Politique / Monde

Les populistes italiens utilisent les «gilets jaunes» pour retrouver leur image anti-système

Temps de lecture : 7 min

Le Mouvement 5 Étoiles, ancien groupe protestataire, fait partie de l’establishment. En attaquant Emmanuel Macron et en soutenant les «gilets jaunes», il espère redorer son blason radical.

Luigi Di Maio lors de la convention de la coalition au pouvoir en Italie, le 21 octobre 2018 à Rome | Alberto Pizzoli / AFP
Luigi Di Maio lors de la convention de la coalition au pouvoir en Italie, le 21 octobre 2018 à Rome | Alberto Pizzoli / AFP

Le mois dernier, Luigi Di Maio, vice-président du Conseil italien et dirigeant du Mouvement 5 Étoiles (M5S), a publié un post sur le blog officiel de son parti. Il n’y évoquait pas les politiques de son gouvernement, dans lequel il est aussi ministre du Travail, mais un mouvement de protestation français: «Gilets jaunes, n’abandonnez pas!» y écrivait-il avant de faire l’éloge du soulèvement anti-gouvernemental controversé qui secoue la France depuis novembre 2018, largement considéré comme un mouvement de protestation contre le président Emmanuel Macron.

Dans le même post, Di Maio promettait que son parti apporterait aux «gilets jaunes» «tout le soutien nécessaire» et leur proposait une version gratuite de Rousseau –la plateforme de démocratie directe en ligne du Mouvement 5 Étoiles, par le biais de laquelle ses membres peuvent proposer des politiques, voter pour elles et élire leurs représentants lors des primaires du parti.

Puis, le 6 février, Di Maio s’est rendu en France pour rencontrer un des leaders du mouvement des «gilets jaunes», Christophe Chalençon, représentant du RIC (Ralliement d’initiative citoyenne), liste des «gilets jaunes» qui se présentera lors des prochaines élections au Parlement européen de mai. Il avait amené avec lui Alessandro Di Battista, ancien député M5S qui, sans occuper de poste officiel, se trouve être un des leaders de facto du parti. À cette occasion, Di Maio a de nouveau fait l'éloge des «gilets jaunes», cette fois sur sa page Facebook: «Le vent du changement a franchi les Alpes», a-t-il écrit. Pour Macron, cela a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase.

Une stratégie à la fois simple et payante

Depuis quelques mois, le Mouvement 5 Étoiles, partenaire majoritaire de la coalition au pouvoir en Italie, s’adonne à de fréquentes attaques contre sa présidence. Lors d’une émission télévisée populaire, Di Battista a accusé la France d’être responsable de l’afflux de migrants africains en Italie (parce que selon lui, les Français continueraient d’exploiter leurs anciennes colonies).

Macron a réagi à cette rencontre en rappelant l’ambassadeur français à Rome –démarche inédite depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le ministre des Affaires étrangères français a accusé le gouvernement italien d’avoir lancé des «attaques sans fondement et [proféré] des déclarations outrancières» contre la France et «d’instrumentaliser la relation [franco-italienne] à des fins électorales».

Le M5S minimise les tensions. «Je crois que Macron a vu une provocation là où il n’y en avait pas» a confié Filippo Scerra, membre de la commission parlementaire italienne chargée des relations avec l’UE, dans un mail à Foreign Policy. Il insiste sur le fait que son parti éprouve «un grand respect pour le peuple français et les institutions qui le représentent» et qu’il est normal qu’un parti au pouvoir rencontre des représentants de mouvements politiques étrangers.

Mais Macron n’a pas tort lorsqu’il affirme que le Mouvement 5 Étoiles fait la cour aux «gilets jaunes» par intérêt politique. Après huit mois de gouvernement au sein d’une coalition avec Matteo Salvini, le leader charismatique de la Ligue du Nord, le mouvement est en chute libre. Au gouvernement, Salvini a réussi à imposer son programme, de l’immigration aux réformes fiscales en passant par les politiques sur le travail, tout en restant à la une des médias. Aujourd’hui, tandis que le taux d’approbation de Salvini augmente de manière exponentielle dans les sondages, le Mouvement 5 Étoiles se traîne à dix points derrière lui.

Les dirigeants du M5S ont donc désespérément besoin de revitaliser leur image de mouvement protestataire avant les élections de mai au Parlement européen. Or, soutenir un mouvement radical à l’étranger pourrait s’avérer une stratégie à la fois simple et payante pour y parvenir.

Quelques similitudes

À ses débuts, le M5S était essentiellement protestataire: il est né il y a dix ans des cendres de Vaffa Day (littéralement «le jour du allez vous faire foutre») –série de protestations qui eurent lieu en 2007 et dirigées contre les politiciens professionnels et les médias. Au cours de sa brève histoire, le succès du Mouvement 5 Étoiles est principalement venu de son image de force censément pure, anti-establishment et sans compromis, opposée au statu quo et représentant les gens ordinaires contre les élites corrompues.

Mais la transition de la marge au centre de l’establishment n’a pas été facile après les élections de 2018, lorsque le Mouvement 5 Étoiles est devenu le plus grand parti d’Italie et, après des mois d’impasse, a fini par former une coalition avec la Ligue du Nord. Un des principaux problèmes, énonce Roberto Biorcio, spécialiste des sciences politiques à l’université de Milano-Bicocca et co-auteur d’un livre sur le mouvement, est que la Ligue du Nord et le M5S «ont des programmes opposés» et que par conséquent, ce dernier avait dû «abandonner certaines choses» et ainsi, saper sa propre image de mouvement sans compromis.

À présent, le Mouvement 5 Étoiles se voit contraint de convaincre l'électorat qu’il est toujours le même parti opposé au statu quo et aux élites, et qu’il n’a pas laissé le pouvoir ramollir ses prises de positions.

Par conséquent, estime Biorcio, «s’associer à un mouvement qui veut subvertir la politique, comme celui des “gilets jaunes”, pourrait les aider à redorer leur image».

Le Mouvement 5 Étoiles se cherche des alliés potentiels pour le prochain Parlement européen

Dans une lettre au journal Le Monde, Di Maio explique qu’en Italie, son gouvernement s’attache déjà à résoudre les mêmes problèmes que ceux qui sont au cœur des protestations des «gilets jaunes» en France, comme celui des inégalités de revenus. En théorie, il existe en effet quelques similitudes entre le Mouvement 5 Étoiles et les «gilets jaunes»: les deux ne se veulent «ni de droite ni de gauche», les deux revendiquent représenter les intérêts du peuple contre ceux des élites, et les deux sont de fervents opposants à la libéralisation du marché du travail.

Mais en pratique, le gouvernement italien mené par le M5S n’a pas fait grand-chose pour régler ces problèmes, à la seule exception d’une petite réforme pour limiter les CDD. Même son introduction tant vantée d’un «revenu minimum» ne s’est avérée être qu’une réforme des allocations chômage; elle était censée bénéficier à plus de 15% des soixante millions d’Italiennes et d'Italiens, mais en réalité elle n’en touchera que 3%.

Si améliorer l’image du parti semble être son objectif premier, le Mouvement 5 Étoiles a d’autres raisons de faire les yeux doux aux «gilets jaunes»: il se cherche des alliés potentiels pour le prochain Parlement européen.

Une différence cruciale

Traditionnellement, les partis nationaux des États-membres de l’UE s’organisent en groupes à l’intérieur de grandes lignes politiques au niveau européen. Mais le M5S a le plus grand mal à trouver des alliés car il refuse de se classer à droite ou à gauche. En ce moment, il se trouve dans le groupe Europe de la liberté et de la démocratie directe –aux côtés de l’Ukip, parti indépendantiste britannique eurosceptique et islamophobe– mais il a autrefois tenté en vain de rejoindre le groupe de gauche des Verts et l’Alde, l’Alliance des libéraux et des démocrates pour l’Europe, groupe pro-UE qui comprend les Ciudadanos espagnols, le parti libéral-démocrate allemand et les libéraux-démocrates britanniques.

«Le Mouvement 5 Étoiles a une longue tradition d’échecs dans le domaine des alliances européennes» constate Francesco Maselli, journaliste de Radio24, spécialiste des relations franco-italiennes. «Depuis que les “gilets jaunes” sont susceptibles d’obtenir de bons résultats lors des prochaines élections, 5 étoiles leur dit en gros “Hey, associons-nous pour former un groupe.”»

Pour l’instant, les «gilets jaunes» semblent divisés vis-à-vis du Mouvement 5 Étoiles. Au départ, Chalençon avait refusé son offre, expliquant qu’il n’était pas à l’aise à l’idée de faire alliance avec un parti partenaire de coalition de la Ligue du Nord, qui, elle-même, est une alliée du Rassemblement national de Marine Le Pen. Mais il a aussi déclaré dans une interview accordée au journal italien Quotidiano Nazionale que les deux mouvements avaient «beaucoup en commun».

Pour les principaux leaders du M5S, s’allier avec l’extrême droite n’avait rien de choquant

Le simple fait que Chalençon ait accepté la rencontre a provoqué une réaction de rejet de la part d’au moins deux principaux leaders des «gilets jaunes»: Jacline Mouraud, musicienne et hypnothérapeute fondatrice du mouvement, et Ingrid Levavasseur, l’aide-soignante tête de liste du RIC [qu'elle a quitté le 13 février]. Les deux ont pris leurs distances par rapport au M5S, et Levavasseur a accusé Chalençon d’outrepasser son autorité et d’agir dans le dos des autres membres du parti.

Chalençon, artisan forgeron de 52 ans qui s’était présenté sans succès lors des élections législatives de 2017 sous l’étiquette du parti de centre droit Génération Citoyens et avait suscité une certaine désapprobation après avoir publié des posts islamophobes sur Facebook et appelé à un gouvernement militaire, a fini par accepter l’offre de Di Maio. Mais il a dû quitter le RIC et a annoncé qu’il fonderait une nouvelle liste pour se présenter aux élections au Parlement européen en tant qu’allié du Mouvement 5 Étoiles.

Di Maio aime à revendiquer les nombreuses similitudes entre le Mouvement 5 Étoiles et les «gilets jaunes». Cependant, les récents événements mettent en évidence qu’il existe au moins une différence cruciale entre les deux. Lorsque le M5S a décidé de former un gouvernement avec la Ligue du Nord en 2018, il n’y a pas eu de défection notable à l’intérieur du parti; pour tous ses principaux leaders, s’allier avec l’extrême droite n’avait rien de choquant.

En revanche, les principaux leaders des «gilets jaunes» ont contesté l’idée même de s’aligner avec un parti allié à l’extrême droite. Contrairement à leurs admirateurs Di Maio et Di Battista, il semblerait que les fondateurs du mouvement des «gilets jaunes» aient encore un sens moral.

Cet article a initialement été publié sur le site Foreign Policy.

Giorgio Ghiglione

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