Société

Pour les enfants placés, le couperet tombe dès 18 ans

Temps de lecture : 8 min

À leur majorité, les jeunes qui sortent de l’aide sociale à l’enfance se préparent à des années de galère.

Un quart des SDF sont d’anciens enfants placés, alerte la Fondation Abbé-Pierre. Julien Denormandie, secrétaire d’État à la Cohésion des territoires (en haut à droite) sur écran géant pendant la manifestation des membres de Repairs! | Élodie Toto
Un quart des SDF sont d’anciens enfants placés, alerte la Fondation Abbé-Pierre. Julien Denormandie, secrétaire d’État à la Cohésion des territoires (en haut à droite) sur écran géant pendant la manifestation des membres de Repairs! | Élodie Toto

Charles Lambret a 17 ans. Étudiant en terminale ES, il passera son bac dans quelques mois. Mais en plus de cet examen ce qui le stresse, surtout, c’est qu'il aura 18 ans le 13 juillet. Pour la plupart des adolescentes et des adolescents, avoir 18 ans signifie pouvoir voter, conduire ou encore consommer légalement de l’alcool dans un bar. Pour lui, avoir 18 ans signifie se retrouver à la rue, sans ressources.

Charles fait partie des 300.000 enfants pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance (ASE) en France. Rappelons que la première mission de l’ASE est d’«apporter un soutien matériel, éducatif et psychologique tant aux mineurs et à leur famille ou à tout détenteur de l'autorité parentale, confrontés à des difficultés risquant de mettre en danger la santé, la sécurité, la moralité de ces mineurs ou de compromettre gravement leur éducation ou leur développement physique, affectif, intellectuel et social.»

Charles, 17 ans, vit en famille d'accueil | Élodie Toto

Avant d’arriver en famille d’accueil, Charles vivait avec sa mère et sa grand-mère. Quand sa mère a dû être internée en hôpital psychiatrique, lui qui est diabétique s’est retrouvé dans l’incapacité de vivre seul avec sa grand-mère, âgée de 94 ans. «Je suis plus stable et plus à l’aise dans ma vie depuis que je suis à l’ASE. Ma famille d’accueil fait ce qu’elle peut pour m'aider.»

À 18 ans, l’ASE cesse d’être obligatoire. À sa majorité, Charles devra donc quitter sa famille d’accueil et vivre par ses propres moyens comme il a vu d’autres personnes le faire avant lui. «Tu pars de ton foyer la veille de ton anniversaire, si t’as pas de plan de back up, si t’as pas de solutions, bah tu te retrouves à la rue et c’est très compliqué. Flippant.»

À 18 ans, la rue

Une situation qui est loin d’être rare. Dans un rapport, Antoine Dulin, vice-président du conseil économique, social et environnemental, rappelle qu’environ 30% des moins de 30 ans utilisant les services d’hébergement temporaire et de restauration gratuite sont des anciens de l’ASE. Tout comme une personne sans domicile née en France sur quatre. Ce qui est énorme.

Ce même rapport rappelle que, selon l’Insee, l’âge moyen où un jeune quitte le foyer familial est de 23,6 ans. Et, avec un accès à l’emploi de plus en plus difficile, les Tanguy se font de plus en plus nombreux. Pourtant, la France attend de ces jeunes en difficultés qu’ils soient autonomes dès l’âge de 18 ans.

Une situation contre laquelle s’insurge Michèle Créoff, vice-présidente du Conseil national de la protection de l’enfance. «On dépense des sommes folles pour élever des enfants puis au moment où il doivent sauter dans le grand bain, on les lâche sans bouée, sans rien. C’est absurde et ça fait des dégâts dans la rue. C’est le désengagement des départements qui nourrit la précarité.» Car oui, l’Aide sociale à l’enfance coûte cher.

En se plongeant dans les chiffres, on se rend compte que, selon les départements, un enfant de l’ASE coûte entre 50.000 et 100.000 euros par an –soit un million d’euros en dix ans. Des sommes mirobolantes que Michèle Créoff nous décortique: «Pour les mineurs, une structure collective c’est entre 160 et 300 euros par jour. Et pour une famille d’accueil, c’est à peu près 100 euros par jour.»

Prendre en charge plus longuement ces enfants représente donc un coût pour les départements. Mais, selon Michèle Créoff, ce n’est pas ce qui bloque le plus. «Les départements ne se sentent pas l’obligation morale d’élever ces jeunes. Ils n’ont pas compris qu’ils devaient aller jusqu’au bout et comme il n’y a pas d’obligation politique de résultat… »

Le contrat jeune majeur: une durée limitée

Mais toutes les majeures et tous les majeurs ne sortent pas de l’ASE à 18 ans. Jusqu’à 21 ans, elles et ils peuvent bénéficier d’une aide appelée Contrat jeune majeur. Il s’agit d’un contrat accordé pour une durée limitée, souvent de six mois renouvelable une fois. Pour l’obtenir, les jeunes de l’ASE doivent souvent prouver qu’ils ont un projet scolaire et professionnel atteignable à court terme.

Charles est candidat au contrat jeune majeur. «T’as juste un dossier à remplir et une lettre de motivation à rédiger, ça fait beaucoup penser à un concours. Et le but d’un concours c’est de trier les gens. Et l’idée de se faire trier, forcément ça remet ta confiance en toi en question. C’est assez stressant.»

Après la lettre de motivation, Charles a dû passer un entretien de pré-admission avec sa référente et un responsable de l’ASE. Bientôt, il passera un autre entretien –décisif cette fois– face à des personnes neutres, afin de plaider sa cause. «Tu te retrouves face à des personnes que tu ne connais pas, qui ne te connaissent pas, ne voient pas ton évolution mais seulement ce qu’il y a écrit sur des rapports. C’est assez anxiogène.» Un véritable parcours du combattant. «J’appréhende. J’ai vu des gens avec un bon dossier se faire refuser, donc on se demande si on a sa chance.»

Surtout que Charles sort un peu des clous. Après son bac, il tentera d’intégrer Sciences Po Paris dans l’objectif de devenir journaliste ou avocat. Pas tout à fait un projet scolaire et professionnel atteignable à court terme.

Des études courtes, pour vite trouver du travail

Mithu Sheik, elle, vit grâce au contrat jeune majeur depuis l’âge de 18 ans. Âgée de 20 ans, elle fait partie du pourcent d'enfants de l’ASE qui ont pu en bénéficier pendant plus d’un an. «J’ai eu de la chance, des éducateurs m’ont beaucoup aidée à obtenir mon contrat jeune majeur.»

À l'origine, Mithu voulait travailler dans la mode. Sauf que, en tant qu’enfant de l’ASE, on lui a conseillé de faire des études courtes, dans un domaine qui recrute, afin de pouvoir très vite trouver du travail. Dont acte. Aujourd’hui, elle est étudiante en alternance en école hôtelière avec pour objectif de devenir barmaid ou serveuse. C’est avec ce projet qu’elle a obtenu son contrat jeune majeur. Malgré tout, elle n’est pas encore à l’abri. Dans quelques mois, elle aura 21 ans. La date où son contrat jeune majeur s’arrêtera. Elle devra quitter sa chambre en Foyer jeune travailleur. Mais à 21 ans elle n’a pas encore fini sa formation et même si elle a mis de l’argent de côté, sans contrat à durée indéterminé, sans garants, elle a peur de ne pas pouvoir trouver un logement et de se retrouver à la rue.

«Parfois je suis tellement préoccupée que je n’arrive pas à me concentrer en cours. J’envisage même d’arrêter mes études pour travailler si je ne trouve pas d’appartement.»

Mithu Sheik, 20 ans, bénéficiaire d'un contrat jeune majeur

«Parfois je suis tellement préoccupée que je n’arrive pas à me concentrer en cours. J’envisage même d’arrêter mes études pour travailler si je ne trouve pas d’appartement.» Une animatrice est disponible à peu près une fois par mois dans son foyer pour l’aider dans ses démarches administratives mais une fois sortie du système, elle sera livrée à elle-même. Une situation difficile pour cette jeune fille arrivée en France à l’âge de 15 ans sans parler le français. «Pour nous, les mineurs isolés, c’est plus difficile. Ça fait seulement un an et demi que je commence à faire des choses par moi-même, à travailler. Alors remplir les papiers… c’est compliqué. Ça me fait peur.»

Vers une loi jeune majeur

Pour éviter que les enfants de l’ASE se retrouvent dans la situation de Charles et Mithu, Brigitte Bourguignon, députée La République en marche (LREM) du Pas-de-Calais et présidente de la commission des Affaires sociales, a déposé une proposition de loi «visant à renforcer l'accompagnement des jeunes majeurs vulnérables vers l'autonomie». Le texte prévoit que la prise en charge par l'ASE devienne «obligatoire pour les mineurs émancipés et les majeurs de moins de 21 ans». Si cette loi était votée, les dépenses seraient prises en charge par l’État et plus par les départements. Ce qui inciterait ces derniers à délivrer des contrats jeunes majeurs.

«On aimerait que la protection s'étende jusqu’à 25 ans pour que ces jeunes puissent faire des études supérieures.»

Romain Brochard, conseiller politique de Brigitte Bourguignon, députée LREM

D’après Romain Brochard, son conseiller politique, «ça couterait entre 100 et 300 millions d’euros. Peu, par rapport aux dix milliards d’investissement que l’ASE nécessite tous les ans». Des dépenses qui seraient vite amorties par la réussite professionnelle des jeunes de l’ASE. «Récupérer quelqu’un qui a été détruit par une vie dans la rue, ça prend beaucoup plus de temps, ça demande un accompagnement plus intense et ça coûte beaucoup plus cher. Si on aide les jeunes de l’ASE à s’en sortir, moins de personnes se retrouveront à la rue.»

En dehors des logiques économiques, la loi prévoit une meilleure prise en compte des choix de carrière: «On aimerait que la protection s'étende jusqu’à 25 ans pour que ces jeunes puissent faire des études supérieures. On ne veut pas qu'ils soient condamnés à faire de l’apprentissage et des formations courtes. On veut leur donner leur chance.»

L’association Repairs! prend le relais

La proposition de loi sera examinée la semaine du 26 mars 2019. En attendant, des associations comme Repairs! à Paris, font leur possible pour aider les anciens de l’ASE à s’en sortir. Cette association a été crée entre autre par Léo Mathey, un ancien de l’ASE âgé de 27 ans, aujourd’hui étudiant en école de commerce.

«À l’association on voit parfois des situations ultra-badantes. Sans l’asso, on ne se rend pas forcément compte qu’on est plusieurs dans la même galère et ensemble on se rend compte que si on est dans la même galère, c’est que c’est peut-être pas nous le problème.» Elina Dumont fait partie de ces «situations ultra-badantes». Fille de la Direction des affaires sanitaires et sociales (Ddass), à sa majorité elle n’a plus été prise en charge par l’État. Sans argent ni soutien, s’ensuivent quinze années de survie dans la rue où elle est confrontée à la drogue, au viol, à la prostitution.

C’est seulement à l’âge de 44 ans qu’elle devient locataire de son premier appartement: une habitation à loyer modéré (HLM) de 19 m2 à Paris. Un vécu qu’elle porte aujourd’hui en étendard et dont elle se sert pour aider les anciens de l’ASE en partageant son expérience avec eux. «Pour moi c’est foutu mais je veux pas que d’autres vivent la même chose.

Régulièrement Léo organise des réunions d’entraide. «Lorsqu’on sort de l’ASE, il y a une solitude qui est juste dingue, parce que lorsqu’on a été balloté de famille d’accueil en famille d’accueil, ben on garde rarement un réseau d’amis très étoffé.» C’est aussi l’occasion d’échanger des bon plans pour trouver stages et logements, notamment. Mithu vient depuis un an à l’association. «Quand on sort de l’ASE, on est déprimé, mais là au moins ça nous motive. Pour l’instant je n’ai jamais demandé d'aide mais là je pense que je vais devoir le faire.»

C’est aussi l’occasion pour eux de se réunir pour mettre en place des plans d’actions pour sensibiliser les Français et les politiques à leur situation. Le 1er février dernier, ils n’ont d’ailleurs pas hésité à interpeller Julien Denormandie, secrétaire d’État à la Cohésion des territoires au moment de la présentation du rapport 2019 de la Fondation Abbé Pierre. Depuis, sur les réseaux sociaux le hashtag #LaRueÀ18ans circule. L’occasion pour ces enfants de l’ombre de faire enfin entendre leur voix.

Élodie Toto Journaliste

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