Parents & enfants / Monde

Orbán veut repeupler la Hongrie pour sauver l’Europe chrétienne

Temps de lecture : 5 min

Les mesures natalistes annoncées réduisent les femmes à leur fonction procréatrice et installent les bébés en instruments de sa politique anti-migrants.

Viktor Orbán, Premier ministre de Hongrie et président du parti Fidesz, lors de son discours sur l'état de la nation, le 10 février 2019 à Budapest | Attila Kisbenedek / AFP
Viktor Orbán, Premier ministre de Hongrie et président du parti Fidesz, lors de son discours sur l'état de la nation, le 10 février 2019 à Budapest | Attila Kisbenedek / AFP

En novembre 2018, le gouvernement de Viktor Orbán lançait une consultation nationale sur la «défense des familles» exaltant la parentalité contre l’immigration «continuelle» encouragée par les «bureaucrates de Bruxelles», et le modèle père-mère inscrit dans la Loi fondamentale. Quatre mois plus tard, l’homme fort de Budapest dévoile un arsenal nataliste censé redonner l’envie de faire des bébés dans une Hongrie vidée de 600.000 personnes ayant déserté le pays ces dix dernières années et dont l’indice de fécondité de 1,49 la place en deçà de la moyenne européenne située autour de 1,6.

Prêt subventionné de 32.000 euros à taux préférentiel pour les femmes de moins de 40 ans se mariant pour la première fois, aide financière sans contrepartie à l’achat d’un véhicule neuf pour les familles nombreuses, exonération à vie d’impôts sur le revenu pour les mères d’au moins quatre enfants, création de 21.000 places supplémentaires en crèche d’ici trois ans et congé grand-parental figurent parmi les sept mesures incitatives listées par Orbán pour pousser les couples hongrois à pouponner. L’exécutif multiplie les carottes afin de redynamiser une démographie assoupie depuis trois décennies.

«Le travail accompli ces neuf dernières années permet à la Hongrie de pouvoir investir plusieurs centaines de milliards de forints dans un plan d’action sans comparaison sur le continent. Et ce, contre le déclin démographique significatif que l’Europe de l’Ouest entend solutionner par l’immigration», affirme le politologue Dániel Deák, proche du pouvoir du Fidesz. «Si les sept pistes annoncées portent leurs fruits, nous pourrons alors parler d’un gouvernement exceptionnel ayant solutionné l’une des plus graves problématiques de la nation après avoir contenu l’immigration illégale», développe l’analyste.

Capitaine courage

La stratégie de Viktor Orbán est aussi radicale que sa clôture barbelée barricadant la frontière serbe. Les enfants hongrois à naître doivent enrayer la «transformation» entamée au sein de l’Europe et préserver l’héritage chrétien du pays menacé par «l’islamisation» accompagnant selon lui l’immigration. Le message résonne comme un chantage. Si les Hongroises et les Hongrois ne se mettent pas à l’ouvrage, la Hongrie millénaire risque de devenir l’oasis des «financiers» (Soros), des «armées pro-migration» (gauche + progressistes) et des «faux civils» (ONG) qui la métamorphoseront en cloaque cosmopolite sans âme.

Le sursaut procréateur et civilisationnel qu’Orbán appelle de ses vœux fait démarrer en trombe la campagne européenne du numéro 1 du Fidesz, qui domine de loin les sondages à trois mois du vote. Face à une opposition incapable de capitaliser sur le mouvement anti-loi travail «esclavagiste» entamé mi-décembre, aujourd’hui en perte de vitesse malgré le succès de la grève de l’usine Audi de Győr, le leader danubien conforte sa stature de capitaine courage d’une petite nation opiniâtre rentrant franco dans le lard de Bruxelles et courtisée par l’ensemble des figures eurosceptiques de l’UE.

«Renforcer une classe moyenne supérieure déjà très avantagée par la politique familiale et sociétale du régime»

«Après avoir séduit les couches les moins aisées de la population avec la thématique migratoire, Viktor Orbán élargit son spectre national à la classe moyenne supérieure capable d’élever plusieurs enfants», précise Balázs Böcskei du think-tank libéral Idea Intézet.

«Les sept propositions sur la “défense des familles” confirment la ligne de cette gouvernance de droite qui n’a absolument pas pour objectif de réduire la pauvreté ou de favoriser une redistribution plus égalitaire, mais bien de renforcer une classe moyenne supérieure déjà très avantagée par la politique familiale et sociétale du régime», poursuit-il.

Car malgré le doublement du salaire minimum en neuf ans, les 800.000 personnes actives supplémentaires sur cette même période, l’accès gratuit aux manuels scolaires pour un million d’enfants et les 4,6% de croissance économique dont se vante actuellement le gouvernement via une campagne publicitaire, les inégalités sociales restent profondes et le fossé s’est creusé dans l’intervalle. Les vrais gagnants de l’offensive pro-familles ont les moyens de s’endetter, de changer de voiture ou de construire une maison et gagnent suffisamment pour que madame dédie sa vie au foyer. Soit trois Hongrois et Hongroises sur dix –fourchette haute.

Variable d’ajustement

L’absence d’un système de garde fiable et soutenu par l’État dissuade de nombreux parents de confier leur progéniture aux nounous, quitte à ce que les mères restent avec leur enfant jusqu’à l’entrée en maternelle. Une femme en congé maternité touche 70% de son salaire brut pendant six mois, soit plus qu’en activité –les prélèvements obligatoires étant d'environ 40%. Le montant chute à 110.000 forints (346 euros) jusqu’au début de la troisième année puis 28.000 (88 euros) sauf si un petit frère ou une petite sœur pointe le bout de son nez et réenclenche l’aide initiale. L’argument financier s’ajoute aux clichés sur les mères carriéristes –donc indignes– persistant en Hongrie.

La tactique du portefeuille valorisée par Orbán transforme les enfants en machines à cash susceptibles de servir certains de ses proches. L’augmentation probable des chantiers de construction enrichirait considérablement les puissantes firmes de BTP liées aux oligarques István Garancsi et Lőrinc Mészáros. Sous couvert de lutte contre l’hémorragie démographique, les bambins héritent du statut de variable d’ajustement dans laquelle les parents investiront plus ou moins en fonction des bénéfices. Cependant, aussi attirants soient-ils, les bébés zéro impôt et les prêts Orbán ne suffiront pas à regarnir la Hongrie.

«Qui n’aime pas les enfants? Qui resterait de marbre en entendant le mot “maman”? Je ne dis pas qu’Orbán sort forcément cet atout de sa manche car il aurait perdu un demi-million d’électeurs selon les sondages, mais cela influe dans le retour de la politique familiale au premier plan», pointe l’éditorialiste et père Balázs Gulyás. «Le gouvernement ne croit qu’à la pluie d’argent et aux crédits alors qu’une éducation renouvelée, un système moderne de santé, des infrastructures pour les plus petits et le bien-être sont des facteurs qui inciteraient tout aussi volontiers les jeunes Magyars à procréer», insiste-t-il.

Le gouvernement souhaite lancer la machine dès le 1er juillet comme confirmé par la secrétaire d’État à la famille Katalin Novák, sauf l’exemption d’impôts au quatrième enfant prévue en janvier 2020. Environ 91.500 bébés ont vu le jour en 2017 selon l’Office national de statistiques. Le nombre de naissances oscillait entre 95.000 et 100.000 de 2000 à 2009, et en dessous de 90.000 de 2010 à 2013. La Hongrie court après le renouvellement générationnel histoire d’esquiver l’immigration honnie. Encore faudrait-il qu’elle sache retenir ses couples en âge de procréer partant par milliers à l’étranger.

Joël Le Pavous Journaliste

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