Parents & enfants / Santé

L’information ne fera pas changer les anti-vaccins d’avis

Temps de lecture : 6 min

Les valeurs et émotions des parents peuvent expliquer en partie la réticence de certains à faire vacciner leurs enfants.

Les parents hésitants à propos des vaccins sont deux fois plus motivés par la valeur pureté/dégradation que les parents sereins. | kfuhlert via Pixabay
Les parents hésitants à propos des vaccins sont deux fois plus motivés par la valeur pureté/dégradation que les parents sereins. | kfuhlert via Pixabay

Ce sont les derniers épisodes d'une bien trop longue série. Une sale épidémie de rougeole sévit actuellement dans la zone de Portland et l'état d'urgence sanitaire y a été déclaré. Une autre concerne Brooklyn et se répand dans la vallée de l'Hudson, au nord de New York. Une autre encore s'est déclenchée à Atlanta. En 2018, dix-sept épidémies (définies par la présence d'au moins trois cas) ont été comptabilisées dans tous les États-Unis. La situation est encore pire en Europe: 41.000 cas ont été recensés durant les six premiers mois de 2018, avec au moins trente-sept décès.

Et de manière toute aussi prévisible, c'est la frustration face à ces épidémies et les coûts énormes qu'elles imposent aux communautés qui grossit, vu que rien de tout cela ne serait arrivé si davantage d'enfants avaient été vaccinés. Article après article, on s'indigne du problème en expliquant l'innocuité de la vaccination anti-rougeole et ce que signifie l'immunité collective. Des appels à la raison conspuent «l'irrationalité», le «déni de science» et la «folie» des anti-vaccins. Ce qui semble à première vue logique, mais à leur manière, ces sommations sont aussi déraisonnables tant elles nient l'évidence de cet éternel retour, à savoir que le problème dépasse la raison et le factuel.

Priorité des valeurs

Qu'est-ce qui pourrait rompre ce cycle ou, du moins, contribuer à en réduire la fréquence? Une remarquable étude –qui aura reçu bien trop peu d'attention lors de sa publication dans Nature Human Behavior fin 2017– offre d'encourageantes perspectives. Elle touche au cœur du problème, soit aux émotions et à la psychologie expliquant pourquoi des personnes éclairées et pleinement informées peuvent avoir face aux mêmes faits –concernant, ici, la vaccination des enfants– un point de vue radicalement différent. Comme avec tant d'autres problèmes, nos perceptions ne sont pas le produit des seuls faits en présence, mais ont bien plutôt à voir avec la manière dont nous les appréhendons.

Dans l'étude, Avnika Amin et Saad Omer de l'université Emory (et leurs collègues) identifient certaines des motivations fondamentales derrière:

  1. l'hésitation face aux vaccins, qu'ils définissent comme l'expression par les parents de préoccupations vis-à-vis du calendrier vaccinal de leurs enfants (une réalité que 75% des pédiatres affirment avoir rencontrée);
  2. un refus total des vaccins, phénomène heureusement moins répandu et en tendance limité à des communautés où les individus partagent des convictions communes (aux États-Unis, le taux global de vaccination des enfants reste élevé).

Afin d'identifier les racines de ces croyances et hésitations, Amin et Omer sont allés plus loin que la plupart des travaux sur la peur des vaccins infantiles. Leur étude repose sur la théorie des fondements moraux, soit les divers codes de base par lesquels nous déterminons le bien et le mal, et qui façonnent ce que nous estimons être de bons comportements et le bon fonctionnement de la société. Ce sont les perspectives fondamentales par lesquelles nous voyons le monde, les agissements d'autrui et les problèmes du quotidien. Elles varient d'un individu à l'autre. Certains se focalisent davantage sur le soin à apporter à autrui et le mal qu'il ne faut pas faire (par exemple: se soucier du sort des pauvres et des migrants, être indigné par le traitement réservé aux immigrés). D'autres ciblent la justice et l'honnêteté (être exaspéré par la corruption des politiciens).

D'autres encore mettent l'accent sur la loyauté et sont choqués par la trahison (comme ces conservateurs qui rejettent le changement climatique, ces progressistes qui s'opposent à l'énergie nucléaire, tous ceux qui ostracisent les traîtres). Certains mettent l'accent sur le respect de l'autorité (par exemple, le soi-disant patriotisme des personnes indignées par les joueurs de la NFL qui avaient mis un genou à terre durant l'hymne national américain). D'autres mettent l'accent sur la pureté et la propreté, et ont peur de la contamination (par exemple, les personnes révulsées par la pollution). Et certaines personnes accordent les premières de leurs priorités à la liberté individuelle et se scandalisent lorsqu'elle est bafouée (par exemple, les défenseurs du droit à porter une arme à feu, la colère du mouvement Occupy Wall Street face aux riches qui contrôleraient tout).

Nous partageons beaucoup de ces valeurs, mais certaines nous motivent plus que d'autres. Une priorité qui dépend de pas mal d'aspects de notre personnalité, ainsi que de notre âge, sexe et d'autres facteurs existentiels –en plus du sujet concerné.

Trouver des arguments adaptés

Selon Amin et Omer, la théorie des fondements moraux permet d'expliquer l'hésitation face aux vaccins. Dans une de leurs expériences, ils comparent trois groupes de parents: ceux qui ne s'en font pas du tout (73% des 1.007 individus interrogés), ceux qui s'en font un peu (11%) et ceux qui «hésitent fortement» (16%). Ils observent que les parents exprimant une hésitation modérée face aux vaccins sont deux fois plus motivés par la valeur pureté/dégradation que les parents sereins. Et ils trouvent que les parents hésitant fortement face aux vaccins sont deux fois plus motivés à la fois par les valeurs pureté/dégradation et liberté/oppression que le groupe le moins hésitant.

Plus important encore, aucun des parents soucieux, que ce soit dans le groupe à hésitation modérée ou forte, ne sont motivés par la valeur protection/nuisance. Alors qu'il s'agit de l'argument moral utilisé pour susciter le sens de la responsabilité civique des parents –que leur enfant non-vacciné pourrait faire tomber malade un autre enfant. Les parents réticents à l'égard des vaccins ne sont pas motivés par cette valeur de bienveillance, tout au moins pas sur cette question.

Ce que montrent les recherches d'Amin et Omer, c'est que la réticence face aux vaccins est profondément liée aux émotions

Disons-le plus simplement. Les parents qui hésitent à faire vacciner leurs enfants affirment souvent leur crainte de mettre quelque chose d'étranger dans le corps de leurs enfants, si jeunes et si purs. Ils disent aussi ne pas vouloir mettre quelque chose qui n'est pas naturel dans le corps de leurs enfants. Ils craignent que les vaccins contiennent des «poisons», des «toxines» et des «contaminants», comme le thimérosal. Soit l'expression sémantique de la valeur morale pureté/dégradation. Des propos que l'on entend aussi chez les parents les plus profondément hésitants et ceux qui refusent formellement de vacciner leurs enfants. Sauf qu'ils vont aussi plus loin: ils déclarent qu'ils n'aiment pas que le gouvernement ou la communauté médicale leur dise ce qu'il faut faire, ce qui reflète la valeur liberté/oppression, et qu'ils ne font pas confiance à ces institutions qui leur promettent l'innocuité des vaccins, ce qui signifie qu'ils ne sont pas motivés par la valeur morale du respect de l'autorité (du moins, pas sur cette question).

La psychologie de l'hésitation face aux vaccins ne s'arrête pas à ces codes moraux. Nous sommes en général davantage préoccupés par les risques concernant des enfants que des adultes. Par les risques sujets d'articles alarmants dans la presse ou de l'attention de nos amis. Nous sommes aussi fondamentalement plus préoccupés par les risques générés par l'être humain par rapport aux risques naturels (certains parents sont prêts à exposer les corps purs de leurs enfants à la rougeole car «c'est naturel»).

Mais ce que montrent les recherches d'Amin et Omer, c'est que la réticence face aux vaccins est profondément liée aux émotions. Des émotions qui façonnent les décisions que nous prenons, ce qui laisse entendre qu'un supplément d'informations ne fera pas changer d'avis grand-monde. Leur étude nous en dit aussi plus que nous n'en avons jamais su sur les véritables préoccupations des parents vaccinant leurs enfants à reculons, ce qui est gage d'espoir. Nous n'éliminerons jamais totalement la peur des vaccins, qui nous accompagne depuis l'apparition des vaccins.

Il est vrai que certaines de ces résistances sont si profondément ancrées que seule la voie coercitive –l'obligation de vaccination comme condition d'entrée à l'école publique– pourrait changer les choses. Sauf que la voie de la persuasion n'est pas pour autant bouchée. Si nous pouvons trouver des arguments en faveur de la vaccination adaptés aux valeurs morales motivant les parents à hésiter à vacciner leurs enfants, alors nous en convaincrons davantage de passer de la réticence à l'acceptation. Ce qui pourrait réduire la fréquence et la gravité de ces épidémies, avec un taux de vaccination s'approchant davantage de l'immunité de groupe. Afin de faire énormément de bien aux enfants et aux communautés concernés.

David Ropeik

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