Société / Culture

Cinq bonnes raisons de (re)lire Michelet à l'heure des «gilets jaunes»

Temps de lecture : 10 min

Une fois les analogies entre la Révolution de 1789 et les «gilets jaunes» repérées, demeure la question: qu’en faire?

Portrait de Jules Michelet (1798-1874) | Thomas Couture via Wikimedia Commons
Portrait de Jules Michelet (1798-1874) | Thomas Couture via Wikimedia Commons

Si l'on ose emprunter la métaphore du spectre –chère aussi bien à Jacques Derrida qu’à Karl Marx– on peut facilement percevoir qu'un spectre hante la France: celui de la Révolution de 1789. L’éclosion du mouvement dit des «gilets jaunes», la nature démocratique et fiscale de ses revendications, son langage, son lexique et ses modes d’action, sont récemment venus donner chair et sang à cet inlassable spectre. Des «cahiers de doléances» à l’appel à l’instauration d’une «Assemblée constituante», en passant par la forte présence de la notion de «peuple» dans les discours, les modalités d’organisation et les référents communs à la Révolution française et au mouvement des «gilets jaunes» sont trop nombreux pour passer inaperçus.

Mais une fois ces analogies repérées et ce postulat posé, demeure la question: qu’en faire? Au lieu de céder à la vaine tentation d’en escompter quelque prédiction de la suite des événements actuels, il paraît plus intéressant de s’appuyer sur ces discours et pratiques pour interroger les façons dont l’imaginaire révolutionnaire est à nouveau invoqué aujourd’hui. Autrement dit: de quoi ces similitudes sont-elles l’expression? S’agit-il de simples ressemblances lexicales et imaginaires ou est-ce le signal d’une véritable concordance des temps? Les deux périodes sont-elles substantiellement traversées par les mêmes problématiques sociales et politiques?

À bien des égards, l’Histoire de la Révolution française de Jules Michelet peut apporter la lumière sur ces questions. La nouvelle édition dont l’ouvrage fait l’objet dans la Bibliothèque de la Pléiade (en deux tomes) tombe à pic. Augmentée d’une savante et éclairante introduction de Paule Petitier, professeure à l’Université de Paris 7 et spécialiste du XIXe siècle, cette réédition apporte des éclairages nouveaux à des problématiques (qu’on croyait?) anciennes.

Quand le peuple s’en mêle

«Grande scène, étrange, étonnante! de voir tout un peuple qui d'une fois passait du néant à l'être, qui, jusque-là silencieux, prenait tout d'un coup une voix.» Cet énoncé, qu’on pourrait croire prononcé au sujet du mouvement des «gilets jaunes» et façonné pour lui, émane bien de Michelet, qui exprimait déjà son étonnement à l’égard de la spontanéité du soulèvement populaire qui a suivi la convocation des États généraux par Louis XVI. Cela montre à quel point, dans un processus révolutionnaire, la spontanéité de l’action populaire peut être considérée comme une loi. Cependant, si cette loi a souvent pu être observée, elle reste, néanmoins, sinon un mystère, du moins une énigme.

C’est ce «mystère», ou cette «énigme», qu’essaie d’élucider Michelet dans son Histoire. «À la différence de la plupart des histoires de la Révolution du XIXe siècle, celle de Michelet confère au peuple un rôle déterminant. Elle montre ce rôle et en le racontant le fait partager. La convocation des États généraux libère la parole du peuple; en prenant voix, celui-ci accède à la conscience de lui-même et devient une personne collective. La décision royale est un déclencheur mais ce n’est pas elle qui crée le peuple. Sans mesurer les conséquences de son appel, elle éveille et place sur la scène publique un acteur dont nul n’avait eu l’idée qu’il pouvait exister en tant que tel», nous précise Petitier.

«Cette vision des débuts de la Révolution française se prête évidemment à des échos avec le mouvement des “gilets jaunes”, qui se pensent comme “le peuple”»

Paule Petitier, historienne de la littérature

Et d’insister sur une certaine idée du peuple chez l’historien progressiste: «Chez Michelet, le peuple se manifeste d’emblée dans son unité. Il n’est peuple qu’ainsi, dans la mesure où il se fonde sur le commun, et par là même fonde le commun. Cela ne veut pas dire que le peuple est homogène, que Michelet le voit, à la manière des psychologues des foules de la fin du XIXe siècle, comme une masse où la conscience individuelle de chacun a régressé, prête à se laisser fasciner par un leader charismatique. Michelet pense que le peuple se définit par la valeur qu’il prête au “commun”: à ce qu’on a de commun, à ce que l’on met en commun, à ce que l’on crée en commun. Cela peut et doit être un commun à inventer».

L’historienne de la littérature poursuit en établissant un parallèle avec le mouvement des «gilets jaunes»: «Cette vision des débuts de la Révolution française se prête évidemment à des échos avec le mouvement des “gilets jaunes”, qui se pensent comme “le peuple”, un peuple uni, indépendamment des clivages partisans, dans la revendication commune d’une vie meilleure par rapport aux “abus” par lesquels ils ont été lésés. Ils estiment que l’État n’est plus un dispositif pour réguler ces “abus” mais pour les perpétuer».

Le refus du déterminisme économique

S’il est vrai que l’élément déclencheur du mouvement des «gilets jaunes» a bel et bien été l’annonce de l’augmentation des taxes sur le carburant, et que ses premières revendications se voulaient plutôt d’ordre économique (augmentation du pouvoir d’achat, baisse des taxes, etc.), il n’en reste pas moins que le mouvement a très vite évolué. Il a suffi en effet de quelques semaines pour que les revendications de nature démocratique (revendication de la mise en place d’un référendum d’initiative citoyenne, d’une Assemblée constituante, etc.) détrônent les revendications économiques.

Ce refus d’être réduit à «la question du ventre», selon l’expression de Michelet même, est sans doute le propre de ce concept équivoque qu’on appelle «peuple», acteur principal à fois du mouvement des «gilets jaunes» et de la Révolution française. Et sur ce point, l’auteur de L’Histoire de la Révolution française a beaucoup insisté.

Gérard Bras, philosophe et auteur de Les voies du peuple, nous confirme qu’on retrouve chez Michelet «le refus de réduire les mouvements populaires à leur détermination économique. On en trouve de nombreuses occurrences […]: “Aux portes des boulangeries, comme aux portes de l’Assemblée, on parlait de la disette moins que du veto”. Il poursuit, à l’endroit des “socialistes”: “Étranges amis du peuple, que ceux qui, adoptant à l’aveuglette la tradition royaliste rabaisseraient ces luttes d’idées aux querelles de famine!”. Ne pas voir que le mouvement des “gilets jaunes” pose la question de la puissance collective, de la capacité démocratique de chacun à délibérer sur le commun, c’est adopter un ton paternaliste qui ne peut qu’aggraver la crise. Michelet peut donc aider à comprendre pourquoi un peuple qui semblait ne pas exister paraît sortir du néant et s’affirmer dans la colère, l’indignation, au moment où il est invité à délibérer des impôts auxquels il est soumis et qui réclame que les privilégiés soient traités à égalité avec lui».

Cela étant dit, on ne peut passer sous silence la vision romantique, parfois mystique, qu’entretient Michelet vis-à-vis du peuple. Une vision si idéalisée que, au bout du compte, l’historien semble trahir sa sympathie et sa bienveillance à l’égard du «peuple». Pour reprendre la terminologie bourdieusienne, on peut reprocher à Michelet de faire du peuple «une classe objet». «Dominées jusque dans la production de leur image du monde social et par conséquent de leur identité sociale, les classes dominées ne parlent pas, elles sont parlées», faisait remarquer Pierre Bourdieu.

En effet, Michelet idéalise le peuple, et quoiqu’il se pose comme son porte-parole, voire son défenseur, il ne lui donne presque jamais la parole. Le peuple devient ainsi transparent, invisible. «Il y a chez Michelet aussi comme une mystique du peuple qui le conduit à entendre la voix du peuple chez le “génie” au détriment bien souvent de ce que disent réellement les hommes et femmes», observe Gérard Bras.

Le parfum révolutionnaire de la fraternité sur les ronds-points

– Il y a une chose que je voudrais rajouter, une chose assez extraordinaire, c’est que personne ne se connaissait pratiquement (sic).
– C’est vrai, moi j’ai une voisine qui habite à deux entrées après moi, je ne la connaissais pas. Il a fallu venir ici pour qu’on fasse connaissance.

Cet échange, qui a eu lieu lors d’un «Mediapart-live» tourné à Commercy (voir ici à partir de 20:45) entre Alain et Mireille, est un exemple parmi tant d’autres de la fraternité et du rapprochement des citoyennes et des citoyens qu’ont provoqués les rassemblements des «gilets jaunes» sur les ronds-points.

«Les fédérations de 1790 se regroupent, l’idée leur vient, peut-être comme elle est venue à certains “gilets jaunes”, de tenter une “assemblée des assemblées”»

Paule Petitier, historienne de la littérature

Cet élan de fraternité ne peut manquer d’évoquer l’épisode du mouvement des fédérations, comme nous l’explique Petitier en détail: «Un autre mouvement, que Michelet a été le premier à tenter de décrire, fait penser très fortement à la manière dont est né le mouvement des “gilets jaunes”, c’est celui des fédérations, qui commence pendant l’hiver 1789-1790 et prend une telle ampleur dans tout le pays qu’il donnera lieu à la célébration de la Fête des Fédérations le 14 juillet 1790. En consultant les archives (où il travaillait), Michelet exhume un grand nombre de procès-verbaux qui montrent cette chose incroyable: l’éclosion sur de multiples points du territoire de fédérations locales. Ce sont des regroupements de villages dont les habitants se jurent entraide et secours en cas d’agression, tout en faisant de ce pacte le modèle même d’une citoyenneté solidaire, qui les relie aussi au reste de la nation».

Et de préciser: «Les fédérations de 1790 se regroupent, l’idée leur vient, peut-être comme elle est venue à certains “gilets jaunes”, de tenter une “assemblée des assemblées”. Chez Michelet, la spontanéité et la coïncidence des fédérations locales enclenchent une dynamique de constitution d’un “nous” populaire. La mission politique de ce “nous” serait de tenter de neutraliser les relations de domination, évidemment constitutives de l’ancienne société, mais susceptibles ô combien de se réinstaller sous d’autres formes dans la nouvelle. Les fédérations transforment le tissu social en un tissu politique qui devrait assurer à toutes les échelles de la nation la priorité sur tout autre objectif d’un vivre-ensemble juste et harmonieux».

Remède à la vision conservatrice et néolibérale de la Révolution

Si la chute du mur de Berlin a témoigné de l’effondrement d’un modèle économique et politique, elle fut également l’occasion pour le logiciel néolibéral d’imposer ses propres interprétations historiographiques. En ce sens, la Révolution française ne fut pas épargnée. Celle-ci s’est vu réduire à la Terreur et à ses épisodes sanglants (en général à partir de 1792) au détriment de ses débuts, où la dynamique républicaine et démocratique dominait largement le mouvement.

«La Révolution française, envisagée de façon dominante depuis son bicentenaire sous l’angle d’un fâcheux dérapage, cause d’un traumatisme national, reprend depuis quelques année un autre visage, celui d’un événement en premier lieu émancipateur, d’un laboratoire politique, d’une promesse loin d’avoir été en totalité tenue, mais non obsolète. Lire Michelet, c’est déployer largement cette vision de la Révolution comme ouverture d’une ère, comme événement inachevé, et qui nous interpelle à ce titre. Pas forcément pour être accompli dans la violence et le sang –liés à une situation historique et non à l’effort de transformation en lui-même», analyse Petitier.

Une fois dégagée de cette gangue conservatrice, la Révolution française retrouve toute sa force mobilisatrice. «Au traumatisme de la Révolution, Michelet substitue la Révolution comme acte de naissance, comme source d’énergie visant la justice, et c’est en cela qu’il est inspirant», confirme l’historienne de la littérature.

La véritable valeur de cet ouvrage

Depuis la publication de l’Histoire de la Révolution de Michelet, le nombre de travaux consacrés à la période révolutionnaire n’a cessé de croître. Il faut à ce sujet admettre que les ouvrages historiques publiés à partir de la seconde moitié du XXe siècle sur ce thème, bénéficiant de sources plus amples et mobilisant des méthodologies plus élaborées, se montrent certainement plus aboutis et plus en phase avec les méthodes scientifiques en histoire que l’Histoire michelétienne.

En revanche, cette dernière possède une valeur qui lui est strictement propre, et qui forge du même coup son identité. Dans sa deuxième Considération inactuelle, intitulée De l’utilité et des inconvénients de l’histoire pour la vie, Nietzsche s’est proposé d’examiner «la valeur et la non-valeur des études historiques». Inscrivant sa conception dans le sillage de celle de Goethe, le philosophe allemand rejette d’emblée «l’instruction qui ne stimule pas la vie». À ses yeux, si nous avons besoin de l’histoire, cela doit être uniquement comme moteur «pour vivre et pour agir, non pas pour nous détourner commodément de la vie et de l’action». Il rejette ainsi la conception de l’histoire comme «science pure», dans la mesure où celle-ci tue le phénomène historique dans ce qu’il a de vivant1.

Cela nous amène à constater ceci: par sa force évocatrice, par l’énergie et l’élan de vitalité qu’elle est susceptible de faire jaillir, par ses belles phrases et son style lyrique, par la narration emphatique des épisodes révolutionnaires qu’elle met en scène, et parfois même –osons le dire– par quelques injustesses, l’Histoire de Michelet est sans doute l’incarnation, par excellence, de cette histoire qui favorise la vie que souhaitait Nietzsche.

1. L’explication de ce dernier point nécessiterait de longs développements. Sur la critique de l’histoire comme discipline scientifique, je renvoie donc vivement au texte de Nietzsche.

Nidal Taibi

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