Politique / Société

Le non-renouvellement des élites françaises contribue à leur détestation

Temps de lecture : 9 min

Les défaillances du système français à promouvoir des profils variés aux plus hautes fonctions alimentent un discours anti-élites de plus en plus audible dans la société.

Entrée de l'École nationale d'administration (ENA), le 14 janvier 2013 à Strasbourg | Patrick Herzog / AFP Photo
Entrée de l'École nationale d'administration (ENA), le 14 janvier 2013 à Strasbourg | Patrick Herzog / AFP Photo

Élites, élites, élites… le terme revient en boucle depuis le début du mouvement des «gilets jaunes». Il reste pourtant indéfini. On devine évidemment qu’il désigne celles et ceux qui sont aux commandes dans la société, mais sa définition, ses contours, la façon dont se font ou se défont les élites, tout ceci reste vague.

Le terme est pourtant loin d’être nouveau dans les sciences sociales, et il peut être utile de retourner un instant à ces sources. L’inventeur de la notion, sur le plan sociologique, est sans nul doute Vilfredo Pareto, un sociologue et économiste libéral, plutôt revendiqué par la droite. Pourtant, Pareto, à l’instar de Marx, croit à la lutte des classes, mais il ne pense pas, cette fois contrairement à Marx, qu’elle se limite à la lutte entre les capitalistes et le prolétariat: «Elle a lieu entre un nombre infini de groupes avec des intérêts différents, et avant tout entre les élites rivalisant pour le pouvoir.»

La mobilité sociale en question

Il n’y a donc pas, pour Pareto, une élite éternellement vouée à diriger, mais des groupes en compétition qui aspirent au pouvoir. Si l’un d’entre eux parvient à s’imposer, c’est, pense Pareto, à cause des qualités intrinsèques de ses membres. Cette théorie est donc foncièrement inégalitaire. Une personnalité qui la formulerait ainsi aujourd’hui serait probablement clouée au pilori. Est-elle pourtant entièrement fausse?

La plupart des personnes seraient sans doute d’accord pour reconnaître qu’il faut des qualités particulières, que tout le monde ne possède pas, pour diriger une entreprise, une organisation politique ou syndicale, une grande association, un pays –des qualités de leadership, d’organisation, de vision prospective, etc.

Si les élites sont contestées, ce n’est donc probablement pas parce qu’on leur dénie par principe ces qualités. La question est plutôt celle de la «circulation des élites», selon le terme même de Pareto, c’est-à-dire du degré auquel la société est suffisamment mobile, ouverte et fluide pour que les élites puissent se renouveler lorsque celles qui sont au pouvoir perdent, pour différentes raisons –et notamment le fait de ne plus être en phase avec les exigences d’une société en changement–, les qualités utiles pour exercer efficacement le pouvoir.

Pour Pareto, et finalement il n’apparaît pas si conservateur, cette mobilité des élites est inévitable. On connaît sa célèbre formule: «L’histoire est un cimetière d’aristocraties.» Au fond, la question est donc celle de la mobilité sociale, mais pour ce qui concerne les élites, de la mobilité sociale à la pointe extrême de la pyramide. Et sur ce plan, la France n’est probablement pas un modèle de société ouverte et fluide.

Un processus de sélection trop fermé

Notre modèle de production et de reproduction des élites est en effet en grande partie fondé sur le système des grandes écoles, dont on sait bien qu’il peine, si l’on reprend à nouveau les termes de Pareto, à se resourcer, en nombre et en qualité, par «les familles qui viennent des classes inférieures».

Selon l’Observatoire des inégalités, on comptait sur la période 2003-2013 64% d’enfants de cadres supérieurs parmi les élèves de l’École polytechnique contre 1% d’enfants d’ouvriers, et 69% contre 4% à l’ENA en 2015. Le système de formation des élites en France est socialement endogène.

Ce processus sélectif apparaît un peu moins fort en classes préparatoires aux grandes écoles: 52% d’enfants de cadres contre 7% d’enfants d’ouvriers pour l'année 2017-2018, mais l’on sait bien qu’il y a «classes prépa» et «classes prépa», et que les meilleures d’entre elles, celles qui donnent de bonnes chances d’accéder aux écoles les plus prestigieuses, sont socialement très sélectives –même si les grands lycées (comme Henri-IV et Louis-le-Grand) tentent de mettre en place des politiques d’accueil de bénéficiaires de bourses parmi leurs élèves.

En fait, ce processus sélectif se construit tout au long de la scolarité et souvent très tôt, par des stratégies familiales permettant de choisir les bons établissements, les lycées d’élite dont chaque grande capitale régionale est pourvue. Ces stratégies ne sont évidemment pas aléatoirement distribuées, et les familles qui ont une longue connaissance des arcanes du système scolaire peuvent les mettre en place bien plus efficacement que les autres. À résultats équivalents, les familles modestes ont par ailleurs, par un processus bien connu d’auto-sélection, des ambitions moins élevées et ne visent que rarement ces établissements d’élite.

L’animosité si forte à l’égard des élites tient sans doute pour une part à ce sentiment confus que le monde des élites économiques, politiques et administratives n’est en France que faiblement irrigué par des nouveaux membres issus de classes sociales qui n’y avaient jusque-là que faiblement accès. Ce sentiment peut alors en favoriser un autre: celui que ces élites forment une caste jalouse de ses privilèges et décidée à les perpétuer.

Combattre l’anti-élitisme qui s’exprime souvent de façon si virulente en France devrait conduire à réformer le processus de sélection des élites pour réduire son caractère héréditaire. Mais la tâche n’est pas simple. D’une part, elle dépend des élites politiques, dont une bonne part bénéficie du système actuel. D’autre part, il faut bien reconnaître que ce système, pour être socialement injuste, n’en est pas moins performant: la France forme par ses grandes écoles d’excellents ingénieurs et hauts cadres administratifs. Dans son organisation actuelle, l’université ferait-elle aussi bien? On peut en douter.

La transition ne peut être que progressive et elle est d’ailleurs enclenchée –par exemple avec le projet du campus de Saclay–, même si d’une manière parfois jugée trop timide.

Une absence de représentativité politique

Mais il existe au moins deux autres problèmes importants qui entretiennent le ressentiment: celui du manque de renouvellement et de diversité des élites politiques et celui de l’opacité qui entoure les carrières politiques ou administratives, supposée masquer des avantages indus.

Le paradoxe est que c’est au moment où des débuts de correctif ont été apportés à ces problèmes que la colère anti-élites s’est exprimée le plus fortement. Mais il faut dire que l’on vient de loin, et que l’on n’a sans doute pas suffisamment progressé.

La loi sur le non-cumul des mandats (entre un mandat parlementaire et une fonction exécutive locale) de 2014 a certainement contribué –avec le bouleversement lié à l’élection d’Emmanuel Macron– au renouvellement et au rajeunissement des personnes élues à l’Assemblée Nationale. Mais auparavant, cette dernière se caractérisait par sa moyenne d’âge élevée (la moitié des députées et députés avaient plus de 60 ans en 2012), des carrières politiques longues et la quasi-généralisation de situations de cumul (82% des membres de l'Assemblée en 2012) –pas vraiment une représentation du visage de la France. Bien sûr, l’Assemblée nationale n’a pas vocation à être représentative comme le serait un sondage, mais un trop grand décalage d’âge, de sexe et de composition sociale crée inévitablement un sentiment de distance.

Celui-ci a été atténué par l’élection de 2017 sur le plan de l’âge (âge moyen de 48,5 ans), de la composition sexuée (on est passé de 155 à 223 élues), mais pas sur celui de la composition socioprofessionnelle. Le poids des catégories supérieures s’est même renforcé, probablement en grande partie sous l’effet de l'élection des parlementaires de la République en marche: les cadres supérieurs, les professions libérales et le personnel enseignant représentent aujourd’hui 60% des membres de l'Assemblée, qui ne compte que vingt-et-une personnes employées et un seul ouvrier.

Il faut dire que le mode de scrutin majoritaire contribue à éliminer de l’Assemblée nationale, malgré leur poids dans l’opinion, les partis qui ne passent pas d’alliance au second tour. C’est notamment le cas pour le Front national, dont l'électorat est largement issu des milieux populaires et certainement très présent dans le mouvement des «gilets jaunes». Le contraste est évidemment frappant avec leur représentation parmi les parlementaires –une situation malsaine qui attise certainement la colère et la fronde anti-élites.

L'opacité de la haute fonction publique

Un autre problème de taille concerne la haute fonction publique, les 600 hauts fonctionnaires dont la nomination s'effectue en Conseil des ministres et sur lesquels a enquêté le journaliste Vincent Jauvert dans Les intouchables d’État. Ces personnes bénéficient de rémunérations élevées, souvent très supérieures à celle du président de la République, mais –aussi invraisemblable que cela puisse paraître– qui restent secrètes! Cette opacité est choquante, car il s’agit d’argent public dont les citoyennes et citoyens devraient pouvoir connaître à quoi il est employé et s’il l’est utilement.

Le populisme se nourrit de cette opacité car elle instille l’idée, comme l’écrit le journaliste dans une interview au Lanceur le 24 janvier 2019, que «ces gens-là, que l’on appelle parfois la noblesse d’État, ne considèrent pas qu’ils doivent rendre des comptes aux citoyens».

Tous les fantasmes sur les possibles dérives sont alors possibles, sans compter que certaines de ces dérives sont bien réelles (les notes de taxi d’Agnès Saal, le cumul emploi-retraite très généreux du Défenseur des droits…) et viennent périodiquement à la connaissance du public.

Des progrès de transparence ont pourtant été faits, avec les déclarations de patrimoine des élues et élus, consultables sur internet. Les rémunérations des présidentes et présidents des autorités administratives indépendantes, ces vingt-six organismes chargés de missions diverses d’intérêt général (certaines essentielles, d’autres plus secondaires), sont dorénavant également publiques –un rapport sur ces autorités est annexé au projet de loi de finances.

Paradoxalement, c’est cette publicité qui a alimenté la polémique sur la rémunération de Chantal Jouanno, présidente de la Commission nationale du débat public (plus de 14.000 euros mensuels). Le montant du salaire a choqué, pour la présidence d’un organisme dont personne n’avait entendu parler jusqu’alors, et plus encore lorsque sa présidente renonce à organiser un débat qui relève pleinement de ses attributions! Cette réaction montre que certaines personnalités publiques n’ont pas pris pleinement conscience des implications de la transparence et continuent de fonctionner comme si prévalait toujours la culture du secret et des arrangements entre initiés.

Cette transparence soulève néanmoins d’autres questions. Lorsqu’on consulte cette liste comme je l’ai fait, on est en effet surpris des écarts importants de rémunération entre les présidentes ou présidents de ces divers organismes. On comprend que certaines ou certains sont stratégiques pour l’État et emploient d’ailleurs un nombre important de personnes, ce qui justifie un salaire élevé.

Il n’est sans doute pas choquant que les présidents de l’Autorité des marchés financiers ou de l’Autorité de sureté nucléaire aient des rémunérations annuelles de 238.000 et 221.000 euros. Suivons à nouveau Pareto: il faut à ces postes des personnes de grand talent et il faut pouvoir les rémunérer à la hauteur de leurs qualités supposées –d’autant qu’elles pourraient sans doute gagner beaucoup plus d’argent dans le secteur privé. Mais pourquoi le président de l’Autorité de régulation des jeux en ligne, un domaine dont l’importance stratégique paraît moins évidente –et employant cinquante-trois personnes, contre plus de 400 pour les deux précédentes–, gagne-t-il presque autant que les deux premiers (195.000 euros)?

En réalité, ce qui fait défaut, comme l’a souligné la Cour des comptes, c’est le manque de contrôle de ces autorités –par le Parlement notamment– et l’insuffisante clarté des critères sur lesquels sont établies les rémunérations.

Dans le sabir administratif, voici comment est justifié par exemple le salaire de la présidente de la Haute autorité de santé (211.000 euros annuels): «Le président du collège reçoit un traitement égal à celui afférent à la première catégorie supérieure des emplois de l’État classés hors échelle, assorti d’une indemnité de fonction, annuelle et forfaitaire, fixée par les ministres chargés de la Santé, de la Sécurité sociale et du Budget.» À ne pas mettre entre les mains d’un ou une «gilet jaune»!

Il y a encore du chemin pour parvenir à la République exemplaire.

Olivier Galland Chercheur

Telos Agence intellectuelle regroupant universitaires et professionnels

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