Société

Ligue du LOL, un harcèlement de «bac à sable»

Temps de lecture : 11 min

C’est contre le harcèlement à tous les niveaux de la société qu’il faut lutter.

La persécution commence à l'école. | Pixabay
La persécution commence à l'école. | Pixabay

Slate couvre le sujet de la Ligue du LOL, du nom d'un groupe Facebook privé très actif autour de 2010, composé principalement de journalistes masculins dont certains se sont livrés en parallèle à du cyber-harcèlement visant des femmes, des personnes racisées, des blogueurs. Notre actuel rédacteur en chef a été membre de ce groupe, sans qu'aucune action de sa part ne justifie sa suspension. Par souci déontologique, les articles que nous produisons sur la Ligue du LOL –et nous ne nous interdisons aucun angle– sont placés sous la supervision exclusive d'Hélène Decommer, rédactrice en chef adjointe de Slate.

Au cours de leur scolarité, 10% des élèves souffrent de harcèlement. Pendant la nuit du 12 au 13 février, l'amendement que le député Erwan Balanant a proposé dans le cadre de la loi sur l’école de la confiance a été accepté à l’Assemblée. Sur France Inter, l’élu Modem faisait le lien avec l’actualité en expliquant à la journaliste Sonia Princet: «Il y a une sorte de continuum avec le harcèlement dans la vie des hommes et des femmes [...] j’ose espérer qu’avec cet amendement les choses vont changer.»

Je n’ai jamais été une journaliste portée sur les questions numériques et je ne connaissais pas grand-chose de la Ligue du LOL avant l’article de Robin Andraca. Les témoignages des victimes de ce groupe de harceleurs m’ont, comme beaucoup de monde, énormément interloquée. Peut-être parce qu’ils font remonter des angoisses, des craintes très anciennes d’exclusion, de rejet, de ce qu’on a peur de subir depuis toutes petites, de ces individus et ces bandes malfaisantes qu’on a vu agir depuis la maternelle et qui, plus tard, ont pu tenir le haut du pavé du cool.

Dans le lot des explications données par les membres de la funeste Ligue du LOL, je relève cet argument qui consiste à comparer ces comportements avec ceux des enfants dans la «cour de récré». Il est présent dès l’article de Robin Andraca sur Check news: «Alexandre Léchenet, ancien journaliste du Monde et de Libération, avait publié en mai 2018 un billet de blog sur le sujet. S’il n’a jamais fait partie de la Ligue du LOL, il reconnaissait avoir harcelé des personnes quelques années plus tôt sur internet. “Réfléchissant à mes gamineries de cour de récré du Twitter des années 2008-2012, quand il n’y avait encore pas grand-monde, je me découvre coupable de quelques cyber-harcèlements groupés.”»

On le retrouve aussi dans la lettre de Vincent Glad: «Je voyais cet espace comme un grand bac à sable, une grande cour de récré où rien n’avait de conséquence.»

Il suffit de prêter oreille plus de deux secondes à la parole d’un enfant malmené, harcelé, rejeté, moqué dans la cour et à l’école pour mesurer les conséquences du harcèlement. Au-delà du fait que le monde de l’enfance ne ressemble pas trop à un truc de hipster, la référence à la cour de récré est très malheureuse. Elle induit quelque chose d’assez dégueulasse: harceler serait dans la nature humaine (j’y reviendrai) et dire du mal des gens, les maltraiter n’aurait pas de conséquences à l’école.

La «norme viriliste» ou la loi du plus fort

En ce sens c’est toute une éducation, toute une socialisation non circonscrite aux réseaux sociaux qui s’exprime à travers cette affaire. Une expression de la loi du plus fort. Certes, on nous éduque à mépriser cette loi, depuis Les Fables de La Fontaine à l’éducation morale et civique, en passant par les histoires du soir. Mais force est de constater que, malgré tout, elle modèle tant de relations humaines, du berceau jusqu'à la tombe. Et fait tant de dégâts… Car la domination, l’écrasement de l’autre ont des conséquences qui finissent par sembler insupportables dans une société évoluée. Ces mécanismes sont mieux connus depuis les travaux de Marie-France Hirigoyen sur le harcèlement au travail en 1998. Mais c’est le harcèlement scolaire qui a donné lieu à de grandes campagnes de sensibilisation: le phénomène est pris en compte par les ministères successifs depuis le milieu des années 2000. Depuis 2015, le premier jeudi du mois de novembre est consacré à la journée nationale de lutte contre le harcèlement. En cas de besoin, un numéro d'urgence est mis à disposition des victimes, le 3020.

Plus personne n’ignore que le harcèlement cause des abandons scolaires, des dépressions, des suicides chez des enfants, des adolescentes et des adolescents. Des témoignages, récits, fictions, enquêtes et reportages sur le sujet sont diffusés depuis des années.

Le sociologue Éric Debarbieux, précurseur des travaux sur la violence scolaire en France, précise que le harcèlement à l’école est très souvent fondé sur le genre. Ce n’est pas seulement le comportement de boy's club passé au crible par les féministes, mais une adhésion à la «norme viriliste», m’explique-t-il. Une question centrale dans la violence scolaire, qui s’exerce aussi entre filles et contre les garçons perçus comme non conformes à des critères de virilité.

«Cette ligne de défense de la Ligue du LOL me frappe car elle est similaire à celle utilisée par des élèves. “On ne se rendait pas compte que c’était du harcèlement”, disent les membres… Mais, passé 6-7 ans, cette excuse ne tient plus!»

Éric Debarbieux, sociologue

Ces invariants archaïques ne font absolument pas office d’excuses car, pour le chercheur, prétendre qu'on est mu par des forces dont on n’a pas conscience est un argument qui ne tient déjà pas pour les enfants.

«Cette ligne de défense de la Ligue du LOL me frappe car elle est similaire à celle utilisée par des élèves. “On ne se rendait pas compte que c’était du harcèlement”, disent les membres… Mais, passé 6-7 ans, cette excuse ne tient plus! J’ai travaillé sur la question et après cet âge, les individus ont bien eu une idée de ce qu’ils font. Prétendre le contraire c’est mentir. Ces défenses de gamins ne sont pas des excuses.»

Comment minimiser la portée de leurs actes alors qu’ils étaient perpétrés dans le but de nuire? Mais cette ligne de défense choque aussi par le dédouanement qu’elle implique dans le sens où ils assimilent un truc de gamin à une action sans gravité. Alors que c’est précisément le contraire.

«Ces membres de la Ligue du LOL parlent de cour de récréation en faisant référence à un âge auquel ils n’étaient plus des gamins. Cela pose le problème très contemporain à mon sens de l’exemplarité des adultes. C’est une vraie question pour le harcèlement. Si les adultes harcèlent, comment expliquer aux enfants que c’est anormal?»

Vous pouvez dire tout ce que vous voulez: à 25 ans vous êtes un adulte, pas un collégien et encore moins un bambin dans un bac à sable. On ne peut pas s’auto-absoudre de la responsabilité de ses actes.

L'excommunication, un sport de cours de récré

Si la comparaison avec la cour de recré n'a aucune valeur d'excuse, pour Éric Debarbieux ces faits, comme le harcèlement scolaire, pointent de tristes invariants:

«J’ai tout de suite fait le rapprochement avec le harcèlement scolaire. Cette Ligue du LOL met en lumière une triste réalité: le harcèlement peut se produire dans tous les milieux sociaux, chez les conservateurs comme chez les gens qui se présentent comme progressistes –à l’image des violences domestiques.»

Le harcèlement semble aussi profondément lié à des questions de pouvoir et de territoire. Aux balbutiements de Twitter, certains ont voulu en être les maîtres et régner sur cet espace virtuel… c’est parce qu’ils se considéraient plus légitimes que les autres à occuper cet terrain qu’ils se sont permis de moquer celles et ceux qui n'appartenaient pas à leur cercle et de les persécuter, comme l’explique Samuel Laurent, un journaliste qui ne faisait pas partie du groupe des ricaneurs en ligue mais qui était déjà présent sur Twitter à la même époque. Dans un billet publié sur Facebook, il se souvient des «années LOL»:

«Ce qui me revient dix ans après, c’est la capacité d’exclusion et de prescription, de mépris social inconscient, que notre petite communauté des webjournalistes avait. Twitter faisait coexister des journalistes et divers autres métiers, notamment ceux du web, alors en pleine structuration. On est alors à l’apothéose du «web 2.0», un concept qui tient beaucoup du marketing, et quelque blogueurs et consultants veulent s’emparer eux aussi de ce nouveau médium qu’est Twitter, imaginant divers usages et «styles», provoquant parfois des moqueries.»

Ériger des critères qui permettent de réserver un espace à occuper, en exclure celles et ceux qui ne veulent pas y adhérer ou les appliquent «mal», est un phénomène qu’on retrouve dans la cour de récré avec le foot, par exemple. Les petits garçons qui y jouent en viennent à considérer qu'ils sont plus légitimes pour pratiquer cette activité et pour occuper le terrain le plus vaste. Une bonne excuse pour repousser à la périphérie ceux –et surtout celles– qui ne jouent pas. Les meilleurs joueurs décident qui a le droit de jouer ou non. C’est ce que j’ai compris grâce à la chercheuse Edith Maruejouls qui a justement travaillé sur la cour de récré. C’est aussi ce que mon propre fils de 9 ans me raconte:

«Des garçons ont organisé une manifestation contre le planning de foot qui leur imposait de ne pas pouvoir utiliser la cour comme terrain tous les jours, c’est injuste.»

J’ai dû lui expliquer que j’allais remercier l’école pour cette initiative ô combien éducative. En trente secondes, il a compris où je voulais en venir. Les questions qui traitent de la violence et du rejet reviennent très vite quand on parle avec des enfants, mais aussi des parents: «Peux-tu demander à ton fils d’aider le mien pour qu’il puisse participer aux matchs pendant les récrés? Il est très malheureux car il s’est fait jeter du groupe sous prétexte qu’il ne joue pas assez bien.»

«Le sexisme est lié à l’homophobie. On se fait traiter d’homosexuel ou on se fait traiter de fille. C’est le même processus: celui qui fait la part belle à la domination et à l’hétéro-normativité, un processus d’infériorisation qui est lié au fait d’être perméable au monde des filles.»

Edith Maruejouls, géographe

Être rejeté du groupe, c'est être voué à l'invisibilisé comme l’explique la géographe Edith Maruejouls pour les filles dans les cours de récréation. Il faut absolument lire cet entretien donné au Monde il y a un an:

«Les garçons occupent une place centrale, alors que les filles sont reléguées aux coins. Elles sont invisibilisées; même si elles sont nombreuses, on ne les voit pas. Sur les dessins des enfants, les filles sont souvent représentées dans les toilettes, donc un endroit privé. […] Les cours de récréation sont aménagées de façon à ce que les filles –et les enfants non «conformes», par exemple ceux en surpoids–, ne se sentent pas légitimes à occuper l’espace. Ce qui, dès l’enfance, remet en cause une égalité de droit, celle entre les femmes et les hommes. Sous couvert de cela se noue la question des garçons qui ne jouent pas au foot, et que l’on va traiter de filles. Le sexisme est lié à l’homophobie. On se fait traiter d’homosexuel ou on se fait traiter de fille. C’est le même processus: celui qui fait la part belle à la domination et à l’hétéro-normativité, un processus d’infériorisation qui est lié au fait d’être perméable au monde des filles.»

En ce sens, Vincent Glad et sa bande ont effectivement, à l'âge adulte et dans un espace différent, reproduit un comportement de cour de récré.

Le harcèlement prospère sur le manque de communication

Enfin, Éric Debarbieux repère des agressions indirectes et sournoises, visant à circonscrire certaines personnes. Une malveillance très courante à l’école et qui se reproduit en ligne. C'est ce que rappelle Thomas Messias:

Des tweets qui fonctionnent comme des piqûres de rappel, exactement à la manière dont fonctionne le harcèlement scolaire: un mot, un code déclenchent gloussements et sourires qui rappellent à la personne visée qu’elle ne sera jamais tranquille.

Je me suis aussi beaucoup interrogée sur la hype qui caractérise la bande des «loleurs». Une amie me confiait n'avoir jamais été proche d’eux car «pas assez cool». Des phénomènes si bien décrits dans les fictions américaines (les exemples sont innombrables, je pense à Moi, Charlotte Simons de Tom Wolfe et, tout récemment, à la série Sex education): des gens cools dont certains sont toxiques, des ringards, des wanabee, des victimes, etc. sont des groupes d'appartenance qui structurent la socialisation de l’enfance et de l’adolescence. Et qui continuent d’opérer à l’âge adulte. Ce sujet est largement sous-traité en France alors qu’il structure aussi nos représentations de nous-mêmes et des autres.

Le harcèlement prospère donc sur le manque de communication et sur une certaine manière de détourner le regard. Cela vaut partout.

Enfin, dans tout ce que j’ai lu sur le harcèlement, les spécialistes montrent que le rôle des adultes (qui pourrait s’apparenter à celui des hiérarchies dans le monde du travail) est fondamental. On ne peut pas lutter contre le harcèlement scolaire sans une prise de conscience et une action coordonnée des personnels éducatifs, explique Éric Debarbieux. La cohérence de leurs discours, leur solidarité et la qualité de leur relation de travail est un gage de réussite de leur action contre la violence scolaire et la maltraitance dans les établissements. Le harcèlement prospère sur le manque de communication et sur une certaine manière de détourner le regard. Cela vaut partout.

Aujourd’hui, les campagnes publiques contre le harcèlement ciblent les scolaires, mais sans mesurer l’importance des agressions entre adultes. C'est malheureux, car on risque de n’obtenir aucun résultat: «Le travail sur le harcèlement se mène inséparablement sur les enfants et les adultes», explique Éric Debarbieux.

Le travail d'enquête du chercheur dresse un constat alarmant: 15% du personnel de l’Éducation nationale déclare avoir été harcelé. Il est urgent que les adultes prennent ce problème à bras le corps et brisent la spirale qui nous acclimate à la violence entre pairs dès nos plus jeunes années. Qui nous prépare à la subir voire, pire, à la perpétrer une fois devenu une grande personne.

Louise Tourret Journaliste

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