Société / Tech & internet

Twitter, vecteur de la haine ordinaire

Temps de lecture : 4 min

À la lumière des agissements outranciers de la Ligue du LOL, il est temps de dénoncer ce médium dont on détourne la raison première pour mieux distiller sa petite haine au quotidien.

Dans cette affaire, l'oiseau bleu vit ses heures sombres. | Andreas Eldhvia Flickr
Dans cette affaire, l'oiseau bleu vit ses heures sombres. | Andreas Eldhvia Flickr

Je n’ai pas de compte Twitter. Je n’en ai jamais eu et probablement n’en aurai-je jamais. C’est que je ne suis guère versé dans le masochisme de salon. Je sais pertinemment que si par mégarde j’en possédais un, je passerais mes journées à essuyer insultes sur menaces, saillies antisémites sur réparties nauséabondes, dégueulis verbal de toutes sortes, dans cette libération de la parole fielleuse, la plupart du temps même haineuse, véhiculée bien trop souvent par les réseaux sociaux, ces égouts de l’âme humaine, comme l'ont encore montré les tweets immondes reçus par Cécile Duflot.

Si bien que je n’ai guère été surpris par toute cette sordide affaire de la Ligue du LOL. Je ne connais aucun de ces gus-là –même Christophe Carron, je ne l’ai jamais rencontré, c’est dire– mais les méthodes employées, ces tombereaux d’insultes déguisées sous forme de divertissement innocent et narquois, cette façon désinvolte de chasser en groupe, ces blagues foireuses qui ne font rire que leurs auteurs et leurs admirateurs aussitôt prompts à s'autocongratuler pour leurs vannes toutes confites, cette façon très perverse d’isoler une personne dans une foule pour mieux la pousser à bout, cet humour prétendument viril digne de la beaufitude la plus crasse, ces détournements adolescents d’images pornographiques, ces montages grossiers où l’on se permet les pires atrocités, ce gros rire, épais, carnassier, sauvage, faussement masculin, tout sauf malin, toute cette débauche de tweets d’une lourdeur insondable, d’une insignifiance abyssale, d’une inconséquence affligeante, me sont aussi familiers que si j’en avais été la victime.

Pour l’observateur extérieur, il est difficile de s’imaginer l’effroi ressenti, le trouble, le vertige, la perplexité, la peine, la colère, l’immense et tellurique colère quand, au détour d’un clic, on aperçoit, par exemple, sa propre photo décorée d’une étoile jaune. Il y a comme un moment d’incompréhension, une stupéfaction, un découragement aussi, un dégoût, une tristesse de voir jusqu’à quel point des individus peuvent s’abaisser pour salir l’autre.

On a beau essayer de ne pas en tenir compte, d’en faire abstraction, de savoir que l’auteur de cette abjection est juste une personne attirée par l’odeur de souffre et de scandale, un être insignifiant, probablement en butte à des désordres mentaux –une déréliction de la pensée–, à des troubles sexuels, à une impossibilité d’exister par lui-même, il n’empêche, le temps d’une demi-journée, de quelques heures, on se sent blessé au plus profond de soi.

Et je crois que si on pleure –symboliquement s’entend– ce n’est pas tant sur soi que sur l’humanité tout entière dont on désespère de la voir sortir un jour de son ignorance et de sa bêtise, de sa violence et de son indifférence, de sa fascination pour tout ce qui écrase, avilit, broie, réduit l’autre à néant; son semblable pourtant.

C’est cela qui est terrible avec les réseaux sociaux, Twitter notamment: la plupart du temps –heureusement des exceptions existent– elle encourage l’âme humaine à apparaître sous son jour le plus vil, le plus blafard, le plus abject. Quand on se plaît à insulter, à ridiculiser, à pérorer plus que de raison, dans des diatribes qui sentent bon la haine recuite, l’éternel ressentiment de l’être humain incapable de s’élever par lui-même et qui, pour exister, pour se donner l’apparence d’être, de compter, de dompter sa solitude, n’hésite pas à utiliser de stratagèmes les plus vils.

Pour un mot d'esprit réussi sur Twitter, combien de cadavres à la mer, combien de sinistres réparties qu'on se plaît à considérer comme des saillies sagaces là où elles ne sont la plupart du temps qu'épanchements sans saveur au service de la glorification d'un moi amoureux de lui-même? Avec en arrière-plan ce besoin presque infantile d'être admiré, loué, salué, compris, révéré, retwitté, followé, vaste farce d'un égo à l'agonie qui toutes les deux minutes interroge son fil Twitter pour savoir si on l'aime toujours, si on l'aime encore, si on l'aimera encore demain.

Les réseaux sociaux sont une défaite de l’humanité et il est à craindre que le pire soit encore à venir.

J’imagine sans peine la souffrance ressentie par les victimes des agissements de la Ligue du LOL, quand ces attaques se répètent au quotidien, lorsqu'on doit affronter seule des litanies d’injures, confrontée à une meute imbécile qui rit grassement, bêtement, béatement parfois, de vos infortunes. C’est à devenir fou. Il n’y a pas de porte de sortie, on est comme une bête traquée qui n’a nulle part où aller et doit affronter les glapissements vulgaires de quelques chasseurs trop heureux d’avoir pris dans les rets de leurs filets une victime sans défense.

Il faut fuir Twitter, cette foire des vanités, comme la peste. Pour une raison valable de l’utiliser, en surgira une dizaine d’autres pour le boycotter. La vie moderne est sans pitié. Afin de rester intact, il faut apprendre à se préserver. Et suivre sa route, fidèle à ses convictions, sourd aux vociférations des uns et des autres jamais en reste pour vous faire trébucher.

Qu'on se le dise: la vraie vie est ailleurs: loin, très loin de Twitter et de sa fausse incandescence.

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Laurent Sagalovitsch romancier

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