquête indépendante menée par l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) pour faire toute la lumière sur les causes de ce drame.

«On tirera les conséquences de ce qui aura été découvert par cette enquête interne. Je n’ai évidemment pas d’opinion.»

Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé

Interrogée le 5 février en marge de l’inauguration des nouveaux locaux de la Fédération nationale des établissements d’hospitalisation à domicile Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé déclarait: «C’est dramatique, mes premières pensées vont à sa famille et à toutes les équipes de l’hôpital d’Avicenne qui doivent être très bouleversées par tout cela. Je suis vraiment sincèrement avec eux. Ne nous précipitons pas sur une explication aujourd’hui. Une enquête est en cours. Je veux que l’enquête ait lieu en toute sérénité, sans instrumentalisation. On tirera les conséquences de ce qui aura été découvert par cette enquête interne. Je n’ai évidemment pas d’opinion.»

«La seule chose [importante] pour moi, c’est d’éviter que de tels drames se reproduisent. On a eu l’histoire de Monsieur Jean-Louis Mégnien, il y a quelques années, j’ai également vécu dans ma vie professionnelle des éléments très douloureux de ce type-là. Je pense qu’il faut qu’on évite aujourd’hui de tirer des conclusions hâtives sur [l’aspect] professionnel [ou] personnel. Cela peut choquer sa famille et les soignants qui l’accompagnent que certains tirent des conclusions trop hâtives.»

Secret médical bafoué par l'hôpital

Trois jours après le suicide, la direction de l’AP-HP réagissait publiquement aux accusations de violation du secret médical dans un communiqué de presse daté du 6 février intitulé «Information sur le décès du Professeur Christophe Barrat[1]»: «Nous regrettons d’avoir à nous exprimer publiquement et de sortir du recueillement plus opportun en cette période de deuil. Toutefois, les circonstances nous obligent à le faire, et ce, en plein accord avec la famille du Professeur Christophe Barrat, afin d’apporter les précisions suivantes: nous avons fait référence, dans le message diffusé au sein du groupe hospitalier et des instances de l’AP-HP, à l’état de santé du Professeur Christophe Barrat afin, selon l’expression même de son épouse, “d’apporter un éclairage au geste de son mari”. Nous n’avons donc en rien rompu le secret médical mais avons été autorisés à porter cet élément à la connaissance de notre communauté selon la volonté et le plein accord de la seule personne légitime à nous délier de ce secret: son épouse, qui a validé ce message avant qu’il soit diffusé. […] Un processus d’enquêtes s’engage par ailleurs, et il convient que celui-ci puisse se dérouler dans la plus grande objectivité. […]»

Interrogés par Slate.fr, l’Ordre des médecins et plusieurs spécialistes observent que la direction de l’AP-HP commet une erreur majeure quand elle soutient que l’épouse du Pr Barrat pouvait la délier du secret médical.

«Nous continuons à affirmer avec force que la violation du secret professionnel est inacceptable, la mort ne déliant pas de ce secret [article 4 du code de déontologie médicale, article R. 4127-4 du Code de santé publique]», nous a pour sa part déclaré le Dr Geffroy-Wernet. Selon l’arrêt du 8 mai 1947, «l’obligation du secret professionnel s’impose aux médecins comme un devoir de leur état. Elle est générale et absolue, et il n’appartient à personne de les affranchir». Et sans vouloir se prononcer précisément sur ce dossier, le Conseil national de l’Ordre des médecins nous a précisé faire une lecture similaire des textes en vigueur et de la jurisprudence. En d’autres termes ni le malade, ni son épouse, ni un ayant-droit ne peut délier un médecin du secret qui s’impose à lui.

Article 4 (article R.4127-4 du Code de la santé publique): «Le secret professionnel, institué dans l’intérêt des patients, s’impose à tout médecin dans les conditions établies par la loi. Le secret couvre tout ce qui est venu à la connaissance du médecin dans l’exercice de sa profession, c’est-à-dire non seulement ce qui lui a été confié, mais aussi ce qu’il a vu, entendu ou compris.»

Code pénal-Article 226-13: «La révélation d’une information à caractère secret par une personne qui en est dépositaire soit par état ou par profession, soit en raison d’une fonction ou d’une mission temporaire, est punie d’un an d’emprisonnement et de 15.000 euros d’amende.»

Pour l’heure, interrogée, l’AP-HP «n’a pas d’informations à donner» quant à l’état d’avancement de l’enquête interne ou quant à une saisine de l’IGAS.

Trois cents cas de harcèlement moral

Des causes différentes peuvent-elles produire les mêmes tragiques effets? Comme l’a fait observer Agnès Buzyn la fin tragique du Pr Christophe Barrat n’est pas sans rappeler celle du Pr Jean-Louis Mégnien. Agé de 54 ans, père de cinq enfants, ce cardiologue du prestigieux hôpital européen Georges-Pompidou (AP-HP) s’était lui aussi suicidé, le 17 décembre 2015, en se jetant par la fenêtre de son bureau situé au septième étage. Ce cardiologue était revenu trois jours plus tôt après un arrêt maladie de plusieurs mois pour dépression. Il se plaignait de longue date de harcèlements convergents émanant d’une fraction de sa hiérarchie médicale et de la direction administrative de l’établissement. Martin Hirsch, directeur général de l’AP-HP, avait également été alerté de la gravité croissante de la situation.

Après enquêtes et polémiques, cette mort apparaît à bien des égards indissociable d’une forme de harcèlement moral et institutionnel.

Ce suicide avait déclenché une crise sans précédent au sein de l’hôpital concerné mais aussi au sein de l’AP-HP. Une enquête interne avait été ouverte par Martin Hirsch, enquête contestée par plusieurs médecins amies et amis de Jean-Louis Mégnien qui réclamaient notamment le départ de la directrice du prestigieux établissement. Cette mort avait aussi mis en lumière la somme des conflits internes au sein de cet établissement hospitalier réputé. Et, après enquêtes et polémiques, cette mort apparaît à bien des égards indissociable d’une forme de harcèlement moral et institutionnel. Quatre mois plus tard une information judiciaire pour «harcèlement moral» avait été ouverte –une information qui est toujours en cours.

Une association avait ensuite été créée –l’Association nationale Jean-Louis Mégnien. «Elle a pour but de défendre la mémoire de Jean-Louis Mégnien mais aussi de de faire mieux connaître et de contribuer, par tous les moyens, à combattre les diverses formes de maltraitances et de harcèlements au sein de l’hôpital public, y compris en apportant aide et assistance à ceux qui peuvent en être victimes ou, le cas échéant, en menant des actions judiciaires, précise son président, le Pr Philippe Halimi, chef du service de radiologie de l’hôpital européen Georges-Pompidou. Nous nous proposons aussi comme interlocuteur privilégié auprès de différents organismes, appareils, institutions, pour tout ce qui touche aux diverses formes de maltraitances et de harcèlements au sein de l’hôpital public.» En mars 2017, cette association expliquait avoir recensé, dans les hôpitaux publics français, 300 cas de cas de maltraitance et de harcèlement de personnels.

L'envie de suicide survient chez 13% des personnes harcelées

Parallèlement à ce travail associatif on dispose aussi des données de l’Observatoire de la souffrance au travail (OSAT), une initiative lancé en décembre 2017 par Action Praticiens Hôpital. Il s’agit d’une plateforme en ligne sur laquelle les personnels médicaux hospitaliers peuvent déclarer les situations individuelles de souffrance en lien avec leur vie professionnelle –et de permettre, le cas échéant, la mise en place d’une action individuelle indispensable afin d’y faire face. Au cours de l’année 2018, soixante-quatre «fiches de souffrance» ont été déclarées en provenance de centres hospitalo-universitaires et de centres hospitaliers. Il s’agissait deux fois plus souvent de femmes que d’hommes (âge moyen 52 ans) et dans 79% des cas de «praticiens hospitaliers temps plein», vingt spécialités étant concernées en tête desquelles l’anesthésie-réanimation, la psychiatrie, la pharmacie, et la médecine d’urgence.

«Les principales causes attribuées à la souffrance par les déclarants sont un arbitraire flagrant lié à la gouvernance dans l’établissement (55% des déclarations).»

Extrait des données de l’Observatoire de la souffrance au travail

«Les principales causes attribuées à la souffrance par les déclarants sont un arbitraire flagrant lié à la gouvernance dans l’établissement (55% des déclarations), un dialogue impossible avec les responsables de service ou de pôle (48%), une pesanteur hiérarchique (48%), une surcharge quantitative de travail dans le temps imparti (47%) et une présomption de harcèlement moral au travail (44%). Dans ce dernier cas, il provenait de la direction dans 61% et de la hiérarchie médicale dans la même proportion. Cela se manifestait par des dévalorisations implicites et sournoises (82%) et des attitudes de mépris (79%). La protection fonctionnelle n’était pas demandée par le déclarant dans 70% des cas. Lorsqu’elle était demandée, elle était accordée dans 22% des cas (refus dans 78% des cas). Également fréquemment mentionnés la surcharge émotionnelle (41%), l’isolement professionnel contraint (39%), le déficit de personnels médicaux (39%) et les conflits interpersonnels avec une ou plusieurs personnes (44%).»

Selon cet Observatoire, ces souffrances avaient pour conséquences des troubles du sommeil dans 81% des cas, des troubles anxio-dépressifs dans 59% des cas –et la nécessité d'un traitement anxiolytique ou anti-dépresseur dans 30% des cas. Elles avaient conduit à des arrêts de travail de plus de deux semaines dans 36% des cas. Et, dans 13% des cas, «des idées suicidaires étaient présentes». Il est ainsi des événements, des données chiffrées, qui bouleversent le regard que l’on peut porter sur le monde hospitalier.

1 — Le communiqué était signé de Didier Frandji, Directeur des Hôpitaux Universitaires Paris Seine Saint Denis, de la Pr Nathalie Charnaux, Directrice et Doyen de la Faculté Santé, médecine et biologie humaine et du Pr Yves Cohen, Président de la Commission médicale d’établissement locale. Retourner à l'article

Jean-Yves Nau Journaliste

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