Politique

Pourquoi Valls a défilé avec la droite et l’extrême droite en Espagne

Temps de lecture : 5 min

Manuel Valls était dans les rues de Madrid, dimanche, «en défense de la Constitution et de l’unité de l’Espagne». Les principaux leaders de la droite espagnole étaient présents. Mais aussi ceux de formations ultras comme Vox.

Albert Rivera du parti Ciudadanos (à gauche de la photo) et Manuel Valls (au centre) lors d'une manifestation contre le Premier ministre Pedro Sánchez, le 10 février 2019 à Madrid | Oscar del Pozo / AFP
Albert Rivera du parti Ciudadanos (à gauche de la photo) et Manuel Valls (au centre) lors d'une manifestation contre le Premier ministre Pedro Sánchez, le 10 février 2019 à Madrid | Oscar del Pozo / AFP

«Sánchez démission», «Élections, élections!», «La Catalogne c’est l’Espagne»: plusieurs dizaines de milliers d’Espagnoles et d'Espagnols –45.000 selon le gouvernement– étaient réunis dimanche 10 février à Madrid, autour de la place Colomb. Une manifestation convoquée par la droite, à laquelle des partis d’extrême droite se sont ralliés. Le tout concrétisé par une photo où apparaissent, sur la même ligne et presque côte à côte, Pablo Casado (Parti populaire), Albert Rivera (Ciudadanos) et Santiago Abascal (Vox).

Manuel Valls était lui aussi de la fête, mais a évité de s’afficher avec les membres de l’extrême droite espagnole. «Il y a des gens avec qui je n’ai pas à être», s’est-il justifié auprès de La Sexta. Mais l’ancien Premier ministre a bien défilé dans une manifestation où étaient présentes des militantes et des militants d’extrême droite.

La droite veut faire tomber le gouvernement

À l’origine de la convocation, il y a la volonté du gouvernement socialiste de nommer un «médiateur» auprès des indépendantistes catalans. Pedro Sánchez présente son budget 2019 ce mercredi 13 février. Disposant d’une majorité fragile au Parlement, il a besoin du soutien des députées et des députés indépendantistes. Qui demandent des contreparties en échange –gestes de clémence envers leurs collègues emprisonnés, référendum sur l’autodétermination de la Catalogne. Le rôle de ce médiateur est resté assez flou, mais la simple possibilité de son existence a mis le feu à la droite. Celle-ci considère que cela revient à céder face aux indépendantistes.

«Pedro Sánchez est en train de trahir l'Espagne», a réagi le leader du Parti populaire, Pablo Casado, qualifiant le président du gouvernement d’«illégitime», «menteur compulsif», «médiocre», «incapable». Avant de convier les citoyennes et les citoyens à manifester «pour l’unité de l’Espagne», avec comme mot d’ordre la demande de nouvelles élections générales. Le tout dans un climat de tension dû à la montée de l’ultradroite, l’approche des scrutins –municipal, autonomique et européen– de mai et le début imminent du procès des indépendantistes catalans.

À cet appel à manifester s'est quasi-immédiatement associée la formation libérale Ciudadanos. Quelques minutes plus tard, le parti d'extrême droite Vox annonçait également son ralliement. Dans la foulée, de nombreux autres collectifs d’ultras s'y sont joints. On y trouvait notamment la Phalange espagnole, fondée en 1933 par le fils du dictateur Miguel Primo de Rivera. Ou encore España 2000, dont le logo –une flamme aux couleurs du drapeau espagnol– suffit à expliciter les origines.

En Catalogne, les regards se sont tournés vers Manuel Valls: participera, participera pas? Soutenu par Ciudadanos aux municipales de Barcelone, et partageant le discours de la droite sur l’unité de l’Espagne, il lui était difficile de s’en détourner. Mais comment justifier de marcher aux côtés de partis d’extrême droite, alors qu’il ne cesse de répéter qu’il faut établir un «cordon sanitaire» autour d’eux?

Valls y va… et accuse la presse d’être de «mauvaise foi»

L’ancien maire d’Évry a finalement confirmé sa venue à Madrid «pour défendre la Constitution et l'unité de l'Espagne. Sans dilemme ni complexe, parce que nous sommes dans un moment historique». Avant d’arguer que «la critique disant que la manifestation est de droite ou d'extrême droite est fausse», qu’il s’agit «d'une protestation transversale».

«Manuel Valls manifestera avec l’extrême droite», ont toutefois titré plusieurs médias français. De quoi le mettre en rogne, comme en atteste sa réponse sur Twitter:

Qu’il s’agisse d’attachement à la Constitution ou pas, la manifestation a bien été convoquée par le Parti populaire. Lequel a passé ces derniers mois à accentuer ses positions à droite. Ciudadanos est lui aussi de plus en plus perçu par les Espagnols comme étant à droite, ce qui embarrasse les centristes du parti. En Andalousie, la formation orange a préféré co-gouverner avec le PP –et grâce au soutien de Vox– plutôt que de s’allier avec les socialistes. La presse de droite a largement soutenu la manifestation. Et l'appui de plusieurs collectifs extrémistes ne peut être ignoré, quand bien même les organisateurs aient demandé de regarder «au-delà des étiquettes politiques».

Sur place, les manifestantes et les manifestants interrogés par Slate se sont quasiment tous revendiqués comme étant des électeurs du centre et de droite, bien que ce n’était «pas un rendez-vous de partis mais de citoyens». Les organisateurs, qui portaient des badges «Espagne unie» autour du cou, se disaient généralement du Parti populaire ou de Ciudadanos. Nous avons également croisé plusieurs personnes qui arboraient les pin’s de Vox. Et certaines les insignes de la Phalange. Il semble en revanche que la gauche n’était pas présente. Ou si peu.

Idéologiquement aussi, la protestation était marquée à droite. Unité de l'Espagne, anti-indépendantisme, opposition à un gouvernement socialiste: ces moteurs ne sont pas ceux des partis de gauche, qui n’ont d’ailleurs pas appelé à venir protester à Madrid. On peut comprendre, en revanche, que ce soit délicat pour Manuel Valls, ex-membre du PS français qui espère conquérir Barcelone en s’appuyant sur un électorat venant de la droite et de la gauche socialiste.

«Les masquent tombent»

En se rendant à Madrid ce dimanche, Manuel Valls s’affirme comme le principal candidat unioniste à Barcelone, le rempart à qui donner sa voix pour contrer les indépendantistes catalans. Un avantage… qui engendre un inconvénient: en manifestant contre Pedro Sánchez, il réduit ses chances d’être soutenu par le Parti des socialistes de Catalogne (PSC). Le candidat du PSC, Jaume Collboni, n’a d’ailleurs pas épargné son adversaire français, déclarant que la manifestation «sera le jour où les masques de sa candidature tomberont: il s'est présenté comme transversal et a terminé avec la droite et l'extrême droite».

«L'extrême droite n'a pas le monopole du patriotisme et de la Constitution. Moi j'étais avec Ciudadanos, avec des personnalités de gauche», se défend Manuel Valls. Quelques secondes plus tard (1:35 dans la vidéo), on entend une femme crier «Viva España, Una, Grande y Libre», soit le slogan de l'Espagne franquiste. Deux ambiances bien différentes... qui cohabitaient donc dimanche dernier.

Déjà privé des voix de la gauche et des indépendantistes, Manuel Valls voit son marché électoral se restreindre. La tonalité de sa campagne –anti-indépendantisme, nationalisme espagnol, insécurité– est celle d’un candidat qui, pour l’instant, joue plus à droite qu’à gauche. Un communicant catalan, qui aimerait le voir gagner Barcelone, estime qu’il est «en train de se tromper en demandant un cordon sanitaire autour de Vox. Quand ton électorat a des chances d’être intéressé par ta candidature, et que toutes les enquêtes te disent que c’est le moment de te rapprocher d’eux, alors fais-le».

Mais dans son camp, d’autres semblent plus sceptiques. L'un de ses soutiens, Joaquim Coll, n’a pas fait le déplacement à Madrid. «Ma critique envers Sánchez ne me pousse pas à assister à la manifestation. Je considère que c'est une convocation qui servira uniquement à alimenter la crispation politique et la division de la société espagnole, explique-t-il. Ce n'est pas ce dont nous avons besoin.»

Le parti de centre-droit Lliures, qui appuie la candidature de Manuel Valls, a également dit non à ce qu’il qualifie de «manifestation, convoquée par le PP et Ciudadanos, qui aggrave la situation que connaissent la Catalogne et l'Espagne». Avant d’en conclure que le seul résultat serait «plus d’huile jetée sur le feu».

Daryl Ramadier

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