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Copé: la violence des jeunes, l'échec des adultes

Jean-François Copé, mis à jour le 15.02.2010 à 13 h 23

PAR J-F COPE - Utilisons le droit à l'expérimentation pour lancer des établissements scolaires par classe plutôt que par quartier.

Des enseignants du lycée Adolphe Chérioux de Vitry-sur-Seine ont décidé de ne plus faire cours depuis l'agression d'un de leurs élèves âgé de 14 ans par six autres jeunes cagoulés. Leur indignation est légitime: nous voulons tous que l'école soit un sanctuaire du savoir où la violence est bannie, mais sa vocation éducative ne suffit pas à la protéger de l'insécurité; nous aimerions tous croire que la violence épargne les plus jeunes, mais ce qui se passe dans les cours de récréation nous montre le contraire.

Les enseignants sont, avec les élèves, les premières victimes de ce phénomène. L'exercice de leur profession est profondément fragilisé par l'insécurité dans les établissements:  il est anormal de devoir transmettre son savoir en ayant la peur au ventre face à des élèves eux-mêmes paralysés par l'inquiétude. Certains professeurs se retrouvent dans des situations où, avant même de pouvoir enseigner, ils doivent commencer par endosser le rôle d'éducateurs, de surveillants, d'assistants sociaux, de conseillers familiaux, ou même de policiers. Je comprends leur malaise.

Pour certains syndicats, la solution au problème de la violence à l'école serait évidente: il faudrait massivement recruter des surveillants. Bien sûr, dans certains cas, un poste de surveillant supplémentaire peut contribuer à stabiliser une situation difficile. Mais réduire la question de la violence à celle des effectifs de l'Education nationale me semble simpliste. D'ailleurs, les chiffres de la violence à l'école ont été assez stables au cours des années 2000 quelles que soient les variations d'effectifs. Ensuite parce que je crois que, face à la violence des enfants et des adolescents, il faut prendre le mal à la racine et apporter des réponses qui prennent en compte les parcours chaotiques de certains élèves.

Chaos familial

C'est ce que j'ai pu constater dans ma ville de Meaux, la semaine dernière, lorsque j'ai été confronté à un acte de violence grave dans une école primaire. Un élève de 11 ans en classe CM2 de l'école Alain-1 a frappé violemment un de ses camarades avant d'asséner un coup de poing dans le ventre de son instituteur qui voulait l'arrêter. Il l'a ensuite menacé en affirmant que ses grands frères allaient venir le venger. Suivant les procédures, l'instituteur a porté plainte et des policiers en civil sont venus en voiture banalisée chercher l'enfant dans le bureau de la directrice en toute discrétion. Je tiens à saluer le courage et le professionnalisme de cet instituteur et sa directrice: ils ont su réagir avec la fermeté indispensable face à ce déchaînement de violence gratuite sans pour autant stigmatiser cet élève devant ses camarades.

Quelques jours après les faits, j'ai rencontré le père de cet élève. Il a commencé à chercher des excuses à son fils, en expliquant que tout ça n'était pas bien méchant, qu'il ne faisait jamais que jouer au catch avec ses copains, que les torts étaient partagés avec l'instituteur... J'ai pris le temps de l'écouter, de le raisonner et enfin, il est arrivé à reconnaître, avec beaucoup de désarroi, que son fils avait eu un comportement inacceptable.

En échangeant avec cet homme, j'ai vite compris que cette affaire trahissait une absence d'autorité parentale, liée à une situation familiale compliquée. Le garçon de 11 ans vit dans une famille éclatée et est en partie élevé par sa grande sœur dont ce n'est pas le rôle! Un de ses frères est apparemment connu des services de police pour des violences envers des forces de l'ordre. Le chaos familial est une cause malheureuse de la dérive de cet enfant sans repères, en début d'échec scolaire. Il faudra évidemment un parcours adapté pour redresser la situation.

Les enfants ne naissent pas plus violents

Après un rappel à la loi, j'ai passé un engagement moral avec le père: je lui ai demandé de prendre ses responsabilités, de s'investir auprès de son fils, de le recadrer et, de mon côté, je me suis engagé à tout faire pour lui redonner une seconde chance. J'ai ainsi obtenu que cet enfant soit intégré dans le dispositif de poursuite de scolarisation, que nous avons mis en place avec succès à Meaux, et qui était jusqu'à présent réservé aux collégiens difficiles. Ce dispositif consiste à placer l'élève exclu d'un collège dans un centre spécifique où il rencontre notamment un psychologue et un délégué du procureur avant d'être à nouveau scolarisé. L'enfant en question a ensuite intégré une nouvelle école où il suit les cours et les dispositifs d'aide scolaire. Je reverrai son père dans deux mois, pour faire un point avec lui et voir s'il a respecté sa part du contrat.

La violence des jeunes est un problème d'adultes! Les enfants du XXIe siècle ne naissent pas plus violents que ceux du siècle dernier. C'est la faillite éducative des adultes dans leur ensemble qui mènent aux dérives d'une partie de nos enfants. La fragilisation des structures familiales rend parfois les parents démunis. Cela invite les politiques à explorer de nouvelles pistes pour accompagner les familles dans leur mission d'éducation, sans les déresponsabiliser.

Je crois qu'il faut mobiliser autour du maire tous les services de l'Etat et des collectivités locales pour mettre en place un suivi personnalisé des familles les plus fragiles. C'est ce que nous faisons à Meaux, avec des résultats très satisfaisants. Nous réunissons autour d'une même table tous les acteurs concernés par la question de délinquance juvénile et d'insécurité à l'école: directeurs d'établissements, enseignants, services sociaux, élus locaux, police, parquet de justice... En coordonnant leurs efforts, tous ces acteurs identifient les familles à risque, les soutiennent  et, au besoin, orientent les enfants vers des dispositifs adaptés de dépistage de la délinquance et de poursuite de la scolarisation. Les dispositifs comme «l'école des parents» où les familles trouvent un appui et des conseils sont également très utiles.

Droit à l'expérimentation

Parallèlement, nous devons mener une vraie réflexion sur la carte scolaire. Comme je l'avais déjà proposé sur Slate, le 25 octobre dernier, je suis convaincu qu'il faut faire davantage confiance aux acteurs de terrain, en profitant notamment du droit à l'expérimentation prévu par la loi. Je pense que pour renforcer la sécurité à l'école nous pourrions par exemple expérimenter le lancement d'établissements scolaires par classe plutôt que par quartier. Cela permettrait de protéger les élèves les plus jeunes de leurs aînés, parfois tentés de les menacer et de les dévoyer, et faciliterait le travail de surveillance à l'école.

A côté des mesures de sécurité indispensables, c'est bien cet effort en amont — de responsabilisation et d'appui des parents, de refonte de la carte scolaire et de coordination des services de l'Etat impliqués dans l'éducation — qui peut nous permettre de juguler la violence des plus jeunes. Il serait illusoire de croire que ce problème peut être résolu par une simple augmentation des effectifs de l'Education nationale. Plutôt que d'avoir une approche idéologique, nous devons tous nous retrouver, élus, enseignants et parents d'élèves, pour mettre en place des solutions adaptées à une violence qui traduit d'abord un échec des adultes.

Jean-François Copé

Photo: les élèves du lycée Adolphe Chérioux de Vitry-sur-Seine manifestent à Paris le 9 février 2010 / REUTERS, Benoit Tessier

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