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Ligue du LOL: «C’est toujours sur le ton de la blague sauf que c'est toi la blague»

Temps de lecture : 6 min

Lucile Bellan et son conjoint ont subi les agissements de la Ligue du LOL. Elle raconte son expérience, sa collaboration avec Slate et ses questionnements.

Twitter 2009-2019 | Fred Tanneau / AFP
Twitter 2009-2019 | Fred Tanneau / AFP

Slate couvre le sujet de la Ligue du LOL, du nom d'un groupe Facebook privé très actif autour de 2010, composé principalement de journalistes masculins dont certains se sont livrés en parallèle à du cyber-harcèlement visant des femmes, des personnes racisées, des blogueurs. Notre actuel rédacteur en chef a été membre de ce groupe, sans qu'aucune action de sa part ne justifie sa suspension. Par souci déontologique, les articles que nous produisons sur la Ligue du LOL –et nous ne nous interdisons aucun angle– sont placés sous la supervision exclusive d'Hélène Decommer, rédactrice en chef adjointe de Slate.

Je ne me souviens plus quand ça a commencé exactement. Je crois que j’ai cette impression aujourd’hui que ça a toujours été là, depuis que j’ai réellement commencé ma carrière, en 2011-2012. À 25 ans, j’étais critique cinéma et en couple avec un professeur qui écrivait également. Il est devenu mon mari, le père de mes enfants, il s’est mis à écrire pour Slate.fr, est devenu ouvertement pro-féministe. C’est là que ça a réellement commencé.

Je crois qu’ils ne pouvaient pas se nourrir de rien. Il leur fallait du matériel. Et à cette époque, nous leur fournissions de quoi nourrir leur appétit de la vanne facile et fédératrice. Thomas remettait en cause sa masculinité, article après article. Et moi je me remettais d’un divorce difficile, je n’avais aucune confiance en moi ou en mon travail. Cela n’a jamais vraiment pu se développer avec les années.

Parce que nous «existions» sur internet avec notre travail et que ces articles se nourrissaient de notre vie et de nos expériences personnelles, des membres de la Ligue du LOL n’avaient plus qu’à piocher dans la source presque intarissable de nos productions.

Ce sont des noms et de pseudonymes qui ont toujours fait partie du paysage –comme le réseau social Twitter s’est toujours montré indispensable pour qui veut percer dans la presse. Ils étaient là, et ils étaient influents. Ces inconnues et inconnus se permettaient des saillies qui ne manquaient pas d’esprit, recueillaient l’adhésion de ce qui ressemblaient vraiment à des fans et nous étions là, comme les dindons de la farce. C’étaient juste des réflexions, des critiques permanentes. Parfois, des conversations dont le but n’était que d’opposer leur intelligence avec mon défaut de confiance et qui me laissaient à terre de longues journées.

Je crois que pour eux, on n'existe pas vraiment. Ils voient nos interventions sur internet comme un sketch permanent plus ou moins drôle

En 2016, à un journaliste qui enquêtait sur le phénomène Ligue du LOL, j’avais écrit: «C’est toujours sur le ton de la blague, sauf que c'est toi la blague, ce que tu dis, ce que tu fais, ce que tu es, ce en quoi tu crois. C'est assez facile à faire avec n'importe quoi je crois, le tourner en ridicule jusqu'à l'écœurement, en faire un mème, une private joke pour souder le groupe. Je crois que pour eux, on n'existe pas vraiment. Ils voient nos interventions sur internet comme un sketch permanent plus ou moins drôle (des fois, ils se contentent de nous citer et ça suffit pour étayer le point, d'autres fois, ils doivent être plus créatifs) et quand ils nous croisent dans la vraie vie, c'est un peu pareil, on n'est pas totalement des gens, juste des enveloppes qui ne méritent pas le respect, comme des fantômes.»

Je me suis construite comme ça, en tant que journaliste et en tant que femme adulte. Je publiais, que ce soient des articles sur des médias ou des réflexions plus ou moins pertinentes sur mon blog personnel, et c’était remis en question, démonté, moqué par des journalistes de médias prestigieux ou que je respectais. En soirée, on m’a opposé le «internet, c’est pas la vraie vie», mais je crois que c’est une excuse bien facile et évidemment totalement incorrecte quand on travaille sur internet comme eux et moi. Je travaille, je mange, je m’informe, je me divertis devant mon écran. J’existe autant en ligne que dans la vie.

Avec les années, la Ligue du LOL, c’est devenu une sorte d’hydre terrifiante. Celles et ceux qui en ont été victimes partagent leur histoire, croisent en soirée ceux qui en faisaient ou en font partie. Ces personnes se méfient, elles ont quitté les réseaux sociaux, ont pris le parti de ne jamais travailler pour certains médias. On confronte les informations, les traumatismes, les noms des harceleurs comme pour donner du corps à ce qui ressemble presque à un fantasme tellement c’est fou.

C’est difficile de s’assumer en tant que victime. Surtout là où tout peut être recouvert par le vernis de l’humour. Les mauvais jours, on se répète «je n’ai peut-être pas compris correctement», «mon papier n’était pas si bon que ça», et puis on encaisse. Des journalistes ont enquêté, les articles n’ont jamais été publiés. Une impression d’impunité a commencé à grandir. Entre victimes, on se disait «ils sont trop hauts maintenant», «c’est trop ancien».

Je crois que j’ai pris conscience de l’impossibilité d’être reconnue comme réelle victime quand j’ai dû expliquer à trois gendarmes ahuris ce qu’étaient Twitter et Tumblr, pourquoi et comment j’avais subi une usurpation d’identité et en quoi c’était répréhensible par la loi. Avant ça, il y avait eu les humiliations à plus ou moins grande échelle et par phase, donc. Avant ça, il y a eu le montage de différentes publications dans un Storify pour prouver que je faisais des avances à un twittos.

Je n’avais même pas eu besoin de me justifier de cette insinuation auprès de mon compagnon: on s’est regardés, résignés, comme si ces activités créatives d’inconnus qui fantasmaient notre vie, notre personnalité et nos opinions étaient normales. C’était comme la petite voix vicieuse que l'on a parfois dans la tête et qui nous dit que l'on n’est pas à la hauteur. Sauf que cette voix, c’était une petite dizaine de personnes, des gens cools, des gens influents et des gens qui existaient bel et bien. Ils existaient, ils nous méprisaient et ils nous le faisaient savoir.

Les pires moments, j’en faisais des cauchemars. Je les imaginais venir nous agresser chez nous comme dans un film de Michael Haneke, en ricanant, leurs visages mauvais déformés par un rictus. Cela peut paraître excessif, mais c’est ce qui se passait en fait depuis des années: ils nous agressaient chez nous. Mais cela restait propre, ça ne laissait presque pas de traces. Et puis, au point où on en était, pourquoi la «blague» s’arrêterait là?

Plutôt que d’attendre de me faire virer par quelqu’un qui en avait ce pouvoir uniquement pour amuser ses congénères, j’ai préféré prendre les devants et l’affronter en face à face.

En août 2017, alors que Thomas écrivait pour Slate.fr depuis quatre ans et moi trois, Christophe Carron a été nommé rédacteur en chef du site. Nous le savions membre de la Ligue du LOL, et j’ai automatiquement pris peur pour la chronique hebdomadaire que je tenais. Plutôt que d’attendre de me faire virer par quelqu’un qui en avait ce pouvoir uniquement pour amuser ses congénères, j’ai préféré prendre les devants et l’affronter en face à face. À notre premier rendez-vous, je l’ai confronté et nous avons eu plusieurs fois, ces derniers mois, l’occasion de partager nos expériences de ces dernières années, d'un côté et de l'autre de la barrière de ce qui est censé être cool sur internet.

J’ai décidé de travailler avec lui. Thomas Messias, victime du même harcèlement par la même bande, également. Au début, la raison en était simplement pragmatique: si nous décidions de ne plus jamais collaborer avec des gens qui avaient été liés à tout ça, il aurait été plus simple de directement changer de métier. Les personnes qui se moquaient, avaient participé ou validé par leur silence le harcèlement étaient partout, de rédactions en soirées, et il fallait faire avec.

Je n’avais donc pas beaucoup plus d’espoir que celui de trouver un équilibre et la juste place pour faire mon travail correctement. Mais force est de constater que ces dernières années, Slate est un site avec lequel je suis particulièrement fière de collaborer, par sa ligne éditoriale et ses positions, en particulier en ce qui concerne l’inclusivité. Si les campagnes de harcèlement avaient pour but de nous museler, Thomas Messias et moi avons, ces deux dernières années, toujours eu la place sur Slate.fr pour nous exprimer. Plusieurs fois, Christophe et moi avons parlé de la Ligue du LOL. Entre deux verres, il a entendu ma souffrance et j’ai écouté sa vision des choses.

Je ne crois pas à toutes les rédemptions, ni à toutes les excuses, mais si nous avons beaucoup gagné en dix ans, en réflexion et en force dans l’adversité, j’ose espérer que certains des membres de ce réseau toxique ont su évoluer dans le bon sens. S’ils ont blessé principalement par les mots, c’est par les actes, je crois, que ceux qui le veulent pourront s’amender et contribuer, avec nous, à construire un monde plus sain et juste.

Lucile Bellan Journaliste

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