Culture

«Les poissons de la mer parlent breton»: pourquoi la Bretagne a obsédé Jack Kerouac

Temps de lecture : 6 min

L'auteur mythique de la Beat Generation a recherché pendant des années son ancêtre breton, au point de se payer une virée à Brest. En vain. La généalogiste Patricia Dagier raconte comme elle l'a pisté et identifié.

Phare, Plouzané (Finistère)  | Luca Bravo via Unsplash
Phare, Plouzané (Finistère) | Luca Bravo via Unsplash

En parcourant les routes de son pays au volant de «Rossinante» et en compagnie de son caniche en 1960 –périple qu'il raconte dans Voyage avec Charley– John Steinbeck digressait sur les États de son pays qui trouvaient un malin plaisir à démultiplier les plaques commémoratives.

«Tout comme les États et les communautés, l'Américain souffre de cette faim [d'histoire, ndlr] et veut se rattacher honnêtement à son passé. Les généalogistes se donnent un travail terrible pour rechercher dans nos débris ancestraux des fragments de grandeur», écrit l'auteur des ouvrages Les Raisins de la colère et Des Souris et des Hommes.

Quasiment à la même époque, Jack Kerouac, étendard de la Beat Generation avec Ginsberg et Burroughs, est à la recherche de son ancêtre qui a quitté la France pour les Amériques. Dans Big Sur, en 1962, le romancier s'exclame, ainsi, en français, l'unique langue qu'il a parlée jusqu'à l'âge de 6 ans: «Je suis Breton m'écrié-je et les ténèbres répondent: “Les poissons de la mer parlent breton”».

Même chose dans La nuit est ma femme. «Il y a un moment où son père déménage près de la mer et durant lequel il évoque ses racines bretonnes», confirme Jean-Christophe Cloutier, auteur de l'ouvrage La vie est d'hommage (aux éditions du Boréal) qui répertorie ses textes rédigés en français.

Extrait de La nuit est ma femme tiré de l'ouvrage La vie est d'hommage.

Fasciné par cette région qu'il fantasme à travers notamment la lecture de divers ouvrages, l'auteur de Sur la route ou des Clochards célestes est allé, vous le verrez, jusqu'à Brest à la recherche de son ancêtre et, même s'il s'en est approché, il ne l'a jamais trouvé. Ce n'est pas le cas de Patricia Dagier. Dans un ouvrage co-écrit avec le journaliste Hervé Quéméner (De l'Amérique à la Bretagne, aux éditions Le Mot et le Reste), la généalogiste bretonne raconte l'obsession de l'auteur pour sa région et les portes qu'il a fallu ouvrir pour parvenir à retrouver ses racines.

«Tout le monde cherchait l'ancêtre»

Jack ou plutôt Jean-Louis Kerouac a très tôt entendu parler de cet aïeul et de ses racines bretonnes. Son grand-père, ses oncles, «tout le monde cherchait cet ancêtre» qui avait traversé l'Atlantique pour venir s'établir en Nouvelle-France. «Ti-Jean, n'oublie jamais que tu es Breton», lui répétait, sans cesse son père, Léo-Alcide Kirouac. «La graphie Kirouac-Kerouac est fluctuante jusqu’à l’installation de Léo-Alcide aux États-Unis où le patronyme Kerouac s’impose», précise la généalogiste.

Avec la mère du romancier (Gabrielle-Ange Lévesque que Jack appelle «Mémère»), ils ont ainsi émigré du Québec aux États-Unis comme des milliers de Canadiens français durant l'Exode. Pour des raisons économiques, la famille s'établit à Lowell, au cœur du Massachusetts.

Si cette obsession pour la généalogie «est courante» en Amérique du Nord, selon Patricia Dagier, dans le cas de la famille de Jack, l'aspect pécuniaire de l'affaire a, également, joué puisqu'il est dit, de génération en génération, que l'ancêtre était un riche noble répondant au nom de Le Bris de Kerouac. Certains des cousins sont même allés en Bretagne pour espérer toucher un héritage.

Vous allez comprendre qu'ils se sont tous emballés sur sa destinée et n'étaient, du même coup, pas près de le trouver. «Il y a ce qu'on croit, ce qu'on imagine, ce qu'on aimerait et puis il y a ce qui est vrai, j'ai vite compris que l'homme qu'on recherchait n'existait nulle part en Bretagne», raconte Patricia Dagier.

Bandit de grands chemins?

Il lui a fallu dix ans pour reconstituer ce puzzle compliqué après qu'un lointain cousin de Jack (Clément Kirouac –à l'époque le président de l'association de la famille Kirouac) ne l'embarque, «par hasard», dans cette histoire en 1996. La généalogiste s'est rapidement envolée pour le Québec afin de reconstituer son parcours en Nouvelle-France.

En fouillant dans les archives, en comparant divers documents avec ses trouvailles en Bretagne, elle s'est rendue compte que l'ancêtre, arrivé vers 1722-1723, a changé à plusieurs reprises de nom. Il avait toutes les bonnes raisons du monde de cacher sa vraie identité puisqu'il était arrivé de France (de Huelgoat, dans le Finistère, où sa famille était installée) après avoir été soupçonné de vols commis à Saint-Pol-de-Léon et à Cornouaille (Quimper). C'était mal vu pour un fils de notaire, petit bourgeois, à défaut d'être, comme le pensait Jack et les Kerouac d'Amérique, issu de la noblesse.

«À l'époque, les parents qui avaient du mal à éduquer leurs enfants les mettaient à l'écart pendant un certain temps, c'était le plein essor de la Nouvelle-France, on envoyait le gamin récalcitrant aux colonies, pas forcément pour un exil définitif. Là, il s'agissait de l'écarter car il portait préjudice à ses frères et à son père. Il avait espoir de revenir en France, c'est pour cette raison qu'il a pris un faux nom.»

Urbain-François Le Bihan (son vrai nom) a donc seulement voulu repartir de zéro en arrivant aux Amériques. Le 25 janvier 1727, chez un notaire, il signe ainsi Hyacinte Louis Allexandre De K/voach Le Bihan. Cinq ans plus tard, il fait un enfant à Louise Bernier, une fille mineure. Pour éviter la prison, il n'a pas vraiment le choix que de l'épouser mais pour empêcher sa progéniture de lorgner un éventuel héritage, il signe Maurice-Louis Le Bris de Kervoach devant le curé. C'est sur ce nom que tous les Kerouac vont s'appuyer pour le rechercher.

Bredouille à Brest

En 1965, lorsque le romancier décide de partir en France à la recherche de ses origines, il fait référence au nom de marié de son ancêtre. «J'essayais de découvrir quelque chose sur mon ancienne famille, j'étais le premier Lebris de Kérouack à remettre les pieds en France, au bout de deux cent dix ans pour essayer d'y voir plus clair», écrit-il dans Satori à Paris, roman dans lequel il raconte son séjour hexagonal.

Jack Kerouac en 1956, photographié par Tom Palumbo | Tom Palumbo via Wikimedia

Il se rend dans diverses bibliothèques de la capitale et notamment aux Archives nationales et à la Bibliothèque nationale pour consulter des documents concernant la maison royale de Bretagne. Bredouille, il prend ensuite la route de la région en train depuis Montparnasse (il a raté son avion). Le temps, sur le trajet, de brandir une bouteille de vin devant un prêtre et de crier «Saint-Brieuck» à un contrôleur dans la nuit bretonne...

Arrivé à Brest, on suit les péripéties de l'auteur qui romance, avec humour, sa quête. Il pose ses valises à l'Hôtel Bellevue, rue Victor Hugo.

Il parle de courses hippiques avec le patron du bar La Cigale. Georges Didier –surnommé «Fournier» dans son roman– avait été interviewé par Hervé Quéméner: «Un gars est entré qui me semblait avoir déjà bu quelques verres. Il m'a commandé un cognac et nous avons commencé à discuter.» C'est Georges Didier qui lui donne le contact de Pierre Le Bris (appelé «Ulysse» dans Satori à Paris) éditeur et libraire qui venait de se faire opérer d'une hernie.

«C'est dans mon appartement, au-dessus de la librairie, que j'ai accueilli Kerouac dont je connaissais les livres. Il s'est installé à mon chevet et a commencé à m'entretenir de ses ancêtres; je lui ai montré mon arbre généalogique (...). Quelque temps plus tard, j'ai bien cru que nous avions une origine commune quand j'ai découvert à deux pas de la ferme familiale à Plomelin [Finistère sud], un étang portant le nom de Kervoac'h.» Les deux hommes vont continuer à s'écrire, comme en témoigne cette lettre de Jack lue par feu Pierre Le Bris.

Pas loin de le trouver

L'ironie du sort, c'est que Jack Kerouac ne sera pas loin de trouver la trace d'Urbain-François. En 1967, en effet, il croise à New York la route d'un poète breton: Youenn Gwernig. Ce dernier entend dire, comme beaucoup de Bretons, que le romancier est à la poursuite de ses origines. Il lui écrit, puis ils deviennent amis.

En 1969, ils envisageront un voyage ensemble en Bretagne. «Ce qui est extraordinaire c'est que Youenn Gwernig est de Huelgoat et ils envisagent tous les deux ce voyage en ignorant que l'ancêtre vient de cette ville. Ils auraient pu le trouver...»

Ce qu'ils ne feront donc jamais puisque «Ti-Jean» s'éteint la même année. La Bretagne ne l'a en tout cas pas oublié. Une plaque en son honneur a été inaugurée sur le rond-point Kervoac (Kervouach en breton) à Lanmeur d'où la famille était originaire. La première statue de l'auteur aurait été confectionnée par l'artiste bigouden André Péron. Sans oublier la deuxième scène des Vieilles Charrues à Carhaix qui porte, chaque été, son nom.

Jacques Besnard Journaliste

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