Politique

Les fausses nouvelles, un symptôme de la privatisation de la vérité

Temps de lecture : 7 min

Le flot de vérités alternatives relayées par les réseaux sociaux insinue l'idée que, désormais, la vérité n'est plus qu'une question d'interprétation.

Maxime Nicolle annonce qu'il va quitter la France dans un Live Facebook, le 29 janvier 2019. | Capture d'écran YouTube
Maxime Nicolle annonce qu'il va quitter la France dans un Live Facebook, le 29 janvier 2019. | Capture d'écran YouTube

Maxime Nicolle (alias Fly Rider), l'un des meneurs des «gilets jaunes», évoque a priori plutôt X-Files ou Spider-Man que la figure d’autorité capable de mobiliser les foules. Mais à l’ère numérique, tout est possible. Le 2 décembre 2018, ce messager de la mouvance engage un Live avec ses troupes. Casquette à l’envers et mine mystérieuse, il leur annonce qu’il a été contacté par un personnage important qui, tout en souhaitant rester anonyme, désire les aider financièrement. Ce dernier voudrait d’ailleurs lui montrer des documents (pour cela il faudrait qu’il prenne l’avion), contenant des informations si compromettantes «que la troisième guerre mondiale pourrait être déclenchée, en même pas une heure». Le lendemain, dans une autre vidéo, Fly Rider dit avoir réfléchi: si cette personne voulait vraiment faire le bien dans le monde, elle n'aurait pas besoin de lui.

L’épopée des «gilets jaunes» a été jalonnée de propos baroques et de fausses informations et Maxime Nicolle en est un relais imperturbable: sur le Pacte de Marakkech (il suggère qu’il accélérerait la venue de milliers d’immigrés), sur l’attentat de Strasbourg du 11 décembre (il le désigne comme une possible diversion organisée par le pouvoir), sur la dette française (il la dénonce comme une «innovation de Rothschild»), et ainsi de suite.

Et pourtant, après trois mois de mobilisations, ce personnage improbable occupe les plateaux de télévision. Il continue de drainer des milliers d'afficionados via ses vidéos. Et sa capacité d’attraction –en tout cas pour organiser les manifestations du samedi– semble intacte. Que penser de ce nouveau mode de leadership?

La rationalité est-elle soluble dans le populisme?

Le complotisme –idée selon laquelle il y aurait un groupe caché (les juifs, les puissants, les banquiers, les francs-maçons, les musulmans ou même, pourquoi pas, des extraterrestres) qui guiderait le monde, et dont seuls quelques initiés connaîtraient l’existence–, est un phénomène qui a toujours existé. Avant et après la Révolution française, des libelles nourris d’histoires complotistes ont beaucoup fleuri, comme l’attestent les travaux de l’historien Robert Darnton, et de bien d’autres. Toutefois dans la patrie de Descartes, à l’aube du XXIe siècle, cette «conception du monde» semblait totalement marginale. Or elle est en train de s’imposer à plus grande échelle. Elle voisine avec les fausses informations (une information fabriquée de toutes pièces, comme par exemple une photo truquée ou sortie de son contexte), ou les rumeurs malveillantes, interprétations abusives ou totalement erronées d’un fait (par exemple: le traité d’Aix-La-Chapelle, la France s’apprêterait à céder l’Alsace et la Lorraine à l’Allemagne).

Elle cohabite aussi avec l’inclination des leaders populistes à inventer leur propre réalité, en fait à délivrer de fausses informations en toute connaissance de causes à des fins électorales[1]. Autrement dit, à une époque où pourtant l’innovation scientifique et technique transforme radicalement les sociétés, les principes de rationalité et de vérité sont en train de se dissoudre, de se relativiser, de perdre leur légitimité auprès d’une partie de la population.

Une note de Luc Rouban et de Virginie Tournay (Cevipof, janvier 2019) atteste de l’osmose entre populisme et méfiance envers la science. Après avoir construit un indice de populisme auprès d’un échantillon représentatif de la population[2], les auteurs démontrent que plus les sondés sont habités par un sentiment populiste fort, plus ils développent un regard critique envers la science et la technologie[3]. Toutefois, après neutralisation des paramètres comme la CSP, le niveau d’études et la religion, cette propension à l’anti-scientisme est surtout marquée chez les électeurs et électrices de Marine Le Pen, et dans une moindre mesure de Nicolas Dupont-Aignan –celles et ceux qui votent pour Jean-Luc Mélenchon étant seulement sceptiques à l’égard des bienfaits de la science. On détecte cette même méfiance envers l’appareil statistique d’État avec, là encore, une attitude plus prononcée chez les électeurs et électrices du Rassemblement national (58%) et une opinion plus partagée chez celles et ceux de la France insoumise[4]. La note conclut que la montée du populisme s’accompagne d’un changement dans les représentations qui entourent le politique: un bouleversement caractérisé par une grande réserve envers la science et les outils scientifiques organisant l’action publique. Cette tendance est particulièrement sensible chez les électeurs de l’extrême-droite.

La postvérité comme une émancipation des normes établies

Au-delà de cet anti-scientisme, de fait fortement emboité à la critique des élites qui constitue le substrat du populisme, d’autres éléments expliquent la crédulité d’une partie de la population face aux vrais ou demi-mensonges ainsi que, parfois, sa capacité à succomber aux fantasmes les plus délirants. Dans un essai percutant, le philosophe Maurizio Ferraris (Postvérité et autres énigmes) établit une continuité entre le postmodernisme et le populisme avec la banalisation d’un régime de postvérité. Il décrit le processus de l’histoire des idées qui trace ce chemin: déconstruction de la «rationalité instrumentale» perçue comme un agent de domination, affirmation du principe nietzschéen selon lequel «il n’y a pas de faits, mais seulement des interprétations», émergence de nouvelles pratiques accordant la toute première place à l’émotivité et à la solidarité, montée au pinacle de la subjectivité, avec son aboutissement –la privatisation de la vérité. Internet galvanise ce processus, en encourageant le pouvoir des individus et en faisant disparaître les instances de validation. Dans l’effervescence de la communication décentralisée, créer du faux et le faire circuler, c'est l’enfance de l’art –tant par la construction de «preuves» par des images truquées ou sorties de leur contexte, que par le martèlement d’idées ou de visions du monde mille fois partagées. Ce flot de narrations et de vérités alternatives, souvent résumées en tweets ou en statuts Facebook (textes courts, images, posters), qui par leur abondance s’apportent une garantie réciproque, devient alors acceptable au nom du principe selon lequel chacun a droit à sa vision de la vérité.

À une époque où les médias et les responsables des partis de gouvernement sont souvent suspectés de mensonges –parfois à tort ou parfois à juste titre–, que des leaders populistes se jouent de la vérité, ou même inventent une réalité alternative, ce comportement n’engendre pas de discrédit auprès de leurs électeurs et électrices.

Ajoutons, à cette guerre autour du faux, la logique des algorithmes. L’organisation de la circulation des informations par frottage affinitaire à travers les réseaux (en particulier Facebook) et, par conséquence, la formation de bulles d’opinions dans lesquelles des croisés s’échauffent mutuellement, tout ceci bâtit une nébuleuse favorable à l’émergence d’un nouveau régime de la vérité –pour reprendre la formule de Michel Foucault.

Parallèlement, à une époque où les médias et les responsables des partis de gouvernement sont souvent suspectés de mensonges –parfois à tort, parfois à juste titre–, que des leaders populistes se jouent de la vérité, ou même inventent une réalité alternative, ce comportement n’engendre pas de discrédit auprès de leurs électeurs et électrices. Trump peut énoncer n’importe quelle énormité sans que cela ne choque ou ne lui porte préjudice. Bien au contraire, oser affirmer une chose fausse peut être perçue comme un acte d’émancipation, voire de bravoure, par rapport aux pouvoirs établis. Un tel processus psychologique est bien documenté par des recherches menées après l’élection du président américain: quand un système politique souffre d’une crise de légitimité aux yeux de nombre d’électeurs, certains d’entre eux peuvent voir chez quelqu’un qui transgresse les normes établies «un vrai champion de leurs intérêts».

L’exil forcé de Maxime Nicolle

Le 29 janvier, Maxime Nicolle poste une vidéo et annonce que si dans deux semaines il n’y a aucune avancée concrète financière envers le peuple, il va quitter la France: «Je pars de ce pays, je fais une demande d'asile constitutionnel et je me battrai à l'extérieur.» Dans une partie de la twittosphère, ce post provoque un geyser de réactions ironiques sur le thème «bon débarras», «on te paie le voyage» ou sur la destination du futur exilé (le Venezuela ou la Corée du Nord?) –curieusement, la crise des «gilets jaunes» a réactivé un pan de la culture internet. Mais les rieurs et les rieuses se trompent si elles pensent que Fly Rider perd de sa superbe en annonçant son exil: beaucoup de Live en roue libre n’ont à l’évidence pas entamé son crédit auprès des protestataires du samedi. Qui pensent probablement: rira bien qui rira bien le dernier.

1 — Par exemple, Trump déclarare, le jour de son inauguration, qu’il y avait beaucoup plus de monde sur la place du Capitole, que le jour de l’intronisation de Obama, une affirmation facilement démentie par les photos; autre exemple: Nigel Farage affirmant dans sa campagne pro-Brexit que le Royaume-Uni versait à l’Europe 350 millions de livres sterling par semaine à l’Europe Retourner à l'article

2 — L’indice repose sur quatre propositions: les hommes politiques sont plutôt corrompus; en cas de désaccord avec les citoyens, le gouvernement devrait changer ses projets politiques en fonction de ce que la plupart des gens pensent; un bon système politique est celui où ce sont les citoyens et non un gouvernement qui décident ce qui leur semble le meilleur pour le pays; les citoyens devraient pouvoir imposer un référendum sur une question à partir d’une pétition ayant rassemblé un nombre requis de signatures. Retourner à l'article

3 — À partir de thèmes tels que «avez-vous l’impression que la science apporte plus de bien que de mal», «le bons sens est souvent plus utile que les connaissances scientifiques», ou «la science et la technologie menacent les valeurs morale» Retourner à l'article

4 — Plus globalement, sans surprise, il existe une corrélation positive entre le fait d’avoir suivi des études supérieures et la confiance accordée envers la science et les statistiques. Retourner à l'article

Monique Dagnaud Sociologue, directrice de recherche au CNRS

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