Société / Culture

Peut-on convaincre en étant méprisant? Le cas François Bégaudeau

Temps de lecture : 9 min

«Histoire de ta bêtise»: le titre du livre de François Bégaudeau s’adresse au lecteur en le tutoyant pour lui signifier son ignorance. On pourrait rétorquer (pas si) bêtement: c’est çui qui dit qui y est.

François Bégaudeau en rajoute dans la guerre que la gauche se livre à elle-même. À Manosque, le 22 september 2016. |Joël Saget / AFP
François Bégaudeau en rajoute dans la guerre que la gauche se livre à elle-même. À Manosque, le 22 september 2016. |Joël Saget / AFP

«Souvent pendant la campagne je t’ai trouvé bête. Je t’écoutais et je pensais: comme c’est bête. Le penser n’était pas très correct de ma part. Pas très courtois et passablement hautain. Mais peut-on jamais réfréner une pensée?»

François Bégaudeau parle à ses amis, ses relations de travail, ses voisins de palier, avec ce «tu» synthétisant une gauche qui se serait perdue dans l’embourgeoisement, préservant sa place en oubliant la lutte des classes. L’axiome n’a rien de nouveau.

«Je ne viens pas te juger mais te nommer.» Le déterminisme de la bêtise marque la classe sociale d’un bourgeois qui s’ignore, se croyant sympa et progressiste. Il ne comprend rien à la haine qu’il suscite chez les classes populaires. «La haine, tu ne peux pas l’entendre. Tu ne peux pas envisager une seule seconde être haïssable. Tu ne peux pas être haïssable puisque tu es cool.» Ce «tu» haïssable se reconnaît à quelques signes distinctifs, de la «pizza végétarienne cuite au feu de bois dans cet italien de la rue des Martyrs» au titre de Libé («Faites ce que vous voulez mais votez Macron»), en passant l’empressement à vouloir l’extension de la PMA, être outré par Civitas ou abasourdi par #MeToo.

Du haut de ma chaire, triste hélas, j’ai lu tous les livres...

Consciencieusement, l’auteur égrène les penseurs qui l’ont inspiré, dans un name dropping grotesque et moralisateur, façon «Questions pour un champion» à Paris 8. Pascal voisine dans une phrase avec Lordon, tandis que se succèdent Henri Guillemin, Žižek, Gramsci, Foucault, Vanegeim, Chauvier, Rancière, Quintane, Nietzsche, Deleuze, Marx, Bakounine, Althusser, Friot, Illich, Lagasnerie, Stiegler, Ernaux, Eribon, Louis, Denault, Badiou, Bourdieu et sa sociodicée....

«Qui veut gagner des millions?» | Capture d'écran via YouTube

Surtout, il méprise son lecteur, qu’il tient évidemment pour ignare.

«Toutes ces années, j’aurais tant aimé que tu me bluffes. Qu’au détour d’une phrase de déjeuner tu évoques Kropotkine.» «Tu es sans connaître Nestor Makhno ou Victor Serge.» «Rancière l’a dit mieux que moi, mais puisque tu ne lis pas Rancière...» Il aime la culbute, trouvant ici «une inversion toute spinozienne», voyant là «Rousseau renversé»: il ne manque plus que Kant faisant le poirier.

À la façon de Bouvard et Pécuchet, Bégaudeau dégaine donc l’artillerie lourde des références multiples pour convaincre des incultes et des ignorants et de leur ignorance. C’est une méthode éducative comme une autre.

Rejet de la démocratie et haine de classe (bourgeoise)

Mais venons-en au message. Bégaudeau fait sienne la formule de Sartre (Élections, forcément piège à cons) et revendique l’abstention. Surtout, il déteste davantage Emmanuel Macron que Marine Le Pen.

«Si les deux candidats sont renvoyés dos à dos en ce dimanche ensoleillé, c’est d’abord pour la raison que je les déteste autant l’un que l’autre. Par loyauté à mes fibres, je peux même confesser que je déteste davantage Macron. Macron et son monde. Son monde et donc Macron. Ce monde-supermarché et sa dernière tête de gondole.»

Arguant que «le vote Macron était le plus purement bourgeois de l’histoire de ta République» (on notera le «ta»), il avance tranquillou, fier de s’être abstenu: «Tu t’en serais voulu de participer à la victoire de Le Pen. Moi non. Totale sérénité. Sifflotement mains dans les poches. Je ne me sens pas concerné.»

François Diabolo expliquant le second tour de l'élection présidentielle de 2017 à un ami.

Cette satisfaction, manière de ricanement, dit beaucoup au fond d’une gauche intellectuelle, fascinée par un peuple qu’elle fantasme de plus en plus, et prête, dans sa détestation de la démocratie libérale, à se ranger sous la bannière d’un parti qu’elle a longtemps abhorré, portant a priori des valeurs qu'elle combat. Tout le bouquin tient dans cette ambiguïté, où le bourgeois est détestable par essence, entraînant avec lui la démocratie libérale, les élections, le monde occidental, les chansons de Biolay, la modernisation de la SNCF et les pizzas végétariennes, qui sont autant de crimes contre l’esprit et le bonheur du peuple.

Dans une dénonciation de l’«idéologie de boutiquier» qui se voudrait balzacienne, François Bégaudeau crache son dégoût d’une «fille d’assureur» ou d’un «fils de notaire bordelais», vomissant les écoles de commerce et les facs de droit, distribuant de rares bons points, de l’intellectuel (qu’il est forcément) au prolo qui rit des blagues de Bigard.

Et c’est là que ça commence à coincer.

Karin Viard, belle comme un camion

On le sent emmerdé aux entournures, François Bégaudeau, avec son mépris de ses potes bobos et son amour du prolo inconnu. Il essaye de lui trouver toutes les vertus du monde mais, rien à faire, ça coince. Lorsqu’il songe à la «composante populaire de son corps», il glisse inexorablement vers «le cinéma naturaliste, les blagues de cul sans pincettes, les sketches poisseux de Bigard, les cendriers Ricard des PMU, la saleté bienheureuse des cochons, les jurons de ma mère, le sec laconisme ouvrier, les manifs merguez, les kops de supporters, et me font préférer une soirée mousse avec la bande de «Touche pas à mon poste» dont les piaillements t’irritent, à un brunch avec ta sainte patronne Françoise Nyssen.» Sans oublier les gros seins de Karin Viard (WTF), l’actrice ayant un «physique de photo de camionneur», donc un corps populaire, car non maigre, oui la démonstration est un peu tordue.

L’ouvrier, le bourgeois, leurs oreilles et la musique sérielle

Dans cette volonté manifeste de se légitimer en tant que «peuple», François Bégaudeau se pare d’un merveilleux mépris de classe. Le voici éprouvant de la joie lorsqu’une «créature dissemble» d’elle, lorsqu’un plombier est «féru de Schoenberg (ou un) prof de gauche auditeur de RMC». Cette joie qui n’existe qu’à partir de cases pré-remplies est, à l’évidence, sincère. Elle n’en est que plus triste. Et puis, prolos ou bourges, les gars qui écoutent Schoenberg en boucle sont rares.

Circonstance aggravante, François Bégaudeau n’hésite aucunement à se faire l’arbitre des élégances, reprochant à Sofia Coppola d’être «passée par la mode avant le cinéma» (c’est mal), citant volontiers Pasolini, Godard ou L’Avventura –celle d’Antonioni, pas Stone et Charden, il a sa dignité. Perso, je préfère la chanson, c’est moins chiant.

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La propriété, c’est le vol plus la culpabilité

Il est temps d’allonger François Bégaudeau sur le divan. Histoire de ta bêtise mériterait un sous-titre: Chronique de mon mal-être. L’auteur, on l’a compris, est affecté d’un mal profond: il n’est pas ouvrier. De page en page, il doit s’en justifier, Vychinski de lui-même, exigeant parfois, indulgent souvent.

L’auteur possède, Seigneur!, «un bien immobilier sis dans le onzième arrondissement parisien, acquis pour la somme de 295.000 euros en 2008». Confession lumineuse comme la déclaration de patrimoine contrite d’un élu, qui fait mine d’ignorer la valeur actuelle de son bien. C’est François Fillon évaluant son château au prix d’une cabane. Ces mètres carrés sont le boulet de Bégaudeau, terrible stigmate de son appartenance à la bourgeoisie.

Il bat sa coulpe, détaillant l’emprunt, l’héritage, les droits d’auteur, pousse la contrition jusqu’à avouer ses revenus annuels (40.000 euros en moyenne ces quinze dernières années). On a pitié au fond de cette autocritique qu’il s’inflige, dans un naïf espoir de purification. Combien cet appartement lui pèse, signe évident de son appartenance à la bourgeoisie honnie (et bête)!

Sa pensée est retorse, pourtant. Connaître le péché fait de lui un merveilleux inquisiteur.

«Mon compte en banque et mon patrimoine dessinent un cadre bourgeois qui devraient m’assimiler à un cadre de pensée bourgeois. Ce n’est pas le cas. J’appartiens à une classe supérieure dont je persiste à envisager, sinon souhaiter, la destitution. Je suis propriétaire et je délégitime la propriété. Les jours de grande morgue il ne faut pas me servir trop de pintes pour que je préconise son abolition.»

Le dégât des eaux purificatrices

Tellement choupinet. Certaines et certains objecteront hâtivement que François n’a qu’à donner son appart’ aux œuvres. Au lieu de faire la révolution en se rasant le matin, culpabilisant à chaque hausse du mètre carré, et dieu sait qu’elles sont permanentes à Paris, déclamant Proudhon face à un bol de muesli, rassuré malgré lui par les chiffres des notaires, on ne sait jamais, le bouquin pourrait ne pas se vendre. Le voici qui explique ne pas croire un instant à une possible expropriation; nous voici rassurés, merci Macron et ses flics au fond.

La parole est à la défense.

Cet appartement, votre honneur, a «des murs écaillés depuis un dégât des eaux», objecte Bégaudeau. Un bon point pour lui. Un jour qu’il avait pécho, une fille a trouvé «adorable son carton Franprix en guise de table de nuit.» Formidable. Il ne fait pas souvent le ménage, «ici la règle est le sale.» J’aime bien ces petits aveux inconscients: dans l’imaginaire de Bégaudeau, le bourgeois est propre, l’ouvrier sale. Tout à son chemin de croix révolutionnaire, Bégaudeau s’affirme sale pour se sentir propre.

Rue d'Oberkampf, chaque nuit, des milices au service de la réaction contre-révolutionnaire nettoyaient les taudis des ouvriers à leur insu. | Michelet: histoire de la propreté, tome 75011

Il se flagelle encore un peu mais passe beaucoup de temps à se laver (de tout soupçon), expliquant qu’il a cachetonné dans l’édition, les médias, le cinéma, sans y croire vraiment: «Tu ne m’as pas fait envie». Digne représentant de la classe moyenne, il s’habille chez Celio ou H&M, partageant la passion houellebecquienne de citer les marques. Avant d’énoncer, moue dédaigneuse à l’appui, les agapes où il fut convié, du Salon du Livre au Théâtre du Rond-Point, en passant par les «buffets vin-charcuterie italienne dans ton loft»: «je m’en suis tenu au minimum, au minimum professionnel.» La révolution commence avec des gestes simples: on refuse le champagne pour exiger de la Badoit. Respect.

Où il est montré qu’un parquet est plus subversif qu’il n’y paraît

Il s’échine à démontrer qu’il n’est pas vraiment un bourgeois. Ainsi, ses enfants ne vont ni à l’école privée ni au conservatoire. On applaudit ce tour de force. D’ailleurs, il n’a pas d’enfants. Ainsi parle l’inconscient de classe: le révolutionnaire évitera soigneusement d’avoir des gosses pour ne pas avoir à les mettre dans le privé. Où va se nicher la tentation! Hélas, toujours la position est en contradiction avec la posture. Bégaudeau est un «intellectuel», «encastré dans la condition bourgeoise», ce qui est «en partie une non position.» Le cul entre deux chaises, quoi! Mais jouissant de ce statut et de l’aura qui l’accompagne. Tant pis pour la fusion avec le peuple: il faut se situer au-dessus de la mêlée pour se sentir clean. Cette navrante confession n’en finit pas, entre sincérité désarmante et grandiloquence navrante. «Je ne remplacerai pas les quatre lattes défoncées de mon parquet, mais je me sentirai personnellement blessé par un texte qui défonce Deleuze.»

1904: François Bégaudeau refuse de recevoir le menuisier. | Fondation Lapeyre

C’est bête mais on trouve toujours plus à gauche que soi

On se gausse mais au fond ce bouquin, fatras idéologique pervers, n’est rien d’autre qu’un épisode supplémentaire de la guerre que la gauche se livre à elle-même depuis plus de deux siècles. François Bégaudeau se dit (vaguement) anarchiste, se définit par sa détestation –et, surtout, son mépris de la bourgeoisie–, aime le communisme tant qu’il n’advient pas parce qu’il a un appartement. Il mesure bien ce qu'est Le Passé d’une illusion, omettant pourtant de citer François Furet. «Les morts passés et futurs [sic] du communisme n’invalident pas les livres qui dessinent l’hypothèse communiste, parce qu’un fait est un citron et une pensée une orange. Un citron n’invalide pas une orange.»

Il n’aime pas les «multinationales de l’agroalimentaire», craint la «disparition de l’hôpital public», fustige l’évasion fiscale, veut conserver le monopole de la SNCF et supprimer l’héritage (maintenant qu’il a palpé le sien). À ses yeux, «il n’y a de pensée que radicale.» Ça donne (pas vraiment) à réfléchir.

Au fond, ce combat de la gauche contre la gauche a ceci de formidable qu’il est éternel: il y aura toujours quelqu’un de gauche pour reprocher à quelqu’un de gauche de n’être pas assez de gauche. François Bégaudeau lira un jour une histoire de sa bêtise, écrite probablement avec autant de morgue et de pédantisme, par quelqu’un d’encore plus à gauche que lui, et ainsi de suite...

En attendant, soyons bêtes et achetons tous le livre de François Bégaudeau pour lui permettre, avec ses droits d'auteur, de s'enfermer encore un peu plus dans ses contradictions bourgeoises.

Jean-Marc Proust Journaliste

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