Égalités / Société

«Nous vivons dans un immense boys’ club, il est si important qu’on ne le voit même plus»

Temps de lecture : 7 min

Décryptage d’une formation qui répond à une recherche du pouvoir et son maintien dans les mains d’hommes blancs, hétérosexuels et de classes sociales privilégiées.

«J'étais jeune, c'était pour rire» | Matheus Ferrero via Unsplash
«J'étais jeune, c'était pour rire» | Matheus Ferrero via Unsplash

Slate couvre le sujet de la Ligue du LOL, du nom d'un groupe Facebook privé très actif autour de 2010, composé principalement de journalistes masculins dont certains se sont livrés en parallèle à du cyber-harcèlement visant des femmes, des personnes racisées, des blogueurs. Notre actuel rédacteur en chef a été membre de ce groupe, sans qu'aucune action de sa part ne justifie sa suspension. Par souci déontologique, les articles que nous produisons sur la Ligue du LOL –et nous ne nous interdisons aucun angle– sont placés sous la supervision exclusive d'Hélène Decommer, rédactrice en chef adjointe de Slate.

La Ligue du LOL, de nombreux comités d’entreprises, les fraternités sur les campus américains, une chaîne Slack… Les boys’ clubs ont bien des noms et bien des formes. Vous en avez peut-être déjà rencontrés au cours de votre vie. J’ai croisé mon premier en CM1 quand un groupe de garçons de l’école m'empêchait de jouer au foot et se moquait de moi car j’étais une fille. Ils m’insultaient, me ridiculisaient. Une situation assez banale à la fin des années 1990. Un harcèlement de «bac à sable». Il a quand même fallu que j’aille dans le bureau du directeur pour témoigner qu’ils me malmenaient régulièrement. Ils ont été suspendus trois jours. J’ose dire que j’ai été chanceuse qu’il y ait eu une sanction.

Pour tous les autres qui n’ont jamais été punis, ce sentiment d’impunité se développe au fil des années et entraîne parfois des conséquences plus graves. «La création des boys’ clubs est étroitement liée à la construction de la masculinité», explique Martine Delvaux, écrivaine, professeure au département d’études littéraires de l’université du Québec à Montréal et autrice de Les filles en série. Elle a également écrit un article sur les boys’ clubs et évoque l’expression révélatrice «Boys will be boys», qui signifie qu’il faut bien que jeunesse se fasse: «On pardonne toujours tout aux garçons. C’est pour cela que l’excuse de l’âge pour la Ligue du LOL n’est pas possible, on n’est plus un enfant quand on a 20 ou 30 ans».

À la conquête du pouvoir

Les premiers boys’ clubs font leur apparition à la fin du XIXe siècle en Angleterre. «C’était à l’époque un lieu pour échapper à l’espace domestique, raconte Martine Delvaux. Mais ce n’était pas un café, c’était un endroit où les hommes riches, blancs et hétérosexuels, issus des écoles privés se réunissaient.» Ironie du timing, quelques années plus tard sort Une chambre à soi, de Virginia Woolf.

«Les fraternités américaines en sont l’équivalent aujourd’hui, les hommes se rencontrent dans les plus prestigieuses universités et investissent ensuite le Congrès et les grandes entreprises, continue l'autrice. Les boys’ clubs ont un lien direct avec le pouvoir, leurs membres y accèdent et l’exercent grâce au réseautage. On ne compte plus le nombre d’histoires de violences sexuelles sur les campus américains qui ne sont jamais jugées car ces hommes sont protégés par les directeurs des facultés et les coachs sportifs.»

«Dès qu’il y a du pouvoir, il y a un boys’ club»

Bérengère Kolly est maîtresse de conférences à l’université Paris-Est Créteil et a notamment beaucoup travaillé sur les notions de «frères» et «sœurs» en politique: «La Ligue du LOL ressemble beaucoup au fonctionnement en fraternité. On y retrouve l'enjeu
du pouvoir (entraide, connivence masculine), et le fait d'empêcher des femmes rivales (des consœurs), d’y accéder. C'est donc aussi clairement une question politique, une domination “fratricarcale”».

Si certains de ces groupes semblent délimités –à l'image de la Ligue du LOL ou des fraternités–, l’écrivaine rappelle qu’ils ne sont pas tous isolés les uns des autres. «Nous vivons dans un immense boys’ club, il est si important qu’on ne le voit même plus –comme on ne voit plus la suprématie blanche. Quand il y a des révélations sur l’un de ces groupes, comme la Ligue du LOL, ils deviennent visibles et nous sommes étonnés. Mais dès qu’il y a du pouvoir, il y a un boys’ club.»

Vincent Glad a-t-il créé consciemment la Ligue du LOL au début de sa carrière pour gravir les échelons? «C’est difficile d’affirmer qu’ils en ont conscience, tant ce raisonnement est systémique et ancré dans nos éducations et nos cultures. Si ces hommes étaient déjà en train de monter, le réseautage leur a permis de garder le pouvoir.» Martine Delvaux rappelle aussi que «club» vient du verbe «cleave» en anglais qui veut dire «cliver». «C’est l’instauration d’un lieu séparé du reste de la société.»

Humour et sexualité

Dans les excuses présentées par certains membres de la Ligue, il y avait l’âge («j’étais jeune») mais aussi et surtout l’humour («c’était pour rire»). La présence de «LOL» dans le nom de ce groupe en dit beaucoup. «Ils se cachent tous derrière l’humour pour se moquer des autres mais l’humour peut être dévastateur, atteste Martine Delvaux. Ça permet de garder les autres loin des lieux de pouvoir mais on ne peut pas attaquer les gens innocemment.»

Depuis quelques années et particulièrement depuis #MeToo, on ne cesse de rappeler que les blagues visant des minorités (femmes, LGBT+, personnes racisées) ne font que perpétuer les clichés sur lesquels elles se basent. «Il paraît difficile de réduire la Ligue du LOL à une bande de potes qui a dérapé, assène Bérengère Kolly. Ils avaient les mêmes métiers et faisaient partie du même milieu professionnel. Cette histoire a un véritable enjeu politique.»

C’est un fait, les victimes de la Ligue du LOL sont majoritairement des femmes, certaines étaient ouvertement féministes. «Les boys’ clubs sont anti-féministes parce qu’il existe toujours une misogynie rampante dans notre société, analyse la maîtresse de conférences. Ils savent aussi très bien que si ces femmes avaient l’audace de s’insurger, elles allaient recevoir une salve d’insultes beaucoup plus forte.» «On est dans une confrontation, principalement, entre hommes et femmes, ajoute Bérengère Kolly. Le fait qu’ils aient harcelé des féministes, qui prônent la solidarité des femmes autant que l'égalité des sexes, est intéressant. Ce sont ainsi des “frères” qui ne veulent pas entendre parler de “sœurs”, qui pourraient se retrouver à égalité à leurs côtés.»

«Vu qu’ils n’ont pas le droit d’explorer l’homosexualité, ils rejettent toutes les personnes qui se l’autorisent»

Des membres de la Ligue du LOL ont notamment utilisé des images pornographiques pour faire des montages avec la photo de certaines journalistes. Une technique déjà observée de nombreuses fois dans d’autres cas de harcèlement, qui en dit long sur le rapport au corps des femmes: «On ramène toujours les femmes à leur corps, on les objectifie. Ces hommes devaient à la fois haïr ces femmes et les désirer», suggère Martine Delvaux.

Un constat partagé par Bérengère Kolly: «L’utilisation de la pornographie comme arme montre qu’une fois de plus les femmes ne sont perçues qu’à travers leur sexe, ce qui préserve la fraternité masculine de tout mélange». Dans les témoignages, certaines déclarent avoir eu des rapports sexuels avec des membres de la Ligue du LOL et beaucoup parlent d’une certaine fascination exercée par ce groupe. «Dans ce type de configuration, les femmes espèrent malgré tout être choisies, c’est un mode de survie pour exister», observe Martine Delvaux.

Parmi les victimes, il y avait aussi des homosexuels et des hommes qui ne correspondaient pas aux critères classiques de la masculinité dominante. «C’est une façon d’entretenir la blancheur de ce groupe et son hétérosexualité. Il y a aussi quelque chose d’homo-érotique dans ces groupes. Ils font des blagues sexuelles et développent une hétérosexualité caricaturale. Dans notre société, être homosexuel et se faire pénétrer relève toujours de la faiblesse et de l’interdiction. C’est comme s’ils n’étaient pas si sûrs d’être hétéros mais vu qu’ils n’ont pas le droit d’explorer l’homosexualité, ils rejettent toutes les personnes qui se l’autorisent.»

Les différentes fins possibles

S’il est plus facile d’expliquer la création d’un boys’ club, son fonctionnement et ses mécaniques, beaucoup se posent désormais la question: «Comment faire pour qu’ils n’existent plus?» «Beaucoup de membres de la Ligue du LOL ont été mis à pied à la suite des révélations et des témoignages. Il faut faire remonter ce type d’agissements, les dénoncer, affirme la professeure. Les victimes, en particulier les femmes, ont tellement peu de moyens de se faire entendre que nous sommes obligés de faire du “name and shame” pour que les choses avancent.»

Mais faut-il statuer en fonction du degré d’implication de chacun? «Quand on fait partie d’un groupe, on ne peut pas s’en dissocier, on est complice. Ces hommes savent très bien qu’ils en ont fait partie. Si l’on veut que les choses changent, il faut qu’ils reconnaissent leurs privilèges et les perdent.»

Enfin, sans l’article de Libération, la Ligue du LOL se serait-elle terminée d’elle-même? Certains membres étaient beaucoup moins actifs ces dernières années. «Ils ont peut-être arrêté car ils avaient atteint les sphères les plus hautes du pouvoir ou qu’ils n’avaient plus besoin de ce groupe privé, ou peut-être encore qu’ils ont grandi.» Grandir? Les garçons ne seraient plus alors toujours des garçons? Doit-on attendre la trentaine voire la quarantaine pour que les garçons deviennent adultes? Bien sûr que non. C’est en leur expliquant dès le plus jeune âge que la masculinité hégémonique actuelle est toxique et qu’il existe bien d’autres façons d’être un garçon et un homme qu’un jour, on pourra dire: «Boys will not always be boys».

Constance Daulon

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